| Dom Robert LE GALL La psalmodie nourrit la prière intérieure Article extrait de La saveur des Psaumes, au chapitre 1, "Psalmodier avec sagesse" © Editions C.L.D., 2000 (Cet extrait est publié avec l'accord de l'auteur et de l'éditeur. Le lecteur retrouvera le texte complet et les notes, en se procurant l'ouvrage en librairie) |
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Pour continuer d'illustrer ce que nous tentons d'expliquer, voici d'intéressantes réflexions de l'abbé Bremond dans sa fine Histoire littéraire du sentiment religieux en France depuis la fin des guerres de religion jusqu'à nos jours : à propos du Père Louis Thomassin (1619-1695), de l'Oratoire, et de la question de la prière pure, il cite ce passage de son Traité de l'office divin : « Ceux qui font présentement profession d'une piété singulière, font une ou plusieurs heures d'oraison mentale par jour, mais il est à craindre que leurs prières vocales ne soient accompagnées de sécheresse et de précipitation, au lieu que la psalmodie des anciens était toute parsemée de ces instincts d'amour, de ces désirs pieux, de ces secrets gémissements, dont les Pères nous ont entretenus. » Bremond continue : « Il [Thomassin] ne met pas en question les multiples bienfaits des nouvelles pratiques, mais il eût préféré, je crois, que, sans rien changer au cadre des anciennes, on se fût contenté de resserrer la "liaison" entre la prière vocale et 1-oraison mentale". C'est pourquoi de toutes les innovations modernes, le Rosaire a ses préférences. On a composé, dit-il, "dans la suite des siècles une espèce de psautier, tout composé d'oraisons dominicales ou de salutations angéliques et du symbole. Il ne faut qu'y fortifier l'attention contre l'ennui que cette répétition peut causer, comme il faut la redoubler dans la récitation du psautier, dans un si grand nombre d'endroits qui n'ont rien de clair, rien de doux, rien de touchant, que pour ceux qui sont remplis de la science du spirituel et qui peuvent extraire et sucer le miel d'une pierre. Quelle estime ne doit-on pas faire de ce nouveau psautier, composé de deux prières, que même tous les plus grossiers savent par cur, qu'ils peuvent réciter avec une extrême facilité, et par ce moyen, avoir toujours dans l'esprit, dans le cur et dans la bouche, ce qu'il y a de plus grand, et de plus saint, de plus dévot et de plus tendre dans le Nouveau Testament et dans les saintes Écritures." « Passage, deux et trois fois surprenant, si vous songez qu'il se trouve dans un livre que l'on a pris pour un panégyrique exclusif de la prière liturgique ; et sous la plume d'un pieux savant qui vit dans l'intimité de Platon, des Pères et des saintes Écritures. Aussi bien, ces lignes, vraiment mémorables, nous livrent-elles avec une définition-négative de la prière, la pensée maîtresse, l'inspiration unique de ce beau et confus Traité. Thomassin n'est pas un inquiet, un archaïsant, un maniaque de réformes. Méditation méthodique, récitation de l'office canonial, il ne veut rien bouleverser des pratiques saintes que l'Église de son temps approuve ou ordonne. Son unique propos - et celui-ci tout limpide - est de mettre l'accent sur l'élément essentiel de toute prière, sur l'acquiescement de l'âme profonde à la prière continuelle de l'Esprit qui vit en nous. Et précisément, grand intellectuel lui-même, curieux et poète, il connaît la tentation de confondre la prière avec les efforts et les joies de l'intelligence. Il répète à satiété que ni ces efforts ni ces joies n'appartiennent à la définition de la prière. « Et voilà pourquoi, des deux fléaux extrêmes de la vie intérieure, le psittacisme et la prédominance de l'activité intellectuelle sur les activités de la prière, le premier le trouble beaucoup moins que le second. S'il arrive aux plus religieux de ne pouvoir prier que des lèvres, ce n'est là souvent qu'une apparence de psittacisme. Sous la surface morte l'union se poursuit. Tandis que l'esprit, plus il s'évertue, plus il nous éloigne de la zone profonde où cette union, établie par quelques actes où la volonté a plus de part que l'intelligence, se continue sans qu'il soit besoin que des actes incessants la renouvellent. Et voilà encore pourquoi, bien que Thomassin ne s'explique pas à ce sujet, la logique de ses principes l'amènerait à préférer la récitation de l'office canonial à la méditation proprement dite. On croirait d'abord que celle-ci, qui se borne le plus souvent à ruminer un petit nombre de pensées, et assez communes, gêne moins que la psalmodie le passage des activités de surface aux activités mystiques. « En effet, quoi de plus riche, et par suite de plus absorbant pour l'esprit que nos psaumes, nos hymnes, nos prières liturgiques. Eh ! c'est justement cette richesse elle-même, accablante et délicieuse, qui désintellectualise, si j'ose dire, et quasi automatiquement, la récitation de l'office. Copieux ou non, sublimes ou médiocres, celui qui médite a tout le temps de creuser, de retourner sous toutes leurs faces, et selon les procédés de la rhétorique, les thèmes qu'il s'est proposés. S'il est zélé, plus cet effort d'amplification lui coûte, plus il s'y acharne, d'où il sait que, plus il lutte contre les distractions de l'esprit, plus il laisse le champ aux distractions du cur ; bon exercice d'ascèse, non pas de prière. « Mais neuf ou quatorze psaumes, les leçons, les hymnes, les répons, à qui voudrait appliquer sérieusement son esprit, ligne par ligne, à ce tissu de merveilles, il faudrait plusieurs semaines, et on ne dispose que d'une heure. "Je veux lire en trois jours l'Iliade d'Homère", s'écrie Ronsard, un beau matin, au pied du lit. Revenez trois jours après, il avouera que quelques scènes l'ont comblé. Est-ce qu'on lit la Divine Comédie ou les Pensées, comme on fait une gazette ? Il est vrai que pour l'office, on est bien obligé de prononcer tous les mots. Mais le savourer, et même le comprendre, ce qui s'appelle comprendre, ligne par ligne, qui nous persuadera jamais que l'Église attend de nous ce tour de force, d'ailleurs plus saugrenu encore qu'impossible ? On veut, on croit le faire, en réalité on ne le fait pas. Et c'est mieux ainsi, du reste, car cette impossibilité même, libérant l'esprit des âpres consignes qu'il s'était d'abord données, l'invite, l'aide à remplir son vrai rôle, qui est ici de frayer la voie à l'attention du cur, puis de lui céder la place. Il ne s'obstine pas, comme il le ferait dans la méditation, à retarder cette retraite progressive, dont il n'a qu'une connaissance confuse et qui ne lui laisse pas de remords. » C'est un Autre qui nous guide et nous entraîne sur les chemins simples de la prière intérieure : celle qui nous laisse dans la paix. Il sait, à partir de l'attention douce et résolue aux paroles de la psalmodie, faire l'unité du cur, voire du chur, qui chante. Telle est la puissance de cette uvre intime qu'en dépit de la fatigue, d'une certaine aridité ou des tensions chorales, on arrive à la fin des vigiles, par exemple, avec le besoin de continuer la prière : le flux des versets psalmiques a laissé en nos âmes un suc, du pollen, pour qu'un miel s'élabore, que parfument les mots en fleur. |
© Eds C.L.D., 2000