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Dom Robert LE GALL
Le flux souple et régulier de la psalmodie
Article extrait de La saveur des Psaumes,
au chapitre 1, "Psalmodier avec sagesse"

© Editions C.L.D., 2000

(Cet extrait est publié avec l'accord de l'auteur et de l'éditeur. Le lecteur retrouvera
le texte complet et les notes, en se procurant l'ouvrage en librairie)
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Le flux souple et régulier de la psalmodie

On ne chante pas les psaumes tout seul. La liturgie de l'Apocalypse est présentée comme un immense chœur de psalmodiants :

    « L'Agneau apparut à mes yeux ; il se tenait sur le mont Sion, avec cent quarante-quatre milliers de gens portant inscrits sur le front son nom et le nom de son Père. Et j'entendis un bruit venant du ciel, comme le mugissement des grandes eaux ou le grondement d'un orage violent, et ce bruit me faisait songer à des joueurs de harpe touchant de leurs instruments ; ils chantent un cantique nouveau devant le trône et devant les quatre Vivants et les Vieillards. » (14, 1-3)

Le Christ est le maître de chœur de cette psalmodie éternelle, qui est une rhapsodie marine, évoquée, anticipée, dans le Psaume 150. Saint Benoît, qui recommande de « psalmodier avec sagesse », rappelle, dans le même chapitre, avec un autre psaume, que notre louange psalmique est chantée en présence des anges. C'est aussi ce qu'enseigne, à la suite d'une longue tradition, le deuxième concile du Vatican :

    « Dans la liturgie terrestre, nous participons par un avant-goût (praegustando) à cette liturgie céleste qui se célèbre dans la sainte cité de Jérusalem à laquelle nous tendons comme des voyageurs, où le Christ siège à la droite de Dieu, comme ministre du sanctuaire et du vrai tabernacle ; avec toute l'armée de la milice céleste, nous chantons au Seigneur l'hymne de gloire. »

Ici-bas déjà, le rythme de la psalmodie qui, à la fin de chaque psaume, nous prosterne dans le prononcé des noms du Père, du Fils et du Saint-Esprit, importe beaucoup, et c'est l'Esprit Saint qui peut nous en donner le sens, en nous accordant à la symphonie céleste du cantique de l'Agneau. Nous reprenons un peu longuement ici les excellentes notations du Père Anselme Grün sur l'acte choral de la psalmodie, car nous ne saurions mieux dire :

    « Si déjà nous frappe la place importante accordée à la récitation ou au chant des psaumes à chacune des heures de l'office, plus encore nous étonne la manière dont se déroule cette psalmodie. Cette façon de psalmodier, très ancienne même si elle ne remonte pas aux origines, semble conçue et adoptée en vue d'offrir un moyen proportionné et une aide puissante au désir monastique d'une contemplation pratiquée aussi et surtout pendant la récitation quotidienne des psaumes.

    « Selon cette façon de procéder, le texte des psaumes est divisé verset par verset entre deux groupes qui se répondent de façon régulière. Chaque groupe pratique entre les deux demi-versets une pause notable, de durée toujours égale, et dont l'insistance dépasse manifestement ce que le besoin de division ou l'attention au déploiement du texte semblerait exiger. On chante ou bien sur une seule teneur mélodique - dans ce qu'on appelle le recto tono, qui ne doit pas être compris comme une récitation anti-naturelle et purement artificielle parce que sans modulation, mais bien comme la forme la plus dépouillée du chant - ou bien encore, pour l'essentiel, sur une seule teneur que viennent simplement modifier en fin de stique de petites altérations mélodiques, reprises à l'identique de verset en verset. Il y a certes des colorations différentes selon la ligne du texte ou la tonalité de l'antienne qui l'encadre ou l'usage de divers modèles psalmodiques. Reste cependant caractéristique et dominante l'impression de monotonie, d'uniformité et de simplicité incontournable.

