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Jean-Max HUGUES, dominicain

Bartolomé de Las Casas
1474 - 1566

Bartolomé de Las Casas

En l'année 2004, nous avons fêté le 530e anniversaire de sa naissance


voquer le frère dominicain Bartolomé de Las Casas nous invite à remémorer la fameuse année 1492 et toutes les controverses que le souvenir de cette date suscite encore cinq siècles après. On pense bien sûr au débarquement de Christophe Colomb sur une île des Antilles aux portes de ce qu'on découvrira plus tard comme un immense continent : les Amériques. Mais avant d'entreprendre le voyage vers le Nouveau Monde, il me semble juste de souligner que 1492 est une date clef pour l'histoire de l'Espagne parce qu'elle correspond à la constitution de ce royaume. En effet, la reine Isabelle de Castille ayant épousé le roi Fernand d'Aragon, ce puissant royaume du nord de la péninsule avance vers le sud en gagnant du terrain sur les Maures que l'on s'efforce de repousser depuis sept ou huit siècles, si bien que le ler janvier 1492 tomba le dernier bastion musulman, le califat de Grenade.

Ainsi prend fin la longue et laborieuse "Reconquista". Plus de musulmans et bientôt plus de juifs puisque la reine Isabelle signe le décret d'expulsion des juifs, avec l'installation simultanée de l'Inquisition. Une seule foi, une seule terre, un roi, tout cela ensemble en 1492 : le Royaume d'Espagne est né et l'époque des Rois Catholiques peut commencer.

Cette fin du XVe siècle est aussi l'époque de grands voyages de découverte. Les voyages au long cours deviennent possibles car les techniques de navigation se sont développées et l'on sait en particulier mieux s'orienter. Le progrès technique a été stimulé à la fois par la curiosité humaine, on veut aller voir plus loin et ailleurs, mais aussi par la nécessité d'ouvrir de nouvelles routes commerciales vers l'Extrême-Orient. En effet, la Méditerranée devient trop dangereuse en raison de la guerre sans merci avec l'Islam. On essaie alors de contourner l'Afrique, mais la route semble alors s'allonger démesurément.

Christophe Colomb est l'un de ceux qui estiment qu'en coupant à travers l'océan on pourrait arriver plus directement et plus rapidement aux Indes. Il a réussi à convaincre la reine et il s'embarque. Le 12 octobre 1492, il touche terre à l'ouest, persuadé d'avoir atteint l'est recherché. A sa mort, 15 ans plus tard, il restera encore convaincu d'être arrivé aux Indes extrême-orientales. Ce n'est qu'en 1513 que l'on découvrira la "mer du sud", c'est-à-dire l'Océan Pacifique. Alors seulement, on se rendra compte que les terres atteintes n'ont rien à voir avec l'Asie et qu'il s'agit bien d'un autre continent. Les Européens savent enfin que l'Amérique existe.

Au printemps 1493, Colomb est de retour à Séville. Pour prouver qu'il a bien atteint les Indes par l'Ouest, il ramène avec lui dix Indiens. Le jeune sévillan Bartolomé de Las Casas, qui n'a encore que 9 ans, se souviendra de l'arrivée de cette troupe surprenante et parlera encore longtemps après dans ses écrits des grandes fêtes en l'honneur de Christophe Colomb, des fêtes, dit-il, 'pareilles à celles de la Fête-Dieu, inoubliables pour leur nouveauté et leur solennité" . Bartolomé a une grande admiration pour Colomb ; il s'en fera l'historien. D'autant que le navigateur génois est déjà connu dans la famille Las Casas puisqu'un de leurs proches parents avait été chargé par la Couronne d'Espagne d'assurer pour Christophe Colomb le recrutement des marins nécessaires pour armer les navires du premier voyage.

