CONCLUSION
Le Psautier est jalonné d'invitations à entrer en psalmodie, comme on entre la danse. Parfois, c'est le psalmiste qui s'excite lui-même à la louange :
« Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur !
Je veux louer le Seigneur tant que je vis,
chanter mes hymnes pour mon Dieu tant que je dure. »
(145,1-2)
« Je veux chanter au Seigneur tant que je vis ;
je veux jouer pour mon Dieu tant que je dure.
Que mon poème lui soit agréable ;
moi, je me réjouis dans le Seigneur. »
(103, 33-34)
Parfois, il exhorte les autres à chanter avec lui la gloire de Dieu et l'abondance de ses bienfaits :
« Rendez grâce au Seigneur, proclamez son nom,
annoncez parmi les peuples ses hauts faits ;
chantez, jouez pour lui,
redites sans fin ses merveilles ;
glorifiez-vous de son nom très saint ;
joie pour les curs qui cherchent Dieu. »
(104,1-3)
« Criez de joie pour le Seigneur, hommes justes !
Hommes droits, à vous la louange !
Rendez grâce au Seigneur sur la cithare,
jouez pour lui sur la harpe à dix cordes.
Chantez-lui le cantique nouveau,
de tout votre art soutenez l'ovation. »
(32,1-3)
On n'est jamais seul quand on psalmodie, car la psalmodie est faite pour er la prière d'une assemblée. Et s'il arrive que l'on doive réciter seul la Liturgie des heures, on le fait en union avec toute l'Église. Sa prière psalmique ininterrompue dans le temps et dans l'espace. Si un seul psalmodie, tous psalmodient avec lui, car le vrai chantre des psaumes est le Fils unique devenu l'aîné d'une multitude de frères (cf. Jn 1, 14 ; Rm 8, 29). Jésus en se faisant homme s'est fait proche de tout homme, invité à partager sa condition de Fils bien-aimé : comme l'a enseigné le second concile du Vatican, « Par son Incarnation, le Fils de Dieu lui-même s'est en quelque sorte uni à tout homme. » Le cri, la complainte, le chant de tout homme deviennent les siens, pour être non seulement offerts à Dieu, mais entrer dans la vie de Dieu :
« La religion qui a son origine dans le mystère de l'Incarnation rédemptrice, écrit le pape Jean-Paul II dans sa Lettre apostolique sur l'approche du troisième millénaire, est la religion dans laquelle on demeure dans le cur de Dieu, dans laquelle on participe à sa vie intime. Saint Paul en parle dans ce passage : "Dieu a envoyé dans nos curs l'Esprit de son Fils qui crie : Abba, Père ! " (Ga 4, 6) L'homme élève sa voix, comme le Christ s'adressait "avec une violente clameur et des larmes" (He 5, 7) à Dieu, spécialement à Gethsémani et sur la Croix : l'homme crie vers Dieu comme le Christ a crié, et il témoigne ainsi qu'il participe à sa filiation par l'Esprit Saint. L'Esprit Saint, que le Père a envoyé au nom de son Fils, fait en sorte que l'homme participe à la vie intime de Dieu. Il fait en sorte que l'homme soit aussi fils, à la ressemblance du Christ, et héritier des biens qui constituent la part du Fils (cf. Ga 4, 7). C'est en cela que consiste la religion de la "vie au cur de Dieu", à laquelle l'Incarnation du Fils de Dieu donne naissance. »
Ainsi, grâce à l'Incarnation, rien de ce que peut vivre l'homme n'est étranger à Dieu ; et, inversement, l'homme peut situer son existence au cur de celle de Dieu, en son intimité trinitaire. C'est pourquoi les psaumes, inspirés aux hommes par l'Esprit de Dieu, prononcés par des hommes de Dieu, pleinement assumés et accomplis par l'Homme-Dieu, sont le type même de cette symbiose qui unit Dieu à l'homme et l'homme à Dieu. Dieu s'est accoutumé à l'homme en chantant les psaumes, et l'homme se familiarise avec Dieu en les reprenant à son tour.
Les psaumes ne sont pas un passe-temps pieux, ni un devoir attristant, comme celui auquel conviait, dans son duché de Ferrare, Madame Renée de France, « dont le palais était l'Hôtel-Dieu des déshérités [et où elle] accueillait les premiers dépenaillés venus, pourvu qu'ils se grisassent avec elle du petit vin aigrelet des Psaumes. » Ils sont rudes certes, mais puissants aussi, et les Juifs qui les chantaient jusque dans les chambres à gaz, au creuset de la Shoah, comme Jésus sur la Croix, savaient que, quelles que fussent les apparences, ils contribuaient en les chantant à la rédemption et à l'harmonie du monde.