    « La simplicité de la ligne musicale, l'abstention radicale de toute interprétation avant tout mélodique du contenu ou des sentiments montre clairement qu'il ne s'agit pas ici (comme cela peut être le cas dans ce qu'on appelle la "psalmodie pour chantres") d'une récitation expressive des psaumes, spontanée ou extatique (ce à quoi les psaumes peuvent aussi parfaitement inviter). La psalmodie communautaire se limite en quelque sorte à dire simplement le texte en le chantant, afin que ce texte n'existe plus seulement dans les caractères écrits, mais aussi dans le son et l'écho de la communauté en prière, et pour qu'il soit toujours de nouveau écouté et accueilli avec l'oreille et avec le cœur. D'ailleurs, la réserve pleine de respect qui marque son exécution et l'uniformité dépouillée du développement musical suscitent, au témoignage d'innombrables chanteurs et auditeurs tout au long des siècles, une atmosphère qui peut conduire le cœur à un état de quiétude vigilante et de silence réceptif. Pourquoi chante-t-on les psaumes précisément de cette manière et pourquoi la psalmodie engendre-t-elle d'elle-même un climat contemplatif, c'est sur quoi bien des Pères de l'Église et des auteurs spirituels ont fait des réflexions.

    « On chante les psaumes à chœurs alternés. Une moitié du chœur chante à l'autre un verset et l'autre lui répond avec le verset suivant. On continue de la sorte à s'adresser réciproquement le texte. Les Pères de l'Église se sentent inclinés par cette pratique à se rappeler les chœurs angéliques qui chantent alternativement - alter ad alterum (Is 6, 2) -, s'encourageant réciproquement à la louange, se soutenant mutuellement pour garder le ton. Le chant à deux chœurs entretient en nous la prière contemplative. Il suscite en nous une tension de la prière qui, grâce à l'alternance, peut être conservée longuement. Tandis que l'autre partie du chœur chante, nous écoutons. Nous pouvons nous recueillir dans notre cœur, au fond de notre âme. L'ardeur que le chant attise peut s'enflammer pendant l'écoute silencieuse et pénétrer tout le corps.

    « Saint Ambroise vise aussi cette alternance de deux groupes de chanteurs quand il décrit la beauté et l'effet bienfaisant de la psalmodie. Il le fait, de manière inattendue, dans ses méditations sur l'œuvre des six jours de la création, à propos de la création de la mer, dont il célèbre les merveilles de manière poétique : "Qu'elle est belle et puissante, la mer, quand la tempête élève ses flots ; plus belle encore, quand seul un léger souffle vient agiter la surface des eaux et que les vagues se brisent sur le rivage avec ce son doux, régulier et harmonieux qui ne trouble pas le silence, mais se contente de le rythmer et de le rendre audible." C'est à ce paisible brisement des vagues que saint Ambroise compare la psalmodie : chaque vague reçoit de l'autre le mouvement et le lui rend en retour, dans un flux et reflux continuel qui reste d'une paix insaisissable. Tranquillitas, le repos profond, c'est sans doute le mot qui revient le plus souvent dans la bouche des Pères quand ils veulent dire ce dont la psalmodie a le plus besoin, mais aussi ce que, bien exécutée, elle excelle à produire. Un hôte qui prenait part à notre office a exprimé cela de manière analogue : il avait l'impression d'être assis au bord de la mer, voyant les vagues glisser l'une après l'autre sur le sable de la plage et emporter au loin toutes les saletés. À la fin, il ne restait plus que le sable tout net. De même, la psalmodie avait un effet purificateur. Elle nettoyait l'impureté intérieure, les détritus qui encombrent l'âme, et pacifiait ainsi notre cœur. De là ce fait notable qu'il nous arrive souvent, après un office qui n'avait rien de spécialement recueilli, de nous trouver cependant plus paisibles et intérieurement plus joyeux.

    « Saint Basile estime que la psalmodie nous libère de la tristesse, rassérène l'âme et réduit au silence les troubles intérieurs. Il nous arrive souvent de ressentir en nous une pression et un encombrement de sentiments et de pensées. Nous échouons cependant à le définir et à l'expliquer. Nous ne savons ni d'où il vient ni à quoi il tient. La psalmodie nous libère de cet encombrement. Elle nous met en contact avec les sentiments positifs de la joie. Coexistent en effet en nous des sentiments positifs et négatifs : tristesse et joie, crainte et confiance, colère et satisfaction, amour et haine. Nous nous fixons souvent sur les sentiments négatifs et nous pensons qu'ils constituent l'unique réalité présente en nous. En fait, nous nous coupons par là des sentiments positifs qui dorment au fond de notre âme, souvent recouverts par le poids oppressant des soucis. En chantant, nous entrons en contact avec les sentiments positifs de la joie, de l'espérance, du désir et de l'amour. Alors les sentiments négatifs perdent la puissance qu'ils ont sur nous. Pas besoin, en chantant, de chercher à nous hausser jusqu'aux sentiments de joie et d'amour. Si nous nous abandonnons simplement au chant, celui-ci agit en nous, la joie et le désir s'élèvent d'eux-mêmes.