Dans son journal de bord, Colomb touchant terre à l'île d'Ayti (aujourd'hui Haïti et Saint Dominique), qu'il rebaptise immédiatement Hispaniola (l'île Espagnole), écrit "Toute la chrétienté doit se réjouir en raison de l'accroissement que l'afflux de ces peuples vaudra à notre sainte foi et aussi pour les biens matériels qui en découleront". Las Casas considérera toujours Colomb comme un homme providentiel. Les rois catholiques en sont également convaincus et ils interviennent aussitôt auprès du Pape Alexandre VI qui, dès le 3 mai 1493, par la Bulle "Inter Coetera" leur fait donation des îles des Indes, d'abord pour évangéliser ces populations nouvelles, mais aussi pour disposer des terres et des ressources. Las Casas se référera toujours à ce document pour rappeler l'obligation perpétuelle de l'Espagne de veiller au bien des Indiens et à leur évangélisation, à l'exclusion de la conquête par la violence. Mais c'est la conquête qui prendra le dessus. Voyez d'ailleurs : il faut attendre jusqu'en 1556 avec l'avènement du roi Philippe d'Espagne pour qu'on renonce à parler de conquête et qu'on préconise la "pacification".

Le deuxième voyage est vite mis sur pied. Il y a un aumônier de la flotte, un bénédictin catalan, qui a reçu mission de faire respecter par tous l'ordre royal de, je cite, "Traiter les Indiens avec amour afin qu'ils s'apprivoisent". Mais l'aumônier ne s'intéressa aucunement à l'évangélisation ! On embarque aussi trois franciscains bourguignons et un hiéronymite espagnol. On part coloniser. Dans les cales, des semences de blé et d'avoine, des plants de vigne et d'arbre, et de jeunes animaux domestiques pour le labour et l'élevage. Dix sept navires quittent Séville le 25 septembre 1493. A bord de l'un d'eux Pedro de Las Casas, le père de Bartolomé. Les navigateurs connurent d'emblée de grandes désillusions. En débarquant en Guadeloupe, ils rencontrent des Indiens anthropophages. Arrivés à l'île Hispaniola, on constate que les quelques compagnons que Colomb y avait laissés lors du premier voyage l'année précédente sont tous morts, peut-être massacrés. Ajoutez à cela la maladie, la disette, la déception de ne pas trouver immédiatement les mines d'or. Les indigènes furent alors l'objet de toutes sortes d'exactions, d'où s'ensuivirent des révoltes et des batailles, toutes fatales aux indigènes peu belliqueux munis de leurs seules flèches face aux espagnols aguerris et maniant les armes à feu. Lors d'un engagement, plus de cinq cents Indiens furent faits prisonniers et, conformément aux lois de la guerre alors en vigueur, immédiatement réduits en esclavage. Comme il fallait renvoyer des bateaux en Espagne pour requérir du ravitaillement, le fret est tout trouvé : on entasse les esclaves, dans les cales. Pedro de Las Casas profite du voyage pour expédier un esclave indien à sa famille en guise de cadeau souvenir. Il devra être libéré en 1596 car la reine Isabelle fit rendre la liberté à ceux qui survivraient car il devint évident à ses yeux que les esclaves n'étaient pas d'abord des prisonniers de guerre puisque les bateaux suivants amenèrent de nombreuses femmes et enfants.

Il n'y a aucune raison de douter de la droiture d'intention des rois d'Espagne quand ils demandent que l'on traite les Indiens avec amour. Ils considèrent les Indiens comme leurs sujets au même titre que les Espagnols de métropole. Christophe Colomb lui-même essaiera de faire appliquer les dispositions royales. Furieux de son insistance, les colons le feront prisonnier et le renverront en Espagne les fers aux pieds. Pourquoi tant de violence ? Parmi les colons certains étaient motivés par l'aventure et la découverte, mais la plupart des hommes qui furent envoyés aux Indes étaient des militaires que l'on ne savait plus comment employer puisqu'ils avaient été démobilisés en 1492 quand, avec la prise de Grenade, les guerres de

Reconquête contre les musulmans avaient pris fin. On sait bien à travers l'histoire et dans tous les pays ce que peuvent signifier les contingents démobilisés qui rêvent de nouvelles aventures ! Mais même ainsi on manque assez vite de volontaires pour assurer l'immense entreprise de colonisation. On fit alors appel aux prisonniers et aux criminels, leur proposant la grâce en échange de leur embarquement pour les Indes. A tous on faisait miroiter l'or des Indes et la possibilité d'un enrichissement facile. Rien de cela ne permettait les conditions pour une occupation pacifique ! Il faut savoir, de plus, que seuls les hommes étaient embarqués lors des premiers voyages : aucune femme espagnole ne prenait ces bateaux. Les premières victimes furent évidemment les femmes indiennes. D'où les mouvements tout naturels d'autodéfense. Et le cycle de la violence est engagé.

