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Jean SAGLIO

A propos de l'exposition : "YUYANAPAQ. Para recordar"

Muestra fotografica de la Comision de la Verdad y Reconciliacion

Témoignage sur la visite de l'exposition "YUYANAPAQ. Para recordar", Muestra fotografica de la Comision de la Verdad y Reconciliacion, Casa Riva Agüero, Chorrillos, au Pérou en septembre 2003


e taxi a dépassé Miraflores ses résidences modernes, ses grands hôtels et ses casinos surplombant le Pacifique, il a traversé Barrancos et laissé derrière nous son animation chaleureuse et populaire. Nous voici à Chorrillos, toujours en bord de mer. Il contourne l'immeuble d'une ancienne résidence de la grande bourgeoisie liménienne pour nous déposer devant l'ancienne entrée de service. Sans mot dire, un garde distribue le prospectus de présentation de l'exposition. Pas de guichet, pas de billet d'entrée, aucune autre formalité. Ici on entre comme dans une église pour un office religieux : et tout un chacun sait ce qu'il vient voir, le pèlerinage qu'il vient accomplir.

Le dépouillement est de rigueur : les sols sont le plus souvent de terre battue ou de ciment brut, les portes ont été retirées, peut-être même pillées, les murs portent les traces de l'âge et des séismes qui les ont disjoints. L'itinéraire de visite est délimité par de grands draps blancs. On ne verra ici que des photos et quelques textes de commentaires ou de présentation.

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Photos qui montrent, qui témoignent de faits : ce leader étudiant était encore vivant quand il est enfermé dans le coffre d'une voiture ; ce sont bien des parades quasi militaires qu'organisaient les détenus du Sentier Lumineux à l'occasion de l'anniversaire de leur leader. Photos qui réveillent les mémoires comme celle de ce chien pendu à un réverbère, panneau de carton autour du cou, rappelant aux oublieux ce jour où bon nombre de réverbères de Lima étaient ainsi décorés. Photos qui suggèrent des pistes d'analyses comme celles-ci dont la proximité met côte à côte le dénuement terreux d'une école primaire et les ors et les lustres des palais de la République.

Photos de corps torturés, blessés, dénudés, de plaies saignantes. Certaines nous frappent par leur harmonie et leur beauté, telle cette femme assise, qui semble endormie assise sur le seuil de son humble maison, à côté de son tas de bois, le visage caché par le chapeau rond traditionnel. Au niveau de l'épaule droite, le rouge du poncho se fait plus vif, tâche de sang irrémédiable. D'autres sont plus directement insoutenables, images de corps dénudés, meurtris, démantibulés et désarticulés, encore couverts de la terre de la fosse dont on vient de les extraire. Qui parfois opposent si violemment la survie des vainqueurs à la disparition des vaincus, comme celle-ci où Alan Garcia et des militaires circulent à pied dans un champ jonché des morts de l'embuscade tendue au MRTA.

Photos qui, bien souvent saisissent des regards. Regards terrorisés des femmes liméniennes hurlant leur effroi devant les ravages des " coche - bombas ". Regard angoissé de l'étudiant coincé dans le coffre d'une voiture, sur lequel un homme s'acharne à entasser deux autres collègues, et qui ne se fait guère d'illusions sur le sort qui l'attend ; dernière image de ce vivant. Regards résignés de ces femmes arrêtées, ligotées, emmenées. Regards qui nous paraissent absents de ces trois campesinos jugés pour le meurtre de journalistes, événement tragique où s'enchaînent une sinistre méprise et une encore plus sinistre parodie de justice dans laquelle ces victimes expiatoires furent condamnées. Regard résigné de cet enfant de huit ans, dont trois passés à faire le courrier pour le Sentier Lumineux et qui paraît blasé d'avoir déjà tout vu. Regard terrorisé de ce patron à qui, par crainte des attentats et enlèvements, on a remis un revolver ; tout son corps, un peu épais comme souvent ceux des métis quechuas, sent la sueur et la peur, exhale la panique du brave homme qui sait que la vie est dure et qui tremble à l'idée de sa propre mort, ou à celle d'avoir à donner la mort. Regard faux de son voisin, jeune patron quasi dandy, qui joue à parader avec son revolver, comme si cela n'était qu'un amusement un peu piquant de plus dans sa vie aventureuse ; mais cette image de moderne cow-boy elle même ne colle pas tout à fait ; la pose et le sourire rappellent trop l'iconographie cinématographique dans laquelle il se réfugie pour tenter d'échapper à sa condition réelle. Regards invisibles de Guzman, caché derrière ses épaisses lunettes.

