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Dom Robert LE GALL
Introduction
du livre La saveur des Psaumes,
© Editions C.L.D., 2000

(Cet extrait est publié avec l'accord de l'auteur et de l'éditeur. Le lecteur retrouvera
le texte complet et les notes, en se procurant l'ouvrage en librairie)
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INTRODUCTION

« Quand on entre au monastère, on entre en psalmodie ! » Après plus de vingt-cinq années, cette parole résonne encore dans mon âme. C'était à Solesmes, pendant mes études de théologie. Nous avions le dimanche soir une conférence spirituelle d'une demi-heure. Après une journée bien remplie, nous n'étions pas en manque. Pourtant, cette fois, un nouveau Père intervenait, connu pour sa culture et sa finesse. Il commença la première conférence par les mots que je viens de transcrire : leur sillage est encore frémissant un quart de siècle plus tard.

Voici la teneur exacte des propos du Père Jacques Lonsagne, qui est maintenant chez nous à Kergonan : « Si je n'avais pas choisi d'être moine, il me semble que je me poserais ce soir cette question : "Comment les moines ne se lassent-ils pas des psaumes ?" Le jeune qui est reçu au monastère, alors qu'il entre en "religion", entre aussi "en psalmodie", comme on s'enfonce dans une forêt ou dans un roman russe. »

Il est relativement facile de pénétrer dans une forêt par les grandes routes qui la coupent, ou de la parcourir par ses allées maîtresses et ses laies ; c'est ce que l'on peut faire dans celles du nord de Paris - la première France - ou dans celle d'Orléans, par exemple. Mais connaître vraiment une forêt, ou simplement un bois, suppose qu'on soit allé plus avant dans sa profondeur, jusqu'à s'y perdre, car là aussi s'applique la loi évangélique : pour s'y retrouver, il faut s'y être perdu.

Il en va de même pour le livre des Psaumes : on repère assez vite les psaumes graduels, les psaumes du Règne ou les psaumes messianiques, le long psaume alphabétique 118 et les psaumes historiques qui font sentir le temPs par leur seule prolixité, mais il faut une certaine pratique pour découvrir la ligne ou la manière de chacun des psaumes, et la façon dont ils tissent des liens entre eux, comme on finit par trouver des raccourcis dans les bois, voire les pistes ou foulées d'animaux, jusqu'à surprendre un cerf ou un chevreuil. La forêt, royaume de la vie qui s'équilibre entre la flore et la faune, est aussi, surtout la nuit, le théâtre où les bruits orchestrent la peur. Nous aurons l'occasion de voir comment, dans les psaumes, les animaux sont à la fois nos compagnons sur nos chemins et les prédateurs qui nous menacent. Comme à Brocéliande, la forêt est un lieu de mystère, où l'on peut chercher le Graal, en se gardant des sortilèges.

Pour connaître une ville, pour l'admirer et l'aimer, comme les psaumes le font de Jérusalem, car on ne cesse d'y monter, il faut aussi savoir s'y perdre. C'est ainsi que l'on découvre les « passages » de Paris ou de petites places sur la butte de Montmartre. Peu à peu, les psaumes nous révèlent leurs arcanes non seulement les remparts de Jérusalem ou les places fortes des peuples ennemis d'Israël, mais les palais ou les simples maisons de la ville royale où, en son Temple, Dieu réside. En des villes comme Venise, Bruges ou Vienne, où que l'on aille et de quelque côté que l'on arrive, on verra des petites places inconnues aux proportions merveilleuses et des maisons pleines de charme, parfois proches de tristes masures, où il faut braver l'insécurité. On sera sensible, en province, à de simples maisons anciennes, pleines d'humanité, chacune selon son style, où, pendant plusieurs siècles, les joies et les misères se sont succédées. Ainsi dans les psaumes, la beauté multiforme fleurit au cœur de drames et d'angoisses que vivent les psalmistes, aussi bien que le peuple tout entier. Julien Green écrit dans son Journal du voyageur à propos de Venise : « De rue en rue, je marchais comme un être halluciné, tenant des doigts un plan dont je ne me servais pas, car j'aimais mieux me perdre, et de toutes ces allées et venues je n'ai conservé qu'un souvenir d'étourdissement. »

Le Père Lonsagne compare encore le psautier à un roman russe, qui est aussi une forêt inextricable : on hésite à s'y enfoncer. Y foisonnent en effet les personnages, à tel point qu'on perd vite le fil des filiations, des amitiés ou des haines si l'on ne se fait pas une liste précise : dans Les Frères Karamazov de Dostoïevski, par exemple, chacun doit se frayer une voie, non seulement entre les Fiodorovitch, les Sniéguiriov, ou les Smerdiakov, mais encore entre les Marcovna, les Pétrovna ou les Ivanovna. Il ne faut pas confondre Aliocha avec Ilioucha, ni Katia avec Kolia, car il ne suffit pas des noms et des prénoms : les diminutifs sont nombreux.

