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Dom Robert LE GALL
Flashes, spots, éclairs et ruban lumineux
Article extrait de La saveur des Psaumes,
au chapitre 1, "Psalmodier avec sagesse"

© Editions C.L.D., 2000

(Cet extrait est publié avec l'accord de l'auteur et de l'éditeur. Le lecteur retrouvera
le texte complet et les notes, en se procurant l'ouvrage en librairie)
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Flashes, spots, éclairs et ruban lumineux

L'auteur de la lettre aux Hébreux, en commençant son interprétation du Psaume 94, le psaume invitatoire par excellence, celui qui ouvre la louange des Heures, écrit clairement que c'est l'Esprit qui s'exprime dans les psaumes « Comme le dit l'Esprit Saint, Aujourd'hui, si vous entendez sa voix, n'endurcissez pas votre cœur » (He 3, 7 et Ps 94, 7-8) C'est donc bien lui qui continue à les écrire, à les commenter et à les éclairer dans nos cœurs. C'est ainsi que les flashes de l'Esprit se propagent parfois de mot en mot, ou bien le même mot se retrouve dans le psaume ou dans un ensemble de psaumes, réalisant la parole du livre de la Sagesse sur la gloire des justes : Sicut scintillte in arundineto discurrent, « comme des étincelles à travers le chaume, ils courront. » (3, 7) Les mots se mettent à scintiller et, de proche en proche, ils s'allument les uns aux autres, pour ainsi dire, si bien que leur clarté chaude se répand sur tout un office, sur toute une journée et au-delà. Il en va ainsi, par exemple, pour les occurrences du mot « âme » dans la psalmodie (fréquent dans le Psaume 34 ou dans le Psaume 41), ou tout simplement pour celles des vocables « Dieu » ou « Seigneur », comme dans le Psaume 117, où il se retrouve une, deux ou trois fois en presque chaque verset. L'attention aux mots réserve des joies profondes et simples : ce sont des météorites qui traversent le ciel des Louanges, tels les Tu ou les Toi adressés à Dieu ; ce sont aussi des constellations scintillantes, non seulement celles du Nom ou des Noms de Dieu, ou bien celle de l'âme, mais les figures brillantes qui dessinent dans un psaume, ou de psaume en psaume, la Cité de Dieu, la main de Dieu, les merveilles de Dieu, ou encore tout un bestiaire qui n'est pas sans ressemblance avec les animaux immémoriaux que les êtres humains ont vu dans les étoiles. Graviteront aussi autour du psalmodiant les mystères du temps, du repos ou de l'héritage, etc.

    « D'ici de là, dans cette nuit grandissante, écrit encore l'abbé Brémond, de vifs éclairs jaillissent du texte , la mémoire, qui naturellement ne se rappelle que ces éclairs, les rassemble d'instinct en un seul ruban lumineux, et nous persuade que nous avons tout compris et tout savouré. C'est ainsi que, pour parler comme Thomassin, "l'oraison mentale pure" s'insinue aisément, doit s'insinuer dans la récitation de l'office, et plus aisément que dans la méditation ; ou, pour parler plus exactement avec nos mystiques, avec Dom Baker, par exemple, c'est ainsi que, bien loin de contrarier la contemplation proprement dite, bien loin même de s'en distinguer, la récitation de l'office la prépare, l'appelle, l'exige, toute prête à se continuer, à s'épanouir, et à s'achever en elle. Combien plus humaine et plus divine tout ensemble, plus conforme aux lois inéluctables du travail intellectuel, de l'expérience poétique et de la prière, combien plus apaisante, libératrice et féconde, cette philosophie de la prière vocale, que Thomassin a entrevue si clairement, mais qu'il aurait exposée avec plus de netteté et de vigueur, s'il avait mieux connu les spirituels modernes ! »

Péguy, moderne et pétri de spiritualité, avait compris combien les mots sont vivants, vivifiants et nourrissants, combien il nous faut les choyer et réchauffer en nous, comme il le chante dans Le Porche du mystère de la deuxième vertu :

    « Non, non, mon enfant, dit à Jeanne d'Arc Madame Gervaise, en ce long monologue contemplatif qu'est Le Porche, Jésus non plus ne nous a point donné des paroles mortes
    Que nous ayons à renfermer dans de petites boîtes
    (Ou dans de grandes.)
    Et que nous ayons à conserver dans (de) l'huile rance
    Comme les momies d'Égypte.
    Jésus-Christ, mon enfant, ne nous a point donné des conserves de paroles
    À garder,
    Mais il nous a donné des paroles vivantes
    À nourrir.
    Ego sum via, veritas et vita,
    Je suis la voie, la vérité et la vie.