    « Saint Athanase décrit l'effet d'une bonne psalmodie par le mot rythmizei. La psalmodie "rythme" l'âme humaine, elle l'ordonne et produit en elle une structure claire et saine. Ou bien on pourrait dire encore qu'elle met l'âme en mouvement, un mouvement ordonné et harmonieux. Et, comme le montre l'expérience, ce rythme donne à l'âme force et constance. Il suscite en elle une solidité intérieure qui lui fait affronter avec courage les problèmes quotidiens. La psalmodie ne produit ni la douillette ambiance du nid, ni le désir de se fixer là, mais elle engendre structure, tranquillité, une paix simple et la force d'affronter l'existence.

    « La psalmodie fait résonner en nous des cordes qui, sans cela, resteraient muettes. S'ensuit un mouvement dans le cœur que saisissent joie et amour. Pour saint Augustin, la joie et l'amour sont les éléments essentiels du chant. Cantare amantis est, déclare-t-il. Seul celui qui aime peut chanter. Notre chant peut faire grandir en nous l'amour. Et le chant n'est pas séparable de la joie. Déjà Platon pensait que le mot choros ("chœur" en grec) venait de chara, la joie. Et saint Augustin montre l'interdépendance du chant, de l'amour et de la joie dans ce texte classique : "Celui qui chante ne fait pas que louer, il loue avec joie. Et celui qui loue en chantant, il aime aussi celui pour qui il chante." Le chant suscite une image de celui pour qui l'on chante. Dans les chants d'amour de la patrie céleste (ainsi Augustin nomme-t-il les psaumes) apparaît une image du pays, une image de Dieu chez qui notre cœur peut trouver le repos. Le chant fait croître en nous le désir de cette patrie. Apparaît aussi l'image du Père qui nous parle dans les psaumes et auquel, en union avec son Fils, nous répondons. Dans le chant, ce sont donc moins les paroles qui importent, que la présence de Dieu pour qui l'on chante, présence qui nous atteint au plus profond de l'âme, unissant et recueillant dans le cœur toutes les forces spirituelles. Le chant conduit à la prière intérieure, à la contemplation.

    « Le fait que la psalmodie se limite exclusivement ou de façon largement dominante à une seule tonalité, son attachement tenace à ce qu'on appelle "la teneur", exige du chanteur qu'il se concentre sur cette note, tant pour l'atteindre que pour s'y tenir. Dans la mesure où il continue à affronter cette exigence, il vérifie sa disponibilité à viser désormais une chose et une seule : rassembler toutes les forces de son cœur et les orienter vers Dieu.

    « Dans l'effort commun pour tenir ce son unique s'opère aussi l'unité de tous. Les Pères ont toujours admiré et célébré cette puissance de la psalmodie qui rassemble tous dans une seule oeuvre et un seul chant. Quelle merveille de réunir des personnes si variées et des voix si différentes en un seul chant ! Saint Augustin décrit le chant choral comme la consensio cantantium, le fait pour les chanteurs d'avoir un seul esprit, un commun sentiment. Mais il ajoute par ailleurs qu'il suffit d'un seul ne chantant qu'à sa tête pour empêcher cette unité. Dans son Commentaire du quatrième Évangile, saint Augustin butte sur cette question : comment est-il donc possible que nous, la multitude, devenions une seule chose et une seule personne dans le Christ, que nous soyons en vérité Celui-là même qui est l'un et l'unique ? Et il n'a pas peur de faire appel, pour faire comprendre la chose de manière imagée, à la psalmodie : unique chant de plusieurs personnes, elle montre comment l'unité peut jaillir d'une multitude. Ainsi s'accomplit la volonté de celui qui veut les faire unum in uno ad unum : une seule réalité en Celui qui est Un pour ne former plus qu'un.