Ainsi les psaumes prononcent-ils de verset en verset les noms des Sihôn et des Og, des Oreb et des Zeb, des Zébah ou des Çalmunna, tandis que chantent les vocables des pays et des peuples : Bashân, Moab, Gébal, Ammon ou Amaleq, avec la prédilection accordée à Éphraïm, Juda, Sion ou Jérusalem.

L'univers du roman ou de l'âme russe est souvent sombre, mais souvent aussi des fulgurations illuminent les êtres et les paysages, en leur restituant leur enfance : Aliocha est le héros humble et doux de cette saga ; il est guidé par le staretz Zosime, comme le meilleur de l'âme russe est entraîné par son monachisme. Cette dichotomie, qui peut aller jusqu'à la schizophrénie, est ce que, dans son réquisitoire contre les Karamazov, Hippolyte Kirillovitch appelle « la nature large » des Russes, « capable de réunir tous les contrastes et de contempler à la fois deux abîmes, celui d'en haut, l'abîme des sublimes idéals, et celui d'en bas, l'abîme de la plus ignoble dégradation. [...] Deux abîmes, messieurs, deux abîmes simultanément, sinon nous ne sommes pas satisfaits, il manque quelque chose à notre existence. Nous sommes larges, larges, comme notre mère la Russie, nous nous accommodons de tout. »

Précisément, la psalmodie s'élargit à tout ce qu'un homme ou un peuple peut éprouver : passion d'amour ou de haine, désir et angoisse ; dépression, désespoir ou bien espérance et confiance ; abandon ou colère. Le caractère unique des psaumes est que toute cette gamme humaine avec tous ses arpèges est chantée à Dieu, livrée à sa grâce et à sa providence. Souvent dans ce livre, comme déjà nous venons de le faire, nous citerons quelques grands auteurs : en effet, la vraie littérature, forme éminente de sagesse sous les espèces de la vérité et de la beauté, donne du volume à la caisse de résonance des psaumes. Lire ou écouter les grandes œuvres enrichit notre expérience humaine pour l'offrir à Dieu. S'il convient assurément de distinguer l'inspiration des auteurs sacrés de celle des génies de la littérature, de la philosophie ou de la musique, il faut éviter de les séparer ; la théologie de saint Thomas d'Aquin nous fait comprendre qu'il n'est pas sain (ni saint) de couper la grâce de la nature. Newman a écrit ces lignes dans son Apologia pro vita sua : « La littérature, la philosophie et la mythologie païennes, bien comprises, n'étaient que les préambules de l'Évangile. Les poètes et les sages grecs étaient en un sens des prophètes, car des pensées supérieures à leurs propres pensées étaient inspirées à ces grands bardes sublimes. » Et l'on sait que la tradition chrétienne appelle David le « Prophète ».

    « La plus haute source d'inspiration, note Jean Guéhenno, a son principe et sa source dans le sentiment profond qu'un écrivain peut avoir de ne se connaître que des semblables. Quelle fraternité dans ces paroles de la préface des Contemplations : "Nul de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit à lui. Votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis ; la destinée est une" !»

Écrire dans cette perspective est une sorte de vocation :

    « Il n'y a point d'échange ni de communication véritable, dès qu'au-delà du savoir et de l'écriture, l'idée d'une égalité originelle et profonde de celui qui donne et de celui qui reçoit, de celui qui écrit et de celui qui lit, ne les inspire pas. Il y faut une foi, la conviction active que nous sommes tous sur le même chemin, seulement à des étapes différentes, mais le seul qu'il faille suivre pour tirer de soi tout ce qu'on peut et parvenir à être tout un homme. Les choses enseignées comptent peu. Plutôt que d'une distribution autoritaire de la pensée, il s'agit d'une initiation fraternelle et comme religieuse par laquelle on collabore et qui doit augmenter dans les uns et les autres la chaleur de la vie. »

