page précédente sommairepage suivante

Domuni / Bibliothèque / Articles / Sciences bibliques
Dom Robert LE GALL
« La manière de psalmodier »
Article extrait de La saveur des Psaumes,
au chapitre 1, "Psalmodier avec sagesse"

© Editions C.L.D., 2000

(Cet extrait est publié avec l'accord de l'auteur et de l'éditeur. Le lecteur retrouvera
le texte complet et les notes, en se procurant l'ouvrage en librairie)
voir la fiche

« La manière de psalmodier »

Si les psaumes sont les chants de l'Époux et de l'Épouse, leur intelligence est liée à une psalmodie ecclésiale. Certes, il est légitime, il est même nécessaire de prier les psaumes en son particulier, de les étudier, de les prendre et de les reprendre, mais toute cette fréquentation n'aura de sens que si on les chante avec d'autres, en communauté ou en assemblée.

En effet, les psaumes sont faits pour être chantés. Le mot psalmos en grec signifie l'action de toucher une corde pour la faire résonner : un psaume est un poème sacré destiné à être chanté avec accompagnement d'instrument(s) à cordes. Il convient surtout qu'il soit chanté sur nos cordes vocales et fasse résonner les fibres profondes de nos cœurs. C'est pourquoi la pratique concrète de la psalmodie, soit dans un chœur où deux côtés chantent tour à tour un verset, soit par l'alternance de solistes qui chantent des strophes et de l'assemblée qui reprend le refrain, permet seule de se plonger vraiment dans la prière de toute l'Église unie au Christ.

    « Celui qui psalmodie, explique la Présentation générale de la Liturgie des heures, ne psalmodie pas tellement en son nom propre qu'au nom de tout le Corps du Christ, et même en tenant la place du Christ lui-même. Si l'on se rappelle cela, les difficultés disparaissent, au cas où l'on s'aperçoit que les sentiments intimes, tandis que l'on psalmodie, sont en désaccord avec les sentiments exprimés par le psaume ; par exemple, si étant accablé de tristesse, on rencontre un psaume de jubilation, ou bien, dans le succès, un psaume de lamentation. Dans la prière purement privée, il est facile d'éviter cet inconvénient, car on est libre de choisir un psaume accordé à ses sentiments. Mais dans l'office divin, on ne psalmodie pas à titre privé : c'est au nom de l'Église que le cycle officiel des psaumes est pratiqué même par celui qui dit une heure en étant seul. Celui qui psalmodie au nom de l'Église peut toujours trouver un motif de joie ou de tristesse car, en ce sens aussi, se vérifie la parole de l'Apôtre : "joyeux avec ceux qui sont joyeux, pleurant avec ceux qui pleurent" (Rm 12, 1) , et ainsi la fragilité humaine, blessée par l'amour de soi, est guérie à ce niveau de charité où l'âme s'accorde avec la voix de celui qui psalmodie. »

On aura reconnu le texte par lequel saint Benoît termine le petit chapitre de sa Règle sur « La manière de psalmodier » : « Tenons-nous dans la psalmodie de façon que notre âme soit accordée à notre voix. » Il s'agit donc d'ajuster notre âme à notre voix, et notre voix à la voix du Christ et de l'Église. Notons qu'il ne nous est pas recommandé d'ajuster notre voix à notre esprit, comme si d'emblée il suffisait, pour nous adresser à Dieu, de puiser à notre propre substance. Au contraire, il nous faut d'abord nous effacer devant la Parole de Dieu. La psalmodie est l'hommage concret de notre esprit à des paroles qui viennent de Dieu. Le renoncement à la volonté propre et à l'esprit propre, qui est à la base de la spiritualité de saint Benoît, se vérifie à l'Office divin dans l'acte central du chant des psaumes : notre pensée - qui n'est pas spontanément accordée aux desseins divins (cf. Mt 16, 23) - entre dans la pensée de Dieu et des hommes de Dieu, notre cœur se met à l'unisson des leurs.