A ces conditions difficiles, ajoutons encore la violence qui dérive de la pratique de « l'encomienda ». Ce système a été mis en place en Espagne métropolitaine au fur et à mesure qu'avançait la Reconquista : le terroir récupéré était remis à un militaire ou à un agriculteur pour qu'il en tire bénéfice, mais on ne le lui confie, on ne le lui donne en "commende" (d'où le nom d'encomienda) qu'à condition qu'il s'engage à défendre et propager la foi chrétienne parmi les paysans qui vivent sur ces terres. Transposé aux Indes il s'agit de l'attribution aux colons d'une certaine surface des terres, pour l'agriculture ou l'exportation minière, et conjointement avec la terre, l'attribution d'un certain nombre d'Indiens pour le travail à réaliser. Obligation est faite, du moins en théorie, d'évangéliser ces Indiens. Le problème naît du fait que le nombre des Indiens est fixé au moment de la remise de l' « encomienda » ; et le stock est renouvelable en cas d'usure. Comme les conditions de travail sont très dures et que les maladies microbiennes importées d'Europe déciment les populations non immunisées, les « encomiendas » se vident régulièrement. On part alors chercher des Indiens ailleurs, d'abord dans les autres îles, et vite ensuite vers la terre ferme (côte du Venezuela). A l'arrivée de Christophe Colomb en 1492-1493, on dénombre environ 1.200.000 Indiens Taïnos sur l'île Hispaniola. Au recensement ordonné par les rois d'Espagne en 1516, il ne reste que 16.000 Taïnos . Et quelques années plus tard, aucun. Aussi, dès 1505, commence l'importation d'esclaves africains, d'abord amenés de Castille où ils savent cultiver la terre, puis raflés en Afrique directement pour les Indes. Ce qui compte c'est l'or et l'argent que l'on peut se procurer. Le coût importe peu, même si c'est un coût de millions d'hommes et de femmes. Le cinquième de l'or trouvé devait être réservé pour la Couronne. Le royaume et l'Europe en profitent largement. Ce n'est pas pour rien que dès le deuxième voyage de Colomb les banquiers s'intéressent à armer les bateaux. Et par la suite ce seront tous les banquiers d'Europe occidentale.

A Séville, le jeune Bartolomé de Las Casas a fait des études d'humanités. Et comme beaucoup de jeunes espagnols cultivés de son temps il devient clerc, c'est-à-dire qu'il reçoit les ordres mineurs ecclésiastiques lorsque son père Pedro rentre en 1500 de l'île Hispaniola, où il a établi une exploitation agricole. C'est donc le clerc Bartolomé de Las Casas qui s'embarque en 1502 pour devenir lui aussi colon ; il a 18 ans. Il raconte lui-même son arrivée au port de Saint Domingue, la capitale qui vient d'être fondée

"Avant qu'aucun de nous ne rentrât à terre, des Espagnols accourus sur la plage nous annoncèrent : les nouvelles sont très bonnes. On a trouvé de l'or et nous sommes en guerre avec les Indiens, ce qui nous permettra de faire beaucoup d'esclaves ! Tout le monde en conclut que nous arrivons à un heureux moment".

Le jeune Las Casas participe à quelques expéditions guerrières et il est témoin de quelques scènes de carnage dont il dira lui-même : 'je me demandais si je ne les avais pas rêvées ! ". Toujours est-il qu'il reçut sa part : des terres et des Indiens à Concepcion de la Vega, dans la partie orientale de file. Non seulement lui, mais des témoins nous disent qu'il agissait humainement avec ses ouvriers indiens, c'est-à-dire qu'il leur procurait une nourriture suffisante et leur laissait le temps de s'occuper de leurs femmes et enfants. Ce qui est exceptionnel ! Par contre le clerc Las Casas ne prend aucun soin de l'éducation chrétienne de ses Indiens, ce qui était de son devoir. De retour à Séville en 1507 il est ordonné prêtre, mais se réserve le plaisir personnel de ne pas célébrer de messe jusqu'à son retour à St Domingue en 1510. Et il se targue de pouvoir affirmer : "Ce fut la première fois, que dans toutes les Indes, un prêtre y célébrait sa première messe !". Première messe ou pas, Las Casas demeure un colon de Concepcion de la Vega et, "habile dans les choses temporelles", vit des jours tranquilles en récoltant le fruit du labeur de ses Indiens.