Regards sereins parfois : celui de cette jeune femme élue d'une communauté, qui affronte et dénonce publiquement le Sentier Lumineux et dont l'exécution, suivie du dynamitage de son cadavre, déclencheront les sursauts de refus des populations urbaines. Regard serein encore de cette autre femme, fondatrice du mouvement des femmes et mères de détenus et disparus, l'une des premières à ainsi publiquement affirmer ses refus et dont l'action a initié celle de tant d'autres femmes, épouses, sœurs, mères ou filles.

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Peu de bruits malgré la foule. Même les groupes scolaires discutent à voix basse. Pourtant personne ne reproche à notre petit trio de marmonner pour essayer de traduire les textes de présentation, pour dépasser les obstacles de notre espagnol défaillant. Et quand nous hésitons tant que nous nous interrogeons sur le sens d'un mot, le voisin interpellé nous répond simplement et sans emphase. Tel est ici le devoir de chacun : comprendre et tout effort pour y parvenir ne peut donc qu'être aidé.

C'est en avançant dans le parcours que l'on parvient à entendre quelque brouhaha. Témoignages enregistrés d'enfants de disparus, parfois eux-mêmes emprisonnés et qui racontent leur histoire, sans élever la voix et sur ce ton monocorde de ceux pour qui la souffrance est devenue un quotidien banal. Parfois le silence frappe, comme celui de cette video où l'on voit le président Fujimori enjamber des cadavres dans l'escalier de l'ambassade du Japon tout en faisant, à l'intention de la caméra ou de quelqu'autre témoin présent, des commentaires, à moins qu'il n'énonce un ordre. Le son a été ici coupé, volontairement baissé dit le commentaire. Ou plutôt il est ici couvert, parce que dans la pièce contiguë, passe et repasse en boucle le discours d'une femme qui, dans une manifestation, appelle à la résistance et à la confiance ; voix inoubliable qui, d'au delà de son sacrifice personnel, appelle encore à la résistance, à la vie et à l'honneur. Et, dans la dernière salle, discours entrecroisés des témoignages provenant de chacune des photos en buste ; pour mieux les écouter, chacun s'approche et tend l'oreille à proximité du haut parleur caché derrière la photo, souvent enlaçant celle-ci pour mieux en écouter les mots.

Chaque photo a sa légende. A l'entrée de chaque salle, un court texte est peint à même le mur blanc. Pas de généralisation dans ces commentaires : chaque histoire est précisément datée, située, contextualisée ; quand ils la connaissent, les commentateurs ont décliné l'identité des personnages représentés. Ce ne sont donc ici que des histoires particulières, aujourd'hui passées et provenant le plus souvent de ces montagnes andines reculées où survivent difficilement quelques groupes et peuples accablés de misère. Pourtant ces images et ces symboles de leurs souffrances nous touchent. Ces hommes sont bien notre société, ces hommes sont bien nos semblables. C'est justement parce qu'ils sont ainsi situés, datés, parce qu'ils évitent toute généralisation que ces récits nous livrent ici quelque chose d'universel. Ils nous rappellent que la violence n'est pas une dysfonction mais plutôt un caractère de l'humaine nature. Rejoignant ainsi le mythe originaire de Caïn qui tue son frère. Ils nous rappellent que la polis, le commerce et la culture sont les moyens que l'homme en société, de longue date, a inventés pour combattre cette inclination à la violence. Et que l'éradication de cette violence est tout à la fois travail de Sisyphe et indispensable objectif mythique que doivent poursuivre nos sociétés.