    « La discipline du chant n'est donc pas chose purement esthétique ; elle est une aide pour la prière contemplative, un chemin pour devenir un avec soi-même dans son propre cœur et pour expérimenter l'unité de la communauté. Avant qu'une telle unité communautaire soit palpable, il faut certes une bonne qualité d'écoute mutuelle. La psalmodie se révèle toujours un éminent processus de dynamique de groupe. On y entend les combats des rivalités, on y rencontre des phénomènes de pollution acoustique, quand quelqu'un extériorise bruyamment ce qu'il ressent, sans contrôle ni retenue. Assez souvent, la prière chorale en reste à ce niveau de dynamique de groupe et ne parvient pas à la densité contemplative. Mais on ne peut pas non plus faire l'économie de ce niveau. Car la contemplation n'existe que dans la réalité de nos vies et non dans quelque monde sans accroc où nous aimerions fuir.

    « C'est un autre élément de la psalmodie qui est évoqué quand saint Basile, par exemple, déclare : "En chantant les psaumes, ils se font un cœur attentif ", ou quand saint Jean Chrysostome reconnaît la bonne façon de chanter les psaumes à ce que l'on chante de telle manière que le cœur puisse écouter, qu'il en ait le goût. Il s'agit de chanter en écoutant. Quand nous chantons en écoutant et écoutons en chantant, notre cœur s'ouvre toujours davantage à la présence de Dieu qui vient à nous à travers la Parole. La présence de Dieu doit devenir sensible dans la façon de chanter, dans une certaine présence de la voix, laquelle a pour condition la présence de tout le corps dont elle est, en même temps, le signe le plus clair. Nous chantons des paroles saintes, des paroles de Dieu. De ce fait, notre cœur doit suivre la voix, se faire semblable à la Parole de Dieu, faire un avec elle. Cela présuppose que la voix articule avec soin et respecte les paroles sacrées. Elle a en effet pour mission de préparer (dans un renouvellement du miracle de l'Incarnation, du "se faire chair" dans la résonance d'un son) un corps sonore terrestre à la Parole divine, qui la rende présente et audible parmi nous et en nous. L'Incarnation veut se continuer dans notre psalmodie. Il nous revient de susciter un peu d'harmonie en notre monde, grâce au son bienfaisant de la Parole de Dieu tout en préparant un chemin à sa divine présence. La psalmodie se tient tout entière au service de la Parole de Dieu ; loin d'utiliser la Parole à des fins musicales, elle est à son service, pour qu'elle puisse être saisie par l'oreille et par le cœur, dans son ceuvre de guérison et de paix.

    « Si l'on comprend et si l'on exécute la psalmodie comme un chant qui écoute et une écoute chantante, on peut en toute vérité la décrire, d'une manière qui n'est paradoxale qu'en apparence, comme "ce type de chant qui n'interrompt pas le silence". Maurice Zundel écrit : "Elle a trouvé le secret d'ouvrir les mots sans disperser l'esprit, d'enchaîner les sons sans blesser le silence, de recueillir l'âme en son intime, dans l'oraison la plus personnelle, et de la joindre tout ensemble à l'âme d'autrui dans une prière publique."

    « Le type de musique utilisée dans la liturgie est loin d'être indifférent. Une musique adaptée au culte doit avoir un effet de purification et d'élévation. Ce que l'on décrit volontiers de nos jours comme musique de méditation est plus souvent de nature à endormir les sentiments et à fermer l'âme au lieu de l'ouvrir, et conduit plutôt à la torpeur qu'à la sobre ivresse dont parle saint Ambroise dans une hymne. Le chant grégorien a sans aucun doute cette vertu purificatrice qui convient à la musique liturgique. Il jaillit d'une méditation profonde de la Parole de Dieu et conduit chanteurs et auditeurs à la méditation et au silence. Joseph Samson, Maître de chapelle de la cathédrale de Dijon, exprime ainsi ce qu'il attend du chant d'Église : "Si le chant n'est pas là pour apaiser mon trouble intérieur, les chanteurs peuvent s'en aller. Si le chant n'a pas la valeur du silence qu'il interrompt, qu'on me rende le silence. Le chant qui n'a pas pour fonction de promouvoir le silence est vain."