C'est justement en 1510 que les premiers frères de l'ordre de St Dominique arrivent à St Domingue, par décision du Chapitre Général de l'ordre célébré en 1508 et à l'injonction du Maître de l'ordre, Cajetan. Quatre frères sont de la première expédition. Je cite les noms des 3 premiers, car nous les retrouverons bientôt. Le quatrième, lui, rentrera peu après en Espagne. Le Vicaire Provincial nommé par cette fondation est frère Pedro de Cordoba. L'accompagnent frère Antonio Montesinos et Bernardo de St Domingo. Deux mois plus tard arrivent cinq autres frères et un prêtre (ou laïc ?) du tiers ordre. Puis, en mai 1511 viendront 6 frères de plus. La communauté, sous la responsabilité de Pedro de Cordoba, est donc composée de 14 religieux.

Tous sont des hommes jeunes. Le Vicaire Pedro de Cordoba a 28 ans. Et la plupart ont professé dans l'Ordre de St Dominique depuis moins de 10 ans. Ils viennent des Couvents de Salamanque, Avila, Valladolid et Burgos. Autant dire qu'ils ont été formés dans la tradition de stricte observance dominicaine issue des nombreux mouvements de réforme des Ordres religieux après le triste relâchement de la fin du XIVe et du début du XVe siècle. Un premier mouvement de réforme s'était dévié de l'authentique charisme de St Dominique en ne développant que la pauvreté mendiante et la prière personnelle et chorale. Mais, réforme dans la réforme, quelques frères s'adonnent à l'étude avec une ardeur renouvelée et à une prédication passionnée au milieu d'un peuple devenu ignorant et aux mœurs paganisées. De nombreux universitaires bien formés affluent vers l'ordre au grand couvent de Salamanque et ces jeunes frères, théologiens solides et prédicateurs intrépides, essaimeront dans les convents de la Province dont les chapitres s'évertueront à promouvoir une vie de prêcheurs conforme à la manière de St Dominique lui-même. Les frères de St Domingue arrivés dans les trois premières expéditions ont tous été formés sous la houlette d'un père maître ordonné à Salamanque : frère Juan Hurtado. Il insiste constamment sur une pauvreté rigoureuse, sur l'assiduité dans la prière, sur la constance dans l'étude, sur l'obéissance à la communauté et sur le zèle pour la prédication aussi bien populaire qu'aux universitaires.

Quand en 1514 arrivent d'Espagne une vingtaine d'autres frères, ceux-ci n'auront pas tous été formés à la même école. Tant que Pedro de Cordoba restera Vicaire de l'ordre dans les Indes, c'est cette grande lignée de fils de St Dominique qui fera parler d'elle. Mais à la mort de Pedro de Cordoba en 1521, les différences apparaissent et les disputes et prises de position contrastées deviennent publiques. Au long du XVIe siècle se constitueront les provinces dominicaines d'Amérique Latine. Elles présenteront des visages différents selon la conception de la vie dominicaine que professaient leurs fondateurs. Il y aura toujours et partout cependant des frères pour se réclamer de Pedro de Cordoba, d'Antonio Montesinos et de Bartolomé de Las Casas.

Mais revenons au temps de la première installation de la communauté dans la ville de St Domingue. Les quinze frères sont arrivés entre septembre 1510 et juillet 1511, en trois voyages différents. Rapidement ils se sont rendus compte de la situation des Indiens, victimes de la violence des chrétiens. La communauté réfléchit pendant quelques jours de retraite et confie à frère Antonio Montesinos d'exprimer publiquement la conviction de tous. C'est le fameux sermon du 3e dimanche de l'Avent de 1511, prenant appui sur la parole de Jean-Baptiste rapportée par l'évangile du jour : « Je suis la voix qui crie dans le désert ».

Ecoutons un extrait de ce sermon.

LE SERMON DE MONTESINOS :

Je suis la voix de Celui qui crie dans le désert de cette île et c'est pour cela qu'il faut que vous m'écoutiez avec attention Cette voix est la plus neuve que vous ayez jamais entendue, la plus âpre et la plus dure. Cette voix vous dit que vous êtes tous en état de péché mortel ; dans le péché vous vivez et vous mourrez à cause de la cruauté et la tyrannie dont vous accablez cette race innocente.