    « "Avez-vous remarqué, dit Alain avec finesse, cette grande politesse du génie qui me parle à moi comme à son frère et comme à son égal ? Il ne me connaît pas, il ne m'a jamais vu. J'ouvre son livre. Le voilà chez moi, selon lui, non selon moi, mais il n'y pense point et je n'y pense point ; plutôt, nous sommes ensemble dans la maison de l'homme... J'ai ainsi besoin d'un auteur qui croie en moi autant qu'en lui-même. Dans le trait de génie, il y a une grande espérance : presque tout est laissé au lecteur." »

Les écrivains s'expriment donc au nom de tous, et nous nous retrouvons dans leurs oeuvres, enrichis d'une expérience multipliée qui rend plus dramatique et plus lumineux le mystère humain.

Les psaumes sont les cantiques inspirés par Dieu qu'ont chanté des hommes : des chants pleinement humains, faits pour être repris par des hommes, afin qu'ils y découvrent leur humanité et deviennent peu à peu des hommes de Dieu, comme les psalmistes, à travers épreuves et joies. Le plus admirable est que Dieu se soit fait homme, de telle sorte que le vrai chantre des psaumes est l'Homme-Dieu, lui qui révèle en son chant - qui est toute sa vie, sa passion, sa mort et sa résurrection - la destinée humaine. En lui, Dieu et homme, ces chants inspirés par l'Esprit trouvent leur véritable portée, universelle et ultime.

Deux abîmes, écrivait Dostoïevski, sont nécessaires à l'âme russe, qui est large. Le psautier, c'est aussi la juxtaposition et l'opposition constantes de deux abîmes, de deux attitudes foncières qui se disputent le cœur immense et compliqué des êtres humains, c'est l'affrontement de deux princes. Les deux premiers psaumes montrent d'entrée de jeu cette opposition : d'un côté le railleur dévoyé, de l'autre le juste qui médite la loi de Dieu et marche sur ses voies (Ps 1) ; d'un côté les nations liguées contre Dieu et son Christ, de l'autre ce Roi, qui est son Fils, derrière qui se rangent les fidèles (Ps 2).

Dans une des meilleures introductions au livre des Psaumes que je connaisse, André Chouraqui voit dans le psautier le recueil des chants de guerre des partisans de l'Innocent dans leur lutte contre le Réprouvé :

    « Dès le début, écrit-il, nous sommes placés en face d'un monde qui exclut l'indifférence. Il y a deux Voies. Non pas trois ou quatre ou autant que l'on voudra. Nous sommes avertis : le monde est cassé en deux. Le choix devient nécessaire ; il est l'exigence et le risque de cette brisure. La poésie n'est que la parure de l'enseignement : la Voie des Ténèbres et la Voie de la Lumière se partagent l'universalité du réel. Nous sommes au seuil d'une science qui se sait la plus vraie et se veut la plus exhaustive. Deux voies inégales et ennemies, mais qui coexistent dans le temPs et dans l'espace où elles définissent la frontière d'une guerre ; sur cette ligne s'inscrivent les déchirements de l'Histoire. La plénitude des temps, la réalisation des promesses messianiques pourront seules faire cesser le meurtrier combat dont l'innocent demeure l'otage.

    « Un Écrivain sublime anime ce drame dont l'enjeu est l'accomplissement et la libération de l'Homme. Les deux acteurs de ce duel, aux frontières de la vie et de la mort et qui s'affrontent du commencement à la fin, sont l'Innocent et le Révolté. Tous deux disent non. L'un refuse la voie de la lumière ; l'autre les ténèbres. L'un dit non à l'iniquité du monde ; l'autre à l'éternité de Dieu. Ces refus se situent à la source de la tragédie. Le conflit de deux négations contradictoires, qu'une liberté permet, définit l'axe où l'horreur assaille et meurtrit la joie. »

Et de fait, souffrances et joies se partagent le psautier dans la bouche de ceux qui partagent les combats du Juste, lui qui « n'est pas autre que celui qu'il annonce, l'élu, l'amant et l'aimé, le serviteur et l'ami, le prophète et le fils aîné, le Messie », lui « qui aime Dieu et veut en être étreint jusqu'en éternité. »12 Il est déjà le vainqueur des nations (Ps 2, 8-9 ; 149, 7-9), lui qui va s'asseoir à la droite de Dieu (Ps 109, 1), mais il lui a fallu traverser épreuves et passions, que devront porter ceux qui le suivent.

