| Dom Robert LE GALL Devenir vivante psalmodie Article extrait de La saveur des Psaumes, au chapitre 1, "Psalmodier avec sagesse" © Editions C.L.D., 2000 (Cet extrait est publié avec l'accord de l'auteur et de l'éditeur. Le lecteur retrouvera le texte complet et les notes, en se procurant l'ouvrage en librairie) |
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À force de reprendre les chants royaux de la Cité du Dieu vivant, nous sommes de plus en plus évangélisés ; les psaumes nous font entendre de l'intérieur la parole de Jésus dans l'Évangile : « Le Royaume de Dieu est arrivé jusqu'à vous » (Mt 12, 28) ou « Le Royaume de Dieu est au milieu de vous » Lc l7, 21). Les psaumes, qui commencent par une béatitude, nous donnent l'intelligence des Béatitudes et nous font comprendre que le Royaume des Cieux est à nous, si nous suivons notre Roi dans la pauvreté du cur et la persécution pour la justice, si présentes dans notre psalmodie. Nous sommes marqués par l'empreinte journalière des psaumes : ils s'impriment en notre être tout entier, yeux, oreilles, bouche, imagination, sensibilité, intelligence et mémoire ; leurs mots se gravent jusqu'en notre subconscient. Dans Les Frères Karamazov, Dostoïevski a écrit ces lignes suggestives : « Il y a un remarquable tableau du peintre Kramskoï, intitulé le Contemplateur. C'est l'hiver, dans la forêt ; sur la route se tient un paysan en houppelande déchirée et en bottes de tille, qui paraît réfléchir ; en réalité, il ne pense pas, il "contemple" quelque chose. Si on le heurtait, il tressaillirait et vous regarderait comme au sortir du sommeil, mais sans comprendre. À vrai dire, il se remettrait aussitôt ; mais qu'on lui demande à quoi il songeait, sûrement il ne se rappellerait rien, tout en s'incorporant l'impression sous laquelle il se trouvait durant sa contemplation. Ces impressions lui sont chères et elles s'accumulent en lui, imperceptiblement, à son insu, sans qu'il sache à quelle fin. Un jour, peut-être, après les avoir emmagasinées durant des années, il quittera tout et s'en ira à Jérusalem faire son salut. » Quand une telle impression a commencé de nous pénétrer - il y faut le plus souvent des années -, alors les psaumes deviennent l'expression privilégiée, seulement de notre prière, mais de notre vie entière. Impression, expression aboutissent à la confession de la Trinité, le « Gloire au Père... », qui est le dernier mot de chaque psaume, celui qui nous replonge dans notre baptême. « Au moment où le chantre commence le Gloria, écrit saint Benoît quand il organise l'office divin, tous se lèveront de leurs sièges par honneur et révérence envers la Sainte Trinité. » Les Pères de l'Église ont été pénétrés par les psaumes. En sa Préface générale l'Année liturgique, Dom Guéranger a écrit ces mots en or que comprendront les psalmodiants : « Ces saints docteurs des premiers siècles, ces divins Patriarches de la solitude, où puisaient-ils la lumière et la chaleur qui étaient en eux, et qu'ils ont laissées si vivement empreintes dans leurs écrits et dans leurs uvres, si ce n'est dans ces longues heures de la Psalmodie, durant lesquelles la vérité simple et multiforme passait sans cesse devant les yeux de leur âme, la remplissant, à grands flots, de lumière et d'amour ? » C'est pourquoi dans son Règlement du noviciat, petit ouvrage de fond sur la vie bénédictine destiné aux jeunes moines, il écrit : les Frères « aimeront les Psaumes qui étaient comme l'aliment journalier des saints de notre ordre, persuadés que s'ils parviennent à s'en rendre l'usage familier, ils auront fait un grand pas dans la voie qui mène à la contemplation. » Un tel conseil n'est pas limité aux futurs moines ou moniales, mais il s'adresse à tout chrétien qui veut entrer dans la prière de l'Église, soit qu'il participe à telle ou telle heure de l'Office, soit qu'il prie les psaumes dans les livrets mensuels qui mettent à la disposition des fidèles la liturgie de chaque jour. La contemplation passe par l'humble et fidèle récitation des psaumes ou du chapelet, car ils sont la prière des pauvres du Seigneur, prière de Jésus et de Marie, prière à Jésus et à Marie, prière finalement adressée au Père dans l'Esprit des petits (cf. Lc 10, 21) : c'est ainsi que notre être entier devient habité par la prière. Habiter : c'est bien cela contempler. Il nous faut habiter les mystères et il faut qu'ils nous habitent, ce qui ne peut se faire que dans le temps, par les rythmes répétés qui font partie de notre nature successive. « Habite ! Hérite ! » : ces deux mots reviennent dans les psaumes, où ils nous promettent d'entrer dans la pleine vie de Dieu comme fils.94 Déjà nous retrouvons Dieu dans les psaumes, si nous les habitons et s'ils nous habitent ; en effet le début du Psaume 21, la grande prophétie de la Passion et de la Gloire de Jésus, salue Dieu de cette façon sublime : « Toi, le Saint, qui habites les Louanges d'Israël », c'est-à-dire les Psaumes (v. 4). Oui, Dieu se complaît dans son Peuple, dans la louange de son Peuple (cf. Ps 149, 4), nous nous rencontrons dans la psalmodie et nous pouvons reprendre les derniers mots du prophète Ézéchiel « Le Seigneur est là. » (48, 35) Sainte Gertrude ne cessait de retrouver son Seigneur dans la liturgie et spécialement dans les psaumes. Dom Guéranger dans sa Préface à ses Exercices écrit : « Tout émane de la divine parole, non seulement de celle que Gertrude a entendue de la bouche de l'Époux céleste, mais aussi de celle qu'elle a goûtée, dont elle s'est nourrie dans les livres sacrés et dans la sainte liturgie. Cette fille du cloître n'a pas cessé un seul jour de puiser la lumière et la vie aux sources de la contemplation véritable, de cette contemplation que l'âme goûte en s'abreuvant à la fontaine d'eau vive, qui jaillit de la psalmodie et des paroles inspirées des divins offices. Elle s'est tellement enivrée de cette liqueur céleste qu'elle ne dit pas un mot qui ne dévoile l'attrait qu'elle y trouve. Telle est sa vie, si complètement absorbée dans la liturgie de l'Église, que nous voyons constamment, dans ses Révélations, le Seigneur arriver près d'elle, lui manifester les mystères du ciel, la Mère de Dieu et les Saints se présenter à ses regards et l'entretenir, à propos d'une Antienne, d'un Répons, d'un Introït, que Gertrude chante avec délices et dont elle déguste toute la saveur. » N'est-ce pas cela « psalmodier avec goût », comme le recommande saint Benoît avec le Psaume 46 (v. 8) ; n'est-ce pas cela « savourer la psalmodie » ? Ceci n'est pas réservé aux « filles du cloître », comme nous l'avons déjà remarqué. Dom Guéranger prévient aussi cette objection : « La sainte Église, lorsqu'elle met dans notre bouche les Psaumes du Roi-Prophète n'ignore pas que leurs expressions dépassent trop souvent les sentiments de notre âme ; mais le moyen d'arriver à l'unisson avec ces divins cantiques n'est-il pas de les réciter fréquemment avec foi et humilité, et d'obtenir ainsi la transformation que nul autre moyen n'aurait opérée ? Gertrude nous détache doucement de nous-mêmes et nous conduit à Jésus-Christ, en nous précédant de loin, mais en nous entraînant après elle. » Il s'agit bien, finalement, de rejoindre par les psaumes le cur de Jésus Christ et de laisser le nôtre s'identifier au sien, de telle sorte que l'Esprit Saint nous amène à les chanter comme si nous les composions à l'heure même. C'est l'enseignement de l'Abbé Isaac dans les Conférences de Cassien : « En ressentant dans notre cur les sentiments qui ont fait composer un psaume, nous en devenons, pour ainsi dire, les auteurs ; nous le prévenons plus que nous ne le suivons ; nous en saisissons le sens avant d'en connaître la lettre. [...] Nous trouvons tous nos sentiments exprimés dans les Psaumes ; nous y voyons, comme dans un pur miroir, tout ce que nous aimons, et nous nous servons de leurs paroles, non pas comme si nous les avions apprises, mais comme si elles étaient nées naturellement de notre cur, comme des fruits de notre expérience plutôt que de notre mémoire. Et c'est ainsi que notre âme arrive à la perfection de la prière, autant que Dieu nous en a fait la grâce. » Il nous reste à prier les uns pour les autres, en Église, comme les saintes Mechtilde et Gertrude aimaient le faire, afin que Dieu donne à nos frères et à nos sueurs, proches ou lointains, la grâce de la contemplation, au fil des mots de la psalmodie que Dieu habite. |
© Eds C.L.D., 2000