Dites-moi, quel droit et quelle justice vous autorisent à maintenir les Indiens dans une aussi affreuse servitude ? Au nom de quelle autorité avez-vous engagé de se détestables guerres contre ces peuples qui vivaient dans leurs terres d'une manière douce et pacifique, où un nombre considérable d'entre eux ont été détruits par vous et sont morts d'une manière encore jamais vue tant elle est atroce ? Comment les maintenez-vous opprimés et accablés, sans leur donner à manger, sans les soigner dans leurs maladies qui leur viennent de travaux excessifs dont vous les accablez et dont ils meurent ? Pour parler plus exactement, vous les tuez pour obtenir chaque jour un peu plus d'or.

Et quel soin prenez-vous de les instruire de notre religion pour qu'ils connaissent Dieu notre créateur, pour qu'ils soient baptisés, qu'ils entendent la Messe, qu'ils observent les dimanches et autres obligations ?

Ne sont-ils pas des hommes ? Ne sont-ils pas des êtres humains ? Ne devez-vous pas les aimer comme vous-mêmes ?

Soyez certains qu'en agissant ainsi, vous ne pouvez pas plus vous sauver que les Maures et les Turcs qui refusent la foi en Jésus-Christ

Le cri de Montesinos, qui est le cri de tous les frères unanimement solidaires, est le cri fondamental : Ne sont-ils pas des êtres humains ? c'est-à-dire ne sont-ils pas nos frères ? Tout le travail des premiers frères prêcheurs aux Amériques se développera à partir de cette conviction. Relevons aussi la dénonciation impitoyable de l'idolâtrie : "Vous les tuez pour obtenir chaque jour un plus d'or !". Toute idole réclame du sang. Il faut choisir entre le Dieu de Jésus-Christ et l'or. Nul ne peut servir deux maîtres.

Les frères prêcheurs devaient eux aussi choisir : ou ils étaient les aumôniers et chapelains des « encomenderos » (c'est-à-dire commendataires) et oppresseurs ou bien ils devenaient défenseurs des Indiens et évangélisateurs.

Pas besoin d'épiloguer sur les réactions que suscite un tel sermon. C'est à la fois la fureur et la terreur. La fureur parce que le prédicateur semble rejeter la légitimité de la présence des Espagnols dans l'île. Or le Pape a bien fait don de toutes les îles des Indes à la Couronne espagnole. Les frères prêcheurs désobéissent donc au Pape et au Roi. Mais la terreur également. Car les « conquistadores » ne craignent qu'une seule chose pour eux : l'enfer. Or voilà des prêtres qui les accusent de péché mortel et refusent de les en absoudre tant qu'ils n'auront pas libéré les Indiens qu'ils ont reçus avec la terre qui leur a été donnée.

Pedro de Cordoba, sommé par les autorités de leur livrer Antonio Montesinos, refuse et le protège, affirmant que ce qu'il dit en chaire est le sentiment unanime de la communauté. En représailles, on coupe les vivres aux dominicains... Et par le premier bateau on dépêche un courrier au Roi pour qu'il fasse immédiatement cesser ce scandale. Astuce des colons, toujours diviser pour régner, c'est le supérieur des franciscains qui est envoyé en ambassade pour porter la dénonciation contre les dominicains.

Cela n'empêchera d'ailleurs pas les autres frères franciscains de s'unir aux dominicains pour écrire eux aussi une lettre commune au roi d'Espagne.

En voici un extrait :

"Les Indiens ont été traités dans leur corps avec plus de dureté que le fumier que l'on foule aux pieds. Ils ont été attribués et associés aux chrétiens non pour leur transmettre la foi ni les traiter avec charité, mais pour prendre leur corps sans aucun bénéfice pour leur âme. Cela n'est pas possible ni licite. Nous concluons : le roi très chrétien a perdu ses sujets, la terre a été privée de ses habitants cultivateurs. II faut récuser tout remède qui impliquerait quelque type de travail au service des chrétiens. Si on ne les aide pas, on ne pourra éviter ce mal imminent : leur destruction totale. C'est pourquoi il faut les rassembler dans des communes et des villages chrétiens où ils vivent seuls entre eux et ne soient au service de personne, pas même du roi. Pour le moment nous ne sommes préoccupés que d'une seule chose : qu'ils ne disparaissent pas !"