Bien loin de tout subjectivisme, la démarche que nous demande saint Benoît est donc toute d'objectivité : nos sentiments les plus profonds, ceux de notre âme, sont invités à épouser ceux que notre voix exprime ; elle ne chante pas de son propre fonds, mais elle reprend un donné objectif, un texte, que nous sommes invités à faire nôtre. Au-delà de tout retour sur nous-mêmes, l'acte de la psalmodie nous place ensemble dans la réalité objective du Corps du Christ, qui est le véritable sujet de la prière ecclésiale. Cela ne veut pas dire que notre subjectivité soit exclue ; elle est simplement orientée vers une plénitude qui l'inclut et lui donne sa vraie dimension : en se coulant humblement dans une prière objective, elle reçoit progressivement la forme parfaite de son élan vers Dieu ; en laissant s'imprimer en elle les termes inspirés des Louanges, elle en vient à exprimer le meilleur d'elle-même, de sorte que l'objectivité et l'ecclésialité de la psalmodie garantissent la justesse de son expérience personnelle de Dieu, dans le contexte de sa vie propre, en lien avec les autres. Après une longue pratique, l'objectif et le subjectif en viennent à s'unifier, de telle façon que les paroles que nous chantons nous paraissent venir du plus intime de notre cœur.

Pour en arriver là - il y faut du temps et aussi de la souffrance -, la tradition des psalmodiants recommande une triple attention : au texte, au sens et à Dieu. On se leurre si l'on croit pouvoir être immédiatement attentif à Dieu dans le chant des psaumes, à moins que Dieu lui-même en donne la grâce : très vite on s'évadera dans une rêverie où notre esprit propre et notre imagination auront la grande part. Le plus important à retenir, pratiquement, est que l'on ne saurait être attentif à Dieu si l'on ne s'efforce de mastiquer le texte avec ses mots, et de suivre la ligne de sens et de sentiments qu'exprime le psaume. Dieu ne se donne entre les lignes des versets que si nous prononçons sa parole avec foi, confiance et amour. Des années sont nécessaires pour cette œuvre d'assimilation. Il faut que les psaumes s'impriment jusque dans notre subconscient, afin qu'ils se présentent à notre conscience dans la paix lumineuse d'une psalmodie tranquille et nourrissante. Comme on ne peut échapper aux longs et pénibles exercices pour maîtriser la technique d'un et plusieurs claviers, ou bien d'un archet, ainsi convient-il de manier avec patience les mots des psaumes, pour qu'ils nous pénètrent et imprègnent notre être entier (voix, sensibilité, intelligence) : il s'agit d'une impression au sens typographique du terme, pour laquelle la feuille de notre âme doit se faire souple et vierge, comme ces papiers moelleux d'éditions réservées aux bibliophiles.

Si l'on est fidèle à laisser les versets transcrire en nos cœurs les lettres que dessine le doigt de Dieu, qui est son Esprit, si l'on pratique cette « sainte rumination » des paroles de Dieu, grâce à une attention douce et résolue - les deux adjectifs sont importants, car ils marquent qu'il y faut à la fois de la souplesse et de la volonté -, alors on verra les mots se mettre à scintiller ; des mots qui passaient depuis des années sans laisser de trace, tout d'un coup s'éclairent, comme s'ils se mettaient à vivre ou à danser, et ils laissent dans notre cœur une saveur qui dure. Ainsi fait l'Esprit par des spots qui sont à lui, car il est la lumière de nos cœurs ; il est celui qui donne du goût et du sel à ce que nous faisons pour lui et avec lui. Reprenant ces mots illuminés et rendus savoureux, nous les adressons à Dieu avec dilection : ce sont pour lui des « caresses de mots » et ils nous restent longtemps sur ce « palais du cœur » dont parle saint Grégoire le Grand, comme une douceur divine. Voilà qui, de proche en proche, est capable d'unifier et de simplifier notre psalmodie, en nous faisant suivre avec liberté le flux des psaumes.

© Eds C.L.D., 2000

www.domuni.org

page précédente sommairehaut de pagepage suivante