Les commentaires nous rappellent encore que cette violence n'est jamais totalement aveugle. Ceux qui la subissent ne sont pas choisis au hasard. Ici le commentaire précise une statistique : ce sont plutôt les " quechuahablantes ", ces indiens peu métissés qui parlent encore le quechua, qui ont fourni le plus gros des contingents de victimes, tous bourreaux confondus. Et pourtant on ne les verra pas ici en leurs habits folkloriques et chamarrés, dans ces décors superbes des panoramas grandioses. Ce sont plutôt les habits de pauvres et les masures déglinguées que l'on aperçoit, à côté des uniformes des armes, des chars et des outils de guerre. C'est bien parmi ces " hommes en trop " que cette violence vient par préférence choisir ses victimes, comme le sont ces indiens de la Selva, en particulier de la nation Ashaninka, indispensables et néanmoins broyés dans les jeux complexes entre narco-trafiquants, Sentier Lumineux, MRTA et militaires. N'en va-t-il pas toujours ainsi avec elle ? Toujours elle sélectionne parmi ses victimes : elle affectionne plus particulièrement les pauvres, elle vient redoubler les effets de la misère et des discriminations.

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Photos exposées pour le souvenir et pour l'émotion. En référence à tant d'autres torturés et disparus : que de fois on revoit ici les blessures et les contusions dont sont parés tant de Christs crucifiés des églises péruviennes. Comment encore, devant ces corps démantelés, ne pas évoquer Tupac Amaru, écartelé en place d'armes de Cuzco devant ses propres enfants ? La violence fait partie de l'histoire, de toute histoire humaine même si elle prend une forme particulière dans une histoire coloniale. Contre elle, face à elle, le sacrifice est tout à la fois conséquence et moyen de lutte et de rédemption.

Pour une bonne part, ces références et ces symboles strictement péruviens nous échappent. Et pourtant, les images nous touchent. Pour chacun elles sont signifiantes. A nous français, elles rappellent ces photos de mechtas razziées et de foules de paysans algériens déplacés. Devant la photo de la tombe dynamitée du président Velasco Alvarado, comment ne pas revoir ce cimetière dynamité aperçu au bord d'une route algérienne entre Teniet el Haad et Vialar en 1966. Refuser ainsi aux morts le repos de la sépulture, n'est-ce pas être sorti de la rationalité ? Mais une telle violence n'est-elle pas, aussi, une part constitutive de notre humanité ? La déclarer simplement irrationnelle ou inhumaine, n'est-ce pas s'empêcher de voir qu'il s'agit au contraire d'une pulsion naturelle que la culture doit combattre.

Il est aussi des références partagées que nous évoquent de telles images. Les morts nus entassés dans les camions nous rappellent ces tas similaires et immenses - mais une telle horreur peut-elle être " mesurée " - des camps de concentration nazis. Les blessés et les morts, les ambulances aux gyrophares éblouissants, les blessés sanguinolents aux regards effrayés et paniqués ne nous renvoient-ils pas en référence tant d'images d'attentats urbains, de Dublin à Beyrouth et d'Alger à Paris ? De telles images parlent un langage que nous semblons connaître ; ce qui fait apparaître, en contrepoint, les difficultés que nous avons à décrypter les visages impassibles et les regards absents de tant de campesinos hiératiques.