    « Le psautier décrit les agonies du Juste. Car il ne cesse de mourir aux lisières de l'iniquité. Il est en agonie, sur le point de succomber, aux portes de la mort ; parfois on le compare à ceux qui descendent dans la fosse, à ceux qui ont péri pour l'éternité. »

    « Mais la nuit de l'Innocent est purificatrice, expiatrice. Dieu recueille ses larmes dans une outre, entend sa prière, exauce sa supplication. Dans sa mort, il renaît à plus de lumière. Chacun de ses étranglements, chacune de ses agonies marquent un progrès vers les lueurs de l'aurore, vers une connaissance plus profonde, un plus grand amour. »

    « Car le jugement consacre l'échec du Réprouvé et assure le triomphe de l'Innocent. La fortune terrestre de l'un aboutit à la turpitude de l'enfer ; la souffrance amoureuse de l'autre le mène aux parvis de la maison de Dieu ; il reçoit de son juge l'assistance qui lui permet de franchir le seuil implacable et d'échapper à la mort. L'Innocent attend cette heure avec l'impatience de la sentinelle qui guette l'aurore. »

Au premier abord, les psaumes rebutent : ils retentissent de clameurs vengeresses ou de cris d'angoisse ; ils sont pleins de vociférations ou de récriminations ; la plainte y est partout répandue. Il est sûr que la souffrance n'est pas édulcorée par le psautier, même si le chant la sublime et la porte à Dieu dans un processus de catharsis ou purification que l'art produit déjà, mais que la confiance et l'amour opèrent avec patience et puissance. Il faut souffrir ou avoir souffert pour entrer vraiment dans les psaumes. S'ils nous semblent trop forts ou trop durs, c'est peut-être que nous ne sommes pas au niveau de l'expérience qu'ils expriment. Le cardinal JosePh Mindzenty, primat de Hongrie, disait qu'il avait commencé de comprendre les psaumes en prison (de la fin 1948 à 1971 en fait). Les Juifs chantaient les psaumes jusque sur le chemin des fours crématoires, criant à la fois leur désespoir et leur espérance. On a découvert dans les cendres du Ghetto de Varsovie ce billet de Jossel Rackower, un des derniers Juifs résistants :

    « Au cas où je n'aurais pas cru jusqu'ici que Dieu nous a désignés pour être son peuple élu, nos souffrances m'en ont convaincu. Je crois au Dieu d'Israël, même s'il a tout fait pour me faire cesser de croire en lui.
    « Je ne peux pas te louer pour les faits que tu permets. Mais je te bénis et je te loue pour ta terrible grandeur, qui doit être immense pour que même ce qui se passe maintenant ne te fasse aucune impression... Je meurs dans le calme, mais non pas satisfait ; je suis battu, mais pas réduit au doute ; je crois, mais je ne supplie pas ; je suis amoureux de Dieu, mais pas béni-oui-oui.
    « Je l'ai suivi, même quand il m'a repoussé ; j'ai accompli son commandement, même quand pour cela il m'a frappé ; je l'ai aimé, j'ai été et je reste amoureux de lui, même quand il m'a abaissé jusqu'à terre, quand il m'a condamné à mort, quand il a fait de moi un objet de honte et de moquerie... Et telles sont les dernières paroles que je t'adresse, ô mon Dieu de colère : tu ne vas pas y arriver ! Tu as tout fait pour que je ne croie pas en toi, pour que je doute de toi ! Mais je meurs, comme j'ai vécu, en croyant à toi dur comme fer. - Écoute, Israël, l'Éternel est notre Dieu, l'Éternel est Un et l'Unique ! »

De telles paroles, qui constituent véritablement un psaume, sont bien dans le ton du Éli, Éli, lema sabachtani prononcé par le Christ sur la Croix (Mt 27, 46 : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? ») : ce sont les premiers mots du Psaume 21, lequel s'achève sur la victoire universelle du Serviteur soufrant. En effet, le fil habituel de la prière psalmique est le suivant un cri d'abord, qu'un péril arrache au psalmiste, ensuite un exposé du drame qui s'apaise dans la confiance, et finalement la louange ou l'action de grâces.