    Les paroles de (la) vie, les paroles vivantes ne peuvent se conserver que vivantes,
    Nourries, vivantes,
    Nourries, portées, chauffées, chaudes dans un cœur vivant.
    Nullement conservées moisies dans des petites boîtes en bois ou en carton.
    Comme Jésus a pris, a été forcé de prendre corps, de revêtir la chair
    Pour prononcer ces paroles (charnelles) et pour les faire entendre,
    Pour pouvoir les prononcer,
    Ainsi nous, pareillement nous, à l'imitation de Jésus,
    Ainsi nous, qui sommes chair, nous devons en profiter,
    Profiter de ce que nous sommes charnels pour les conserver, pour les réchauffer, pour les nourrir en nous vivantes et charnelles,
    (Voilà ce que les anges mêmes ne connaissent pas, mon enfant, voilà ce qu'ils n'ont point éprouvé.)
    Comme une mère charnelle nourrit, et fomente sur son cœur son dernier-né,
    Son nourrisson charnel, sur son sein,
    Bien posé dans le pli de son bras,
    Ainsi, profitant de ce que nous sommes charnels,
    Nous devons nourrir, nous avons à nourrir dans notre cœur,
    De notre chair et de notre sang,
    De notre cœur,
    Les Paroles charnelles,
    Les Paroles éternelles, temporellement, charnellement prononcées.
    Miracle des miracles, mon enfant, mystère des mystères.
    Parce que Jésus-Christ est devenu notre frère charnel
    Parce qu'il a prononcé temporellement et charnellement les paroles éternelles,
    In monte
    , sur la montagne,
    C'est à nous, infirmes, qu'il a été donné,
    C'est de nous qu'il dépend, infirmes et charnels,
    De faire vivre et de nourrir et de garder vivantes dans le temps
    Ces paroles prononcées vivantes dans le temps.
    Mystère des mystères, ce privilège nous a été donné,
    Ce privilège incroyable, exorbitant,
    De conserver vivantes les paroles de vie,
    De nourrir de notre sang, de notre chair, de notre cœur
    Des paroles qui sans nous retomberaient décharnées.
    D'assurer, (c'est incroyable), d'assurer aux paroles éternelles
    En outre comme une deuxième éternité,
    Une éternité temporelle et charnelle, une éternité de chair et de sang,
    Une nourriture, une éternité de corps,
    Une éternité terrienne.

    Ainsi les paroles de Jésus, les paroles éternelles sont les nourrissonnes, les vivantes nourrissonnes de notre sang et de notre cœur
    De nous qui vivons dans le temps.
    Comme la dernière des paysannes, si la reine dans son palais ne peut pas nourrir le dauphin
    Parce qu'elle manque de lait,
    Alors la dernière paysanne de la dernière paroisse peut être appelée au palais,
    Pourvu qu'elle soit une bonne nourrice,
    Et elle peut être appelée à nourrir un fils de France,
    Ainsi nous toutes enfants de toutes les paroisses
    Nous sommes appelées à nourrir la parole du Fils de Dieu.

    Ô misère, ô malheur, c'est à nous qu'il revient,
    C'est à nous qu'il appartient, c'est de nous qu'il dépend
    De la faire entendre dans les siècles des siècles,
    De la faire retentir.