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Nous avions visité les sites sacrés des montagnes andines, tels que répertoriés dans les traditions religieuses. J'ai été saisi d'admiration devant les chullpas foudroyés de Sillustani, les pierres taillées d'Ollantaytambo, l'ordonnancement des terrasses et des temples du Macchu Picchu, l'ampleur des sites sacrificiels de Saqsayhuanan ; j'ai apprécié l'harmonie d'Huchuy Cuzco, l'impression de puissance que dégage le site de Raqchi ; j'ai été écrasé par les ors de la Merced et ceux, concurrents, de la compania, l'église des jésuites de Cuzco, saisi d'effroi devant les Christ souffrants de la Cathédrale de Cuzco, apprécié la finesse de la statuaire de Checacupe ; j'ai vu les ors du disque solaire au lever de soleil à Taquile, j'ai senti la rigueur des climats en marchant sur la puna.

Dans tous ces lieux, nous avons cru amorcer une compréhension en faisant référence aux nombreuses cultures qui ont abreuvé et formé l'histoire de ce continent et de ses peuples. Pourtant, nulle part je n'ai à ce point ressenti et approché ce fond de la culture péruvienne, qui se nourrit et se complait dans le sacré parce qu'elle est tragique et violente, parce que toujours, la violence, le tragique et le sacré ne cessent de se croiser et s'entremêler dans une sarabande effrénée. Mais ici nous pouvons éprouver cette intuition que cette danse macabre peut être domptée. Ici l'on suggère que la mémoire et le sacré sont les moyens les plus sûrs de dompter cette violence, de rompre le cycle de la tragédie.

Nulle part cependant, je n'ai été saisi par le sens du sacré comme dans cette maison délabrée de Chorrillos. Non pas au sens traditionnel où sacré se connote d'interdit : au contraire ce lieu se veut totalement ouvert. Plutôt ce lieu est sacré parce qu'il est réservé, séparé de la vie courante et consacré à une tâche de sanctification : le peuple y vient pour se relier à son histoire, à ce qui le marque et le constitue. Le lieu est d'ailleurs secondaire : l'exposition a été ou sera présentée en d'autres lieux, voire grâce à d'autres moyens. Le sacré ne tient pas aux murs ou aux officiants, mais bien au fait que ce sont les fondements de sens de l'histoire et de la vie en société qui sont ici exposés. Même si l'histoire ici contée n'est pas retranscrite en mythes ou en légendes. Elle ne nécessite pas le recours aux prêtres et aux chamans.

Cette histoire est la nôtre, et plus encore pour les péruviens qui s'y pressent. Chacun en connaît déjà une part, en côtoie encore des acteurs. Chacun peut s'y reconnaître et se l'approprier. En y participant, en la visitant, chacun accomplit un acte sacré car nul n'entre ici sans en être affecté, profondément transformé dans sa tête et dans son cœur. Le sacré est donc bien ici fait pour l'homme et non l'homme pour le sacré.

Cette expression du sacré est totalement et résolument moderne. Ici point de prêtres, de grigris, de formules ou de rites ésotériques. Ici point d'offrande ostentatoire à quelque divinité, fut-elle la plus petite obole, contrainte ou suggérée, aux organisateurs. Ici rien n'est secret ou ésotérique, réservé aux seuls initiés : tout n'est que construction consciente de l'intelligence humaine. Intercesseur habituel entre le peuple et son histoire, le religieux a ici disparu. Ce sacré-ci est totalement laïcisé. Les valeurs qu'il célèbre n'ont rien à voir avec l'obéissance, la croyance ou la soumission ; la justice qu'il appelle n'a rien de transcendant, pas plus que son expression ne passe par d'obligatoires techniques spécialisées. Le seul message mobilisateur, la seule consigne suggérée concerne la nécessité de la lutte pour la défense des droits de l'homme.

Le message est ainsi universel, la réponse vaut pour le faible comme pour le fort, pour le gouvernant comme pour le gouverné, la contrainte qu'elle énonce se décline au quotidien aussi bien que face à l'exceptionnel. Et c'est bien l'honneur de la société civile péruvienne que d'avoir ainsi mené à bien une telle analyse et formulé, au delà de son martyre, une telle expression de l'universel.

Jean SAGLIO

23 septembre 2003


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