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Bernard MONTAGNES, op Les Dominicains
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L'expulsion et la dispersionUne fois déposée la demande (le 20 septembre 1901 pour les trois provinces, le lendemain pour la congrégation enseignante), il ne restait qu'à attendre, sans trop se faire d'illusions, le vote des Chambres. Au début de janvier 1903, le provincial de Toulouse apprend par celui de Paris que le pire s'annonce : « Il est de toute évidence que l'autorisation nous sera refusée, comme congrégation prédicante ; mais le ministère des Affaires étrangères nous invite à faire une demande pour un certain nombre de couvents nécessaires au maintien de nos ministères à l'étranger27 ». Une fois la demande des congrégations prédicantes rejetée en bloc le 24 mars 1903, les Dominicains, après en avoir référé au maître général28 et avec l'agrément du cardinal Ferrata et du pape, présentent une nouvelle demande subsidiaire pour trois maisons (à Paris, à Angers et à Marseille) à titre de lieux de refuge pour les missions lointaines. Les Franciscains en font autant pour Paris et les Capucins pour Lyon. Or l'archevêque de Paris refuse d'attester que les religieux français sont sous sa juridiction, tandis que plusieurs frères dominicains et franciscains notifient au pape qu'ils s'associent à la position du cardinal Richard. Si bien que le pape ordonne de retirer lesdites pétitions subsidiaires29. En avril 1903, tous les supérieurs reçoivent, par la voie d'un commissaire de police, la circulaire imprimée du ministre de l'Intérieur et des Cultes signée Combes les avertissant que, la congrégation étant dissoute de plein droit, tous les établissements doivent être fermés dans un délai de quinze jours et les immeubles évacués. À la fin du mois d'avril la plupart des couvents étaient fermes (les derniers le seront en juillet) et les religieux chassés de chez eux, non sans protestations véhémentes des supérieurs. Du moins dans le Midi, ailleurs de manière plus discrète, mais toujours et partout aussi inutilement. C'est alors que le P. Frühwirth adresse à l'ensemble des Dominicains français une lettre de réconfort. « Ce n'est pas sans une profonde émotion que nous jetons, en ce moment, un regard sur l'histoire des soixante années écoulées depuis la restauration providentielle de notre Ordre, en France, par le P. Lacordaire. » Et d'exprimer sa « reconnaissance envers les trois provinces françaises, auxquelles l'Ordre entier est redevable de si grands services, de si beaux exemples30. » Toutes les protestations ne manquent pas d'alléguer Lacordaire, défenseur de la liberté. Tel est, en particulier, le cas de la brochure de 24 pages publiée à Paris, le 2 août 1903, par le P. Bourgeois, provincial de Paris, au nom des trois provinces françaises et de la congrégation enseignante : La légitimité des Ordres Religieux dans l'État d'après le Père Lacordaire et la protestation des Dominicains contre la Loi du 1er juillet 1901. Cette brochure, après avoir longuement reproduit le plaidoyer de Lacordaire pour l'existence des religieux dans son Mémoire pour le rétablissement en France de l'Ordre des Frères Prêcheurs, dénonce la violence dont sont à présent victimes les Ordres, traités comme des corps étranger qu'il ne s'agit pas de contrôler mais d'extirper. « Nous en appelons, s'écrie l'auteur, de l'injustice présente à la justice future, du mépris de la liberté au respect de la liberté, du triomphe du mensonge au triomphe de la vérité. » D'autres, ajoute-t-il, ranimeront en France la vie religieuse, « et avec le Père Lacordaire, et avec nous, tous les proscrits d'aujourd'hui, ces vaillants jetteront aux générations, témoins de leur renaissance, cette parole de Foi triomphante : les chênes et les moines sont éternels31. » Les conséquences de l'application rigoureuse du refus opposé aux religieux sont d'abord d'ordre matériel : les couvents vidés de leurs habitants, puis mis en vente par un liquidateur32. Mais elles touchent surtout les