N'est-ce pas aussi la trame de ce psaume immense qu'est La divine Comédie de Dante Alighieri ? Ce Florentin exilé, qui est allé d'échec en échec dans sa vie, a su chanter le mystère de l'existence humaine faite pour la plénitude de l'amour. Son chef-d'œuvre est un De profundis, qui va de l'« Enfer » au « Paradis » en passant par le « Purgatoire », trois Cantiche regroupant 100 chants d'une poésie sublime. Il s'agit, comme dans les 150 psaumes, d'un itinéraire spirituel, où, notons-le, l'auteur se laisse guider par Virgile, même si ce dernier ne le conduit pas jusqu'au terme : les hautes sphères de lumière et d'amour, où, face à Marie et à Pierre, est assise Anne, notre Bonne Patronne à Kergonan :

    « En face de Pierre, tu vois assise Anne,
    si heureuse de contempler sa fille
    elle ne la quitte des yeux en chantant : Hosanna ! »

En hébreu, le titre du livre des Psaumes est Tehillim, ce qui veut dire littéralement « Louanges ». De même que La divine Comédie aboutit au « Paradis », de même les psaumes ne se réduisent pas à des cris ou à des gémissements : ils se terminent à l'action de grâces. Il convient de préciser que cette succession lutte-espérance-merci est indissolublement l'expérience tant de personnes que d'un peuple entier. Le Mystère pascal que cette structure exprime, et dans laquelle elle fait entrer, assume tout le drame humain, toute son aspiration à la pleine vie, comme le chante la fin du Psaume 21, dont nous venons de citer les premières paroles :

    « Tu seras ma louange dans la grande assemblée ;
    devant ceux qui te craignent, je tiendrai mes promesses.
    Les pauvres mangeront, ils seront rassasiés ;
    ils loueront le Seigneur ceux qui le cherchent
    "À vous, toujours, la vie et la joie !"
    La terre entière se souviendra et reviendra vers le Seigneur,
    chaque famille des nations se prosternera devant lui :
    "Oui, au Seigneur la royauté, le pouvoir sur les nations !"
    Tous ceux qui festoyaient s'inclinent ;
    promis à la mort, ils plient en sa présence.
    Et moi, je vis pour lui : ma descendance le servira ;
    on annoncera le Seigneur aux générations à venir.
    On proclamera sa justice au peuple qui va naître :
    Voilà son œuvre ! » (26-32)

La psalmodie a donc un caractère catholique, c'est-à-dire, étymologiquement, « universel ». La souffrance est largement partagée par les êtres humains de tous les temPs et de tous les peuples, mais l'œuvre de Dieu en son Christ aboutit à la plénitude de la joie et de la vie. Il s'agit de « vivre pour lui », comme le chante saint Paul : « Pour moi, vivre, c'est le Christ ! » (Ph 1, 21) La Vie, c'est le Christ, celle du CorPs du Christ tout entier. Le psalmiste, c'est Lui avec tout son Corps. Ainsi les psallam au singulier (« Je psalmodierai ») ne sauraient se séparer des psallite au pluriel (« Psalmodiez ! »).

« Je psalmodierai pour le Nom du Seigneur, le Très-Haut », chante la fin du Psaume 7 (v. 18 ; cf. 12, 6), tandis que celle du Psaume 70 s'exprime ainsi :

    « Moi, je te rendrai grâce sur la harpe,
    pour ta vérité, ô mon Dieu !
    Je jouerai pour toi sur ma cithare, Saint d'Israël !
    Joie sur mes lèvres qui chantent pour toi,
    et dans mon âme que tu as rachetée. » (22-23)

Mais dans les psaumes, les solo ne sont jamais éloignés des tutti ; ils s'appellent les uns les autres et se répercutent l'unique louange :

    « Criez de joie pour le Seigneur, hommes justes !
    Hommes droits, à vous la louange !
    Rendez grâce au Seigneur sur la cithare,
    jouez pour lui sur la harpe à dix cordes.
    Chantez-lui le cantique nouveau,
    de tout votre art soutenez l'ovation. » (Ps 32, 1-3)

La psalmodie est une louange chorale ; elle engage tout le Peuple de Dieu, connu ou inconnu, en synchronie ou en diachronie, en tout cas en symphonie. Chaque voix a sa place dans les psaumes d'ici-bas ; ils sont déjà l'écho du cantique de l'Agneau que tous les élus reprennent comme un seul Fils, l'Époux et l'Épouse ne faisant qu'un dans la vie divine filiale (cf. Ap 14, 1-3 ; cf. 15, 2-3 le cantique de l'Agneau s'accompagne sur les « harpes de Dieu ».)