Les longues heures de psalmodie des moines, très tôt le matin ou dans la nuit, sont une ascèse véritable, parfois renforcée des difficultés du chant choral, qui demande de l'écoute et de l'abnégation ; mais elles sont celles qu'ils préfèrent, car ils en perçoivent vite la grandeur et la force ; le parfum et la douceur qu'elles leur laissent à l'âme témoignent d'une véritable rencontre avec le Dieu vivant, chanté par le roi David sur toutes les cordes de sa harpe et mieux encore sur celles de son cur.
Un religieux qui passait une semaine à l'Abbaye pour la première fois et qui avait participé à l'office des vigiles m'écrivait ensuite avoir appris, « en grande profondeur, de la tradition bénédictine, notre propre rapport personnel, intime, à la liturgie, notamment la place vitalement centrale qu'occupent les psaumes dans chaque journée ; c'est quelque chose que vous vivez de manière si physiquement incarnée qu'on se retrouve tout bouleversé d'avoir enfin découvert une clef pour y entrer plus spirituellement, plus concrètement. Il me semble aujourd'hui surtout que c'est de cette sorte de "don des psaumes" que l'Esprit Saint me pousse à vous dire tout spécialement merci. »
« Les psaumes, écrivait un autre hôte, ce dialogue de l'homme et de Dieu, dialogue toujours d'espérance, mais dans des situations le plus souvent critiques. L'homme rassure son âme et enjoint à celle-ci la confiance et la louange. Des images merveilleuses de paysages, de montagnes, de plaines, de ruisseaux, que Dieu ravive, ensemence pour la joie de l'homme. »
Voici un plus long témoignage, venu lui aussi par une lettre, de celles que les monastères reçoivent de temps en temps :
« Je profiterai de ce courrier, Père, pour vous dire l'importance qu'a eu pour moi ma première expérience d'un monastère bénédictin. Cette expérience a été celle du "rythme", de la "respiration" même, me semble-t-il du peuple de Dieu, sinon de la terre chrétienne. Je m'attendais à participer à une célébration continue - intensive au moins - des louanges du Seigneur et cette perspective m'était une grande joie. Mais j'ai rencontré plus encore : ce que j'appellerai "la merveille de la psalmodie", qui progresse dans un cycle parfait, des vigiles à la Messe, et de la Messe à complies.
« Vous avez demandé pourquoi nous "suivions" si régulièrement vigiles, et des laïcs nous ont demandé à leur tour ce que nous apportait cet office très matinal, long, à la psalmodie presque monocorde et sur des psaumes en général peu attrayants (et même peu "chrétiens", au moins démodés, auto-laudatifs, demandant que le plus de mal possible soit fait à nos ennemis, etc ... ). Pour ma part, la réponse est simple : cet office revêt à mes yeux une importance capitale, car il me semble, à chaque fois jusque dans la moindre de mes fibres, qu'il crée l'univers, qu'il remet en marche, qu'il redonne le branle au monde, à nouveau et pour la journée entière, lui conférant en une longue application du sobre et puissant tempo de base, le rythme divin de la vie, la vibration éternellement créatrice du Verbe par laquelle le monde est né et demeure.
« J'ai ressenti - de façon bouleversante, irréversible - que la psalmodie monastique a reçu pour fonction de redonner chaque jour au monde chrétien son énergie vitale et que, ceci étant fait, par l'Ordre dans son entier, une nouvelle journée peut alors advenir où il restera possible de demeurer ou d'entrer, pour peu que le cur y aspire, en harmonie avec Dieu, par son Fils.
« Dans l'Église, Corps mystique, votre Ordre servirait, non pas seulement la louange, mais surtout le rythme vital lui-même. Après cette tâche ingrate peut-être, en tous cas obscure et inconnue, mais irremplaçable des longues vigiles - car le rythme de notre monde a tendance à se perturber et à se fausser -, l'office de laudes, dans la paix retrouvée, peut annoncer la lumière et la journée peut se dérouler, focalisée sur la messe. »
Oui, les psaumes nous dépassent en nous emportant dans leur rythme ; en les chantant, nous savons que nous accomplissons une uvre d'une grande portée pour l'Église et pour le monde. En reprenant longuement les paroles du Verbe, les mots prononcés et accomplis par le Dieu fait homme, nous avons le sentiment fort de mettre en action, de mener vers son achèvement le dessein divin du salut. « Je puis vous assurer, disait déjà l'Abbé Philémon de la Philocalie, que Dieu a imprimé dans mon pauvre cur la force des psaumes, comme il est arrivé au prophète David. Sans la douceur des psaumes, je ne pourrais plus vivre, ni sans la contemplation sans limites que les psaumes renferment. Les psaumes, en effet, contiennent toute la Sainte Écriture. »
Pour un moine, en effet, parler de la psalmodie revient à évoquer la prunelle de son oeil. Il hésite à le faire, car les psaumes sont pour lui le cur de sa vie, l'expression privilégiée de sa relation à Dieu, de son identification au Christ et à l'Église, au nom de tous les hommes. Ils sont mystère, pâque, c'est-à-dire joie et souffrance, patience et pénitence à certains jours ou à certaines heures, mais aussi bonheur et paix, selon le don du Saint-Esprit.