communautés. Les maisons de formation s'exilent, en Belgique pour la province de France, en Hollande pour celle de Lyon, en Italie pour celle de Toulouse. Des religieux partent volontiers dans les missions lointaines. La grande majorité cependant reste en France, mais ils doivent quitter l'habit de l'Ordre et renoncer à vivre en commun. Sinon ils s'exposent à comparaître en correctionnelle et à se voir condamnés à des amendes plus ou moins lourdes (comme à Bordeaux et à Marseille). À Biarritz, ils ont même la chance d'être acquittés devant le tribunal correctionnel de Bayonne, puis devant la cour d'appel de Pau, mais la cour de Cassation annule la sentence favorable. Moyennant leur dispersion et leur déguisement en soutane, ceux qui restent en France peuvent continuer leur ministère de prédication et de publication. Une minorité cependant passe purement et simplement au clergé diocésain en se faisant séculariser par Rome. Les enseignants, de leur côté, sont obligés, en août 1903, d'abandonner toutes leurs écoles, qu'ils confient soit à des prêtres séculiers, soit à des laïcs. En outre chacun des religieux est interdit d'enseignement dans la commune où il exerçait ou dans quelque commune limitrophe. Aussi la congrégation enseignante est-elle amenée à fonder des lieux de refuge : en Espagne, un collège à Saint-Sébastien ; en Suisse, un collège à Lausanne et une maison de formation à Fribourg. La vie conventuelle en France ne reprendra peu à peu que dans la décennie 1920-1930, parfois un peu avant comme à Marseille, parfois un peu après comme à Toulouse. Mais, en fin de compte, s'accomplissait ainsi la "prédiction" du Père Lacordaire. 27 Communication du provincial de Toulouse à son conseil, 8 janvier 1903. 28 Lettre du P. Frühwirth aux trois provinciaux français, 12 avril 1903 : « Après avoir pris connaissance des documents qui nous ont été soumis en vue d'une nouvelle demande à adresser au gouvernement français pour obtenir de conserver en France quelques maisons destinées à assurer le service des missions à l'étranger, nous approuvons les modifications apportées aux statuts présentés avec la première demande ; nous autorisons les supérieurs à fournir, du consentement de ceux dont les noms devront y figurer, la liste des religieux qui feront partie de ces maisons ; et nous prions Dieu de daigner bénir cette nouvelle démarche. 29 Analecta Sacri Ordinis Praedicatorum VI (1903-1904) 461. « Les journaux (même plusieurs journaux catholiques) ont assuré que les Dominicains, afin d'obtenir la sauvegarde de quelques unes de leurs maisons, avaient renoncé à l'unité de l'Ordre, et s'étaient volontairement soustraits à l'autorité du maître général pour se conformer aux exigences du gouvernement. Toutes les négociations, entreprises avec le gouvernement français pour le maintien de quelques maisons, ont été rompues pour la pleine sauvegarde de cette même autorité. » 30 Lettre du P. Frühwirth aux Dominicains français, 30 avril 1903. 31 Ce raccourci maintes fois cité, avec quelques variantes, sous le nom de Lacordaire, résume le développement du Mémoire cité par la brochure du P. Bourgeois p. 12 : « Rien ne renaît qui ne soit nécessaire et qui n'ait en soi-même les conditions de l'immortalité. La mort est un assaut trop rude pour en revenir quand on n'est pas immortel. [...] Nous voilà revenus parce que nous n'avons pas pu faire autrement, parce que nous sommes les premiers vaincus par la vie qui est en nous ; nous sommes innocents de notre immortalité, comme le gland qui croît au pied d'un vieux chêne mort est innocent de la sève qui le pousse vers le ciel. Ce n'est ni l'or ni l'argent qui nous ont ressuscités, mais une germination spirituelle déposée dans le monde par la main du Créateur, et qui est aussi indestructible que la germination naturelle. » 32 Signalons qu'à Biarritz, par exception, le prieur réussit, après un interminable procès contre le liquidateur, à se faire reconnaître propriétaire du couvent à titre personnel.
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