(notons qu'on voit pointer déjà les futures "reducciones" ou réductions que les jésuites mettront plus tard en service).

Après le cri de Montesinos, à l'île de St Domingue comme à la cour d'Espagne et dans la Province Dominicaine de Castille, tout le monde s'agite et s'indigne, mais personne ne se convertit. Même pas le prêtre-colon Las Casas qui, lui aussi, était présent et a entendu le sermon. Tout au plus il sera un peu plus attentif à traiter ses indiens avec quelque humanité. Jusqu'au jour où, en 1514, alors qu'il préparait son sermon de Pentecôte, un passage de la Bible, Ecclésiastique chapitre 34, lui parle soudain : "l'offrande de ceux qui commettent l'iniquité est souillée. Le Seigneur n'agrée pas les offrandes injustes. Celui qui offre un sacrifice tiré de la substance du pauvre agit comme s'il sacrifiait un fils en présence de son père" . [transcription de Las Casas lui-même]

Ici se situe la première phase de la conversion de Las Casas. Il libère ses indiens, fait dévolution de son « encomienda » au gouverneur et commence à refuser l'absolution aux « encomenderos » qui continuent à exploiter leurs Indiens. Nouveau scandale : Las Casa fait alliance avec la Communauté de Pedro de Cordoba. Et à la demande des frères, il part en Espagne pour présenter un mémoire à la cour pour la défense des Indiens. s'y emploie si bien qu'en 1516 il est nommé "Procureur de tous les indiens". A force d'insistance il obtient du Roi les garanties pour mener à bien une entreprise de colonisation pacifique. Il le fait à la demande de Pedro de Cordoba et à l'initiative de celui-ci, qui s'est déjà rendu en "Terre ferme" (côte du Venezuela). Il y est parti avec quelques frères, sans soldats et sans armes, pour y commencer un travail d'évangélisation en l'absence d'autres colons. Las Casas va imaginer une structure de colonisation agricole : on invitera des paysans espagnols sans terre à coloniser le Venezuela avec femme et enfants. On leur confiera l'éducation de six familles indiennes. Travaillant ensemble ils pourront vivre, les indiens seront évangélisés et la terre de la guerre deviendrait la terre de la vraie Paix. En 1520, munis des décrets du roi, les "capitulaciones de tierra firme", la colonisation pacifique de la région de Cumana commence. Le projet reçoit l'appui inespéré des autorités de St Domingue. En fait les colons et encomenderos ont compris qu'ils pourraient profiter de la protection de Las Casas pour pénétrer en terre ferme et qu'une fois sur le continent ils verraient bien comment transformer la colonisation en conquête. Tout cela finit évidemment par un désastre, des massacres et des captures d'esclaves. Le désastre moral dépasse le désordre matériel. Las Casas a voulu jouer au plus fin avec les trafiquants d'esclaves, le voilà convaincu de son impuissance, abandonné de tous, trahi par ses lieutenants. Il s'interroge : pourquoi Dieu l'a-t-il abandonné dans cette entreprise ?

Va intervenir sa deuxième et vraie conversion. Las Casas prend conscience que, premièrement, il a toujours agi seul, et deuxièmement qu'il a toujours essayé de concilier les intérêts privés ou de la couronne avec le salut physique et spirituel des indiens. Il décide alors de renoncer à ses calculs économiques et politiques pour ne plus compter que sur la force de l'Evangile et de se lier aux défenseurs des indiens, renonçant à l'orgueil d'être le seul à porter officiellement ce nom. C'est alors qu'il demande à recevoir l'habit de St Dominique.