    « L'art de chanter dans l'attitude d'un silence perceptible, de chanter de telle manière que le silence ne se trouve pas interrompu, exige aussi une attention à la pause. Le fait de faire une pause au milieu du verset, voilà une pratique psalmodique étrange, souvent déconcertante au premier abord. Ce n'est certes pas logique, puisqu'on attendrait plutôt une pause après chaque verset. Cependant la pause au milieu du verset est précisément le cœur de la psalmodie. Elle laisse à la Parole de Dieu un espace pour résonner. Le chanteur écoute pour savoir si la Parole trouve aussi un écho dans son cœur à lui. Il dit oui intérieurement à ce qu'il a chanté. Pendant la médiante doit parvenir au cœur ce qu'on a auparavant exprimé en paroles. C'est comme se retirer au fond de son âme, ausculter la demeure la plus intime du cœur, celle où résonnent les mots qu'on a chantés non seulement dans leur signification, mais dans leur résonance, dans leur mystère où résonne le mystère même de Dieu.

    « Paul Werner Scheele écrit à propos de la pause en musique : "Même pendant que les musiciens jouent, le silence garde sa signification. Cela devient manifeste pendant les pauses qui servent essentiellement à cela. Que ne se passe-t-il pas au cours d'une pause générale dans les symphonies de Bruckner ?" Si la pause appartient à toute forme de musique, elle appartient en premier lieu à la psalmodie. La pause, cette zone réservée au silence en chaque verset, veut conduire le chanteur à ne pas abandonner, même quand il chante, le fond de silence, et à conserver l'attitude d'attention recueillie et d'écoute silencieuse. Un chant que le silence imprègne de cette manière conduit à un silence plus profond que ne le ferait le simple fait de demeurer en silence. C'est ce qu'exprime Paul Claudel quand il écrit : "Par le son, le silence nous est devenu accessible et utile." Par cette concomitance et cette inclusion réciproque du chanter et du se taire, du bruit et du silence, nous devons porter notre écoute toujours plus avant dans l'espace de cette parole qui est silence, et, de ce silence qui parle, jusqu'à cet endroit où le mystère même de Dieu résonne dans notre cœur.

    « Alors peut se produire dans la psalmodie ce qu'écrit Günter Wohlfart, commentant Johann Georg Hamann : "Dans la poésie en tant que dépassement (Aufhebung) du silence, le silence prend la parole. La poésie, en tant qu'elle délimite et concentre le silence, représente une tentative pour ramener les discours humains à cette parole sans mots qu'est la Parole divine. En tant que sertissures du silence et écrins de ce qui se tait, les mots de la poésie sont les écrins de Dieu. Si le chant est réussi, s'il monte d'un silence éloquent, alors la lumière du Verbe sans parole de Dieu paraît dans les mots."

    « La pause est encore l'espace de la respiration. Non qu'il s'agisse alors de "prendre" souffle (voire de le "gober"), ni davantage de "puiser" le souffle ou de "faire une respiration", afin de pouvoir chanter l'autre demi-verset. La pause au milieu du verset (et c'est une raison de plus pour qu'elle soit large) nous donne le temps de laisser le souffle revenir de lui-même et, ce faisant, de sentir que 1-haleine de vie" nous est, elle aussi, donnée et offerte gratuitement. Et n'avons-nous pas le droit d'expérimenter, à travers ce souffle donné, celui que l'Écriture n'appelle pas autrement que "souffle" ou "haleine" : ruah, pneuma, spiritus ? Quelle expérience libératrice que celle qui me permet de reconnaître, dans ce qui m'apparaît comme la peine de ma prière, la grâce librement offerte, le Don par excellence, dans lequel le donateur se donne lui-même : "Celui qui psalmodie est rempli de l'Esprit-Saint" (saint Jean Chrysostome). Je suis alors libéré de cette contrainte d'avoir à faire quelque chose dans la prière, de devoir fournir une œuvre. Dans la psalmodie, j'ai le droit de m'en remettre à celui qui veut être présent dans la parole attestée par l'Esprit et dans le silence où l'Esprit agit. Je chante et je me tais, je me tais puis je chante, parce que, dans mon cœur, sa Parole veut résonner et son silence se faire entendre. Saint Ambroise attribue à la psalmodie la joie de la liberté63 : en tant que nous sommes ceux que Dieu libère et qu'il rend libres pour lui, nous avons le droit de nous abandonner joyeusement à celui qui prie en nous et avec nous, et qui sait construire en nous et entre nous la paix. »

© Eds C.L.D., 2000

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