La louange divine se chante par chœurs alternés, selon la vision inaugurale du prophète Isaïe : les Séraphins - c'est-à-dire les « brûlants » d'amour - « se criaient l'un à l'autre ces paroles : "Saint, saint, saint est le Seigneur des armées et sa gloire emplit toute la terre." Les montants des portes vibrèrent au bruit de ces cris et le Temple était plein de fumée. » (Is 6, 3) Les montants des portes vibrent, les cordes des harpes vibrent, mais ce sont les âmes et les cœurs que la psalmodie fait vibrer, touchés indissolublement par la grâce de l'Esprit Saint et par l'expérience humaine qui est la leur ; plus exactement, les cris de détresse et de joie, les gémissements et les plaintes, les murmures ou les chants d'amour ne vibrent plus pour eux-mêmes seulement, mais pour Dieu, en direction de lui.

Dans la psalmodie, l'alternance nous donne de nous faire vibrer mutuellement, soit qu'un chœur réponde à l'autre, soit que l'assemblée réponde à un ou plusieurs solistes. Trois temPs permettent à la Parole de trouver sa plus grande résonance : dans un premier temps, nous l'écoutons chantée par les autres, la recevant comme le Fils se reçoit du Père : « Tu es mon Fils, moi, aujourd'hui, je t'ai engendré » (Ps 2, 7) ; dans un deuxième temps, nous la prononçons nous-mêmes avec le Christ : « Tu es mon Père » (Ps 88,27) ; dans un troisième, nous faisons la pause de silence, si importante pour que la psalmodie soit une vraie prière contemplative : c'est la « médiante », qui sépare les deux parties du verset et pendant laquelle on reprend souffle. Ainsi pouvons-nous entrer dans un rythme trinitaire : nous écoutons le Père qui prononce son Verbe ; nous faisons nôtre la Parole incarnée et nous nous ouvrons au Souffle d'amour.

Tout ceci se fait de façon très concrète, à condition d'être patient. Dieu fait son oeuvre dans le temps. Il faut des années pour apprendre à psalmodier. Ce livre voudrait aider à ce long apprentissage - en le hâtant, autant qu'il est possible -, qui exige beaucoup d'endurance, celle de l'amour vrai. Avant d'exprimer les psaumes comme si nous les composions nous-mêmes, il faut leur laisser longuement la possibilité de s'imprimer en notre être tout entier : dans le corPs avec sa bouche, sa langue et ses cordes vocales, son souffle ; dans notre psychologie et notre imagination, notre fine pointe spirituelle, dans notre âme. L'expression, nous le redirons, est le fruit d'une impression prolongée.

Ce livre, qui n'est pas un ouvrage d'exégèse sur les Psaumes, mais qui n'aurait pas été écrit sans une pratique quotidienne de leur texte en hébreu, est surtout une initiation à la psalmodie chorale, qui est le milieu privilégié où ces poèmes chantés à Dieu livrent leur mystère, lié à celui de l'Incarnation rédemptrice. Nous l'offrons au Seigneur Jésus, Préchantre des Psaumes, au cœur du grand Jubilé de l'An 2000, et à tous ceux qui le rejoignent nuit et jour dans sa clameur immense, lui qui ne cesse d'intercéder pour nous.

Comment « psalmodier avec sagesse », c'est-à-dire avec la Sagesse qu'est le Christ, et donc en « savourant » les psaumes, en ayant « du goût », comme on dit en Bretagne, à la psalmodie ? Ce sera le premier chapitre. Le deuxième proposera le chapitre huitième de la lettre de saint Paul aux Romains comme clé trinitaire pour le chant des psaumes. Quelques psaumes seront commentés dans le troisième chapitre. Le quatrième suivra quelques fils dans le tissu du Psautier, et le cinquième fera hommage du bestiaire des psaumes à l'Agneau vainqueur.

À « La Villegonan »
le 2 février 2000,
en la fête de la Présentation
du Seigneur,
Jubilé de la vie consacrée.

© Eds C.L.D., 2000

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