La reprise permanente des psaumes nous fait entrer dans le réalisme du combat spirituel en Église - l'Église, cette « étrangère céleste » dont parlait Newman -, du corps à corps avec le Mauvais dans la force du Corps du Christ. L'école psalmique nous initie à cette universalité dans le Christ, qui n'est pas abstraite, mais qui nous ouvre à toutes les dimensions de l'amour rédempteur et trinitaire.
Si « tout péché est un manque d'eucharistie » - c'est-à-dire d'action de grâce - selon une parole de saint Basile, l'habitude de la psalmodie nous fait une âme qui ne cesse de se tenir face à Dieu, pour le bénir, jusque dans les contradictions. Jésus, nous le savons, a prononcé sur la Croix le psaume 21 ; il a donc dit à son Père, non seulement le douloureux « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » (v. 2 ; cf. Mt 27, 47), mais aussi l'étonnant « Toi qui habites les Louanges - c'est-à-dire les Psaumes d'après leur titre en hébreu - d'Israël. » (v. 4 du même psaume).
Si Dieu habite les psaumes et si nous-mêmes vivons de la psalmodie, nous sommes donc sûrs de nous rencontrer. Par les psaumes vraiment, année après année, jour après jour, heure après heure, nous demeurons avec Jésus, tournés vers son Père, dans l'Esprit Saint : nous entrons dans la vraie contemplation. Nous nous perdons de vue, mais commence alors à se dessiner notre vrai visage, celui que Dieu modèle progressivement, dans le temps, à l'image de son Fils, au long de notre chemin d'éternité.
L'âme de la Vierge Marie a été longuement façonnée par les psaumes, comme en témoigne son Magnificat, où chante sa pleine et véritable humilité. En effet, son cantique d'action de grâce ne fait que résumer l'immense prière des humbles au fil du Psautier. « Magnifiez avec moi le Seigneur, exaltons ensemble son nom » : nous avons rencontré ce verset (Ps 33, 4), suivi de près de cet autre : « Mon âme exultera dans le Seigneur et trouvera sa joie dans son Sauveur. » (Ps 34, 9) Si le Seigneur Jésus, son Fils, à qui elle les a appris, est le Grand Chantre des Psaumes, Marie nous apprend maternellement à poser notre voix dans la psalmodie ; elle le fait particulièrement dans la récitation du rosaire, ce « psautier des pauvres », comme on l'appelle ; peu à peu, elle nous imprègne de sa douceur forte et de son amour humble, sentiments qui sont les siens et ceux de son Fils, pour que nous soyons à l'unisson de leurs deux Curs.
« Belle est la lyre des psaumes, concluerons-nous avec Proclus de Constantinople, divinement inspirée la cithare de l'Esprit. C'est chose douce et terrible que le chant de la prophétie, toujours est salutaire la psalmodie qui, par le chant, apaise les passions. Ce qu'est la faucille aux épines, la psalmodie l'est aussi à la tristesse. Le chant du psaume élimine le découragement, coupe à la racine les tristesses, coupe court aux soucis, prend la conduite de ceux qui sont dans la tribulation, donne componction aux pécheurs, éveille à la piété, peuple comme villes les déserts, donne la sagesse aux villes, dilate les monastères, instruit la virginité, enseigne la douceur, donne la règle de la charité, déclare bienheureux l'amour des pauvres, oint pour la patience, exalte jusqu'aux cieux, rend trop étroits les murs de l'église, sanctifie le prêtre, met en fuite les démons, prophétise l'avenir, annonce à l'avance les mystères, publie la Trinité en disant : "Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Siège à ma droite et je ferai de tes ennemis le marchepied de mon trône." (Ps 109, 1) »
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David était capable
et savait composer des psaumes.
- Et moi, demandait rabbi Ouri,
de quoi suis-je capable ?
- Je sais les réciter.
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