Bartolomé de Las CasasEn 1522, il est novice dans la communauté de Saint Domingue. Il a trente-huit ans. Pendant cinq ans de formation il fait silence. Il apprend à faire sien le cri de St Dominique : "Que vont devenir les pécheurs" ? Double questionnement : que deviendront ceux qui pèchent contre le Dieu qu'ils connaissent (les espagnols "chrétiens") et que deviendront ceux qui pèchent contre le Dieu qu'ils ne connaissent pas (les indiens) ? Las Casas se laisse façonner par les constitutions de l'Ordre de St Dominique, qui se définit lui-même (Const. Fond. §V) "Coopérateurs de l'ordre des évêques, nous avons pour ministère propre la fonction prophétique par laquelle L'Évangile de Jésus-Christ est annoncé en tous lieux par la parole et par l'exemple". Frère Bartolomé se sent profondément dominicain pour cette mission "prophétique" qui est celle de tous les frères prêcheurs. Il écrira plus tard "Dieu m'a élu pour faire apparaître et vouer à l'exécration la mortelle pestilence de l'oppression exercée sur les indiens ; et il me donna à cet effet une résolution et une persévérance à toute épreuve" [modestie à part !] (dans le prologue de "Historia...").

Envoyé en 1527 au couvent de Puerto Plata, sur la côte nord de l'île, il en sera le prieur de 1528 à 1535. C'est là qu'il prêche suscitant évidemment des remous, et qu'il rédige son traité "De l'unique manière d'évangéliser le monde entier". Il y expose et développe la théologie de la mission, telle que la pensent et la vivent les frères de Pedro de Cordoba depuis leur arrivée aux Indes, et telle que Las Casas la comprend pour lui-même.

Parti de son couvent en 1537 (il devient trop insupportable aux colons), on retrouve las Casas pour un an au Nicaragua, puis deux ans au Guatemala où il mène une mission d'évangélisation pacifique sans l'ingénuité ni les compromissions qui avaient mené au désastre la tentative de Cumana. En Espagne, ensuite, il obtient la promulgation des "lois nouvelles", sous l'autorité de Charles V. Nommé évêque du Chiapas (sud du Mexique) il n'y résidera que 3 ans avant de rentrer définitivement en Espagne en 1547. Il vivra 19 ans encore, toujours affairé à la défense des Indiens au Conseil des Indes dont il est maintenant membre permanent. Il publie une dizaine d'ouvrages importants en à peine 10 ans. Un bourreau de travail ! Las Casas meurt au couvent de Madrid le 18 juillet 1566, âgé de 82 ans.

Bartolomé de las Casas aura été l'un des principaux artisans de la réflexion théologique sur la mission au début de l'évangélisation des Indes Occidentales. Mais n'oublions surtout pas qu'il s'agit de la démarche de toute une communauté, et de plus de la communauté établie de l'un et de l'autre côté de l'Océan : les dominicains sont aux Amériques, mais ils ont aussi la charge de la faculté de Théologie (et de celle de droit) à l'Université de Salamanque.

Dans la lettre que les dominicains et franciscains écrivaient ensemble aux conseillers du roi après le coup de tonnerre du sermon de Montesinos, ils affirmaient : "Pour le moment, nous ne sommes préoccupés que d'une seule chose : c'est que les Indiens ne disparaissent pas". Partis d'Espagne quelques années plus tôt pour convertir les peuples nouvellement découverts, ils se rendent compte sur place que la priorité de leur mission n'est peut-être pas le salut des âmes mais que, dans cette situation d'urgence, il s'agit d'abord de sauver les corps. La communauté s'engage tout entière pour la vie des hommes et des femmes Taïnos.

Le point de départ de la réflexion missionnaire et de l'élan d'évangélisation est donc, pour eux, de se laisser toucher par la souffrance de l'autre. Les frères ont dû apprendre à s'asseoir pour écouter les Indiens, pour les laisser leur enseigner leur langue afin de pouvoir ensuite leur expliquer leur foi. Mais en écoutant ils ont d'abord entendu l'histoire d'un peuple qui souffre. Et cette souffrance les touche au cœur : ils se sentent partie prenante de la vie et de la mort des Indiens. Cela les fait basculer du côté des pauvres et ils comprennent soudain que le Dieu qu'ils viennent annoncer est bien celui qui, en Jésus-Christ, a lui-même basculé du côté des hommes menacés de mort : mort sociale par l'exclusion, mort corporelle par la maladie, mort spirituelle par manque d'amour reconnu.

Cette expérience fondamentale est à l'origine d'une série de déplacements. Et j'en citerai trois :

  1. Le premier déplacement de la théologie de la mission dominicaine au XVIe siècle, c'est qu'on est amené à connaître Dieu à partir de l'opprimé -la solidarité créée par la compassion conduit à se situer spirituellement d'une autre manière, et à se situer intellectuellement ailleurs.