    Ô misère, ô bonheur, c'est de nous qu'il dépend,
    Tremblement de bonheur,
    Nous qui ne sommes rien, nous qui passons sur terre quelques années de rien,
    Quelques pauvres années misérables,
    (Nous âmes immortelles),
    O danger, péril de mort, c'est nous qui sommes chargées,
    Nous qui ne pouvons rien, qui ne sommes rien, qui ne sommes pas assurées du lendemain,
    Ni du jour même, qui naissons et mourons comme des créatures d'un jour,
    Qui passons comme des mercenaires,
    C'est encore nous qui sommes chargées,
    Nous qui le matin ne sommes pas sûres du soir,
    Ni même du midi,
    Et qui le soir ne sommes pas sûres du matin,
    Du lendemain matin,
    C'est insensé, c'est encore nous qui sommes chargées, c'est uniquement de nous qu'il dépend
    D'assurer aux Paroles une deuxième éternité Éternelle.
    Une perpétuité singulière.
    C'est à nous qu'il appartient, c'est de nous qu'il dépend d'assurer aux paroles
    Une perpétuité éternelle, une perpétuité charnelle,
    Une perpétuité nourrie de viande, de graisse et de sang.

    Nous qui ne sommes rien, qui ne durons pas,
    Qui ne durons autant dire rien
    (Sur terre)
    C'est insensé, c'est encore nous qui sommes chargées de conserver et de nourrir éternelles
    Sur terre
    Les paroles dites, la parole de Dieu. »

L'impression faite par ces « paroles dites, la parole de Dieu », par les illuminations qu'elles produisent dans notre cœur n'interrompt pas la ligne du psaume ni des psaumes, au contraire, elles en marquent la progression. Les mystérieuses pauses qui sont inscrites dans le texte même des psaumes, elles non plus, ne coupent pas la psalmodie, mais lui assurent cette respiration et ce repos de l'âme que nourrit le flot souple des versets. Saint Grégoire de Nysse l'avait compris, quand il écrit à propos du Diapsalma (le sèlah hébreu) : « Le cours des psaumes s'interrompt au moment où le Saint-Esprit illumine le prophète, lui donne un supplément de connaissance céleste pour l'utilité de ceux qui recevront l'oracle. Alors le prophète retient sa voix, donne à son âme un espace de temps pour recevoir cette connaissance des mystères célestes qui lui est envoyée par illumination divine. [...] David, souple au Saint-Esprit, chantait dans son psaume ce qu'il avait appris ; et tandis qu'il chantait, l'Esprit lui enseignait quelque chose à l'oreille du cœur. Il arrêtait le chant, puis, rempli des pensées divines, il les répandait à nouveau. »

Peu à peu, dans la patience de l'attention douce et résolue, une récolte s'engrange, un miel se constitue, qui, au-delà des touches ponctuelles de la grâce « à consommer sur place », est appelé à se conserver. On dit que les lecteurs assidus et fervents du livre immense de Marcel Proust À la recherche du temps perdu découvrent peu à peu la « cathédrale » qu'est ce roman unique ; bien mieux encore, le psalmodiant attentif et aimant verra-t-il se dessiner de façon de plus en plus claire l'architecture du psautier, dont il percevra en le priant sans cesse la vivante unité spirituelle, quelles que soient les portes par lesquelles il y entrera.

Saint Jérôme, dans une homélie sur le Psaume 1, parle des clefs qui nous ouvrent le palais des psaumes : « Le psautier est comme une grande maison qui a une clef extérieure à sa porte, mais à l'intérieur des clefs particulières à ses diverses pièces. Bien qu'il ait à sa grande porte une grosse clef unique, l'Esprit Saint, chaque pièce y a néanmoins sa petite clef particulière. Si on jette à l'extérieur d'une maison les clefs pêle-mêle et qu'on veuille ouvrir une pièce, on ne le peut si on n'en trouve pas la clef : eh bien, de même, les psaumes pris individuellement sont comme autant de chambres particulières ayant chacune sa clef propre. Ainsi donc, la grande porte de cette maison, c'est le Psaume 1. » Comme l'Esprit Saint est le passe universel pour entrer dans toutes les chambres de prière des psaumes, de même il assure l'élan de la louange et de la supplication du ler au 150e.

© Eds C.L.D., 2000

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