    Du point de vue de l'Indien que peut-on comprendre des prétendues certitudes des chrétiens sur l'Eglise, le salut, la morale ? Comment l'indien peut-il apprécier la prétendue légitimité de la donation des Indes faite au roi d'Espagne par le pape ? Du point de vue de l'Indien il devient inadmissible de prétendre que les terres des Indes n'étaient à personne avant l'arrivée des Européens. Du coup, réfléchissant à partir de l'opprimé, les frères de Pedro de Cordoba ne peuvent plus comprendre que le Pape puisse par droit divin disposer de ces terres.

    Du coup la résistance des indiens à l'invasion devient compréhensible et l'argumentation pour justifier la répression et entreprendre la guerre, tombe à l'eau. Avoir compris le point de vue de l'autre amène à considérer que Dieu n'est pas d'un seul côté, du côté des chrétiens s'entend. Découverte fatale à l'entreprise missionnaire qui ferait fi de la foi, des coutumes, des langues et du bon droit des autres. L'ébranlement est considérable.

  2. Un deuxième déplacement concerne le regard que l'on a sur l'autre. Il est reconnu comme un homme à part entière. D'où le cri : ceux-là ne sont ils pas des hommes ? Jusqu'au jour, mais il faudra attendre quelques années encore, où les dominicains, et las Casas en particulier, se poseront la même question au sujet des esclaves amenés d'Afrique. Et s'ils sont des hommes, ils ont les droits des hommes. Que l'on soit chrétien ou qu'on ne le soit pas, cela ne modifie en rien les droits que l'on a en tant qu'être humain. Cette affirmation est absolument révolutionnaire au XVIe siècle. Las Casas développera de longues considérations sur la liberté religieuse, affirmant que dans leur culte à ce qu'on a considéré comme des idoles démoniaques, les indiens obéissent à leur conscience et donc au seul Dieu véritable. Du coup on ne peut plus parler d'imposition du baptême mais seulement de proposition de la foi. Cela bouleverse également le sens de la mission.

  3. Le troisième déplacement est l'émergence d'un droit des peuples. La découverte du Mexique, puis du Pérou amène à constater que ces peuples ont atteint un grand développement culturel, qu'ils se sont donné des structures politiques très élaborées, que leurs pratiques et cérémonies religieuses sont fortement organisées et normées. En lien avec les dominicains de la faculté de droit de Salamanque, et en particulier avec le Maître Vitoria, s'élabore un véritable droit des Nations. Une nation autre est alors reconnue à égalité avec la nation espagnole. L'Espagne à mis dehors les musulmans. Les indiens ont eux aussi le droit de jeter dehors les chrétiens. Le missionnaire ne peut donc se risquer dans un pays que s'il propose objectivement une foi et un mode de vie qui garantisse mieux que la culture locale le droit de tous à la vie, et à une vie heureuse. C'est, selon Las Casas, l'unique bonne manière d'évangéliser. C'est celle que, à l'écoute des opprimés, les premiers frères ont tenté de mettre en oeuvre.

Je conclurai en notant que ces trois déplacements amènent à se poser, au XXe comme au XVIe siècle la question de l'image de Dieu.

Les « conquistadores » parlent sans cesse d'évangélisation et de leur Dieu. Ils sont certainement de bonne foi, mais Las Casas voit plus profond quand il écrit

"Leur discours est fondamentalement menteur parce que leur pratique montre que le dieu des colons, c'est-à-dire ce qui commande finalement leur comportement, ce n'est pas le Dieu dont parle la Bible mais c'est l'or. Leur dieu est l'or, fondamentalement, ces chrétiens là sont donc idolâtres".

Je dirai alors que l'action et la réflexion de nos premiers frères dominicains missionnaires dans les Amériques nous ont appris que la question de Dieu a cessé d'être une question d'ordre d'abord métaphysique pour devenir une question d'ordre éthique.

Il y a certainement des conclusions à tirer de cela, pour nous frères prêcheurs, comme pour vous, amis des dominicains.

Jean-Max HUGUES, op


D'après une conférence donnée au couvent
des Dominicains de Bordeaux le 28 février 1997


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