DOMINIQUE ET SES PRÊCHEURS

Marie-Humbert VICAIRE o.p.

© Editions Universitaires, Fribourg, Suisse

Bibliographie du P. Vicaire

Roland de Crémone, premier maître en Théologie des Prêcheurs

pp 82-84

Caractère des oeuvres

La méthode théologique que Roland acquit vers 1225 à Paris n'avait pas encore la plénitude scientifique qu'elle devait atteindre avec saint Thomas. Elle est cependant en grand progrès. Après avoir été longtemps purement grammaticale, puis dialectique, l'élaboration doctrinale commence, au temps de Roland, à utiliser les données de la psychologie, de l'éthique et de la métaphysique que fournit l'afflux contemporain des textes philosophiques.

Sur le plan de l'herméneutique grammaticale, on retrouve évidemment chez Roland l'usage de l'allégorie et de la tropologie bibliques qui dominent dans les premières décades du XIIIe siècle. Le genre de Moralia y correspond précisément . Sur le plan de la dialectique, c'est-à-dire d'un usage de la logique restreint à la solution des cas pris en eux-mêmes plutôt qu'à la construction d'ensemble, on remarque que la morale de Roland est largement casuistique. Mais le trait principal, disons la prérogative de Roland dans sa théologie, est l'usage remarquable qu'il fait des données philosophiques de tout genre. Il est resté célèbre dans l'Ordre sous ce jour : Summam quam fecit Philosophiae sale condivit, écrira de lui cinquante années plus tard Etienne de Salagnac , tandis que Gérard de Frachet , vers 1260, rappellera qu'à son entrée dans l'Ordre déjà ejus fama celebris et excellens in philosophicis habebatur.

Sa connaissance des philosophes date, par conséquent, de son enseignement comme maître-ès-arts à Bologne. Elle a dû s'accroître à Paris.

Elle est très étendue . Il utilise, parmi les philosophes juifs, Ibn Gebirol, Isaac Israeli et Maïmonide (mort en 1204 au Caire), qu'il est le premier à citer, comme il est le premier aussi à citer le Liber de Causis. Pour les Arabes, s'il ne connaît pas encore Averroës, ainsi qu'on l'a dit, il cite Al Farabi, Abû Ma'ashar, AI Gazali et surtout Avicenne, qu'il désigne parfois comme «le philosophe».

Mais il utilise davantage encore Aristote. Il le cite plus que quiconque à son époque, plus que Guillaume d'Auxerre ou Philippe le Chancelier dont c'est pourtant l'une des notes. On en a relevé quelque citations, dans les livres I, II, IV de la Somme . Il lui arrive, certes, de repousser certaines affirmations d'Aristote . Mais il lui arrive aussi de mettre en lumière l'opposition d'un texte d'Aristote et d'un autre de saint Augustin et de trancher en faveur du premier . Ainsi Roland, premier maître parisien des Prêcheurs, adopte-t-il avec décision cet esprit d'ouverture envers les philosophes qui sera bientôt la caractéristique de l'école dominicaine, avec Albert-le-Grand, et, finalement, saint Thomas. Quelle que soit la nature du manifeste-réclame que l'on a retrouvé dans les papiers de Jean de Garlande, il exprime réellement le privilège de l'enseignement de Roland à Toulouse, quand il déclare : «Ceux qui le désirent pourront entendre exposer ici les livres naturels qui ont été naguère interdits à Paris, et scruter de la sorte jusqu'aux moelles le fond de la nature» .

A ces connaissances philosophiques et logiques, Roland ajoute des connaissances médicales surprenantes par leur caractère expérimenté : il parle d'une cure qu'il a lui-même conduite sur un malade. Il est vrai que le maître qui l'a formé à Paris et qui lui succédera à Toulouse, Jean de Saint-Gilles, avait été lui-même un médecin. Cela ne semble pas une explication suffisante. Roland, d'ailleurs, s'intéresse aussi à l'astronomie, à la géographie, aux sciences naturelles, au point qu'on a pu dire qu'il a été comme «ébloui» par l'apport des sciences gréco-arabes . Cette fois encore, sa tournure d'esprit physicienne et naturaliste, dans une technique de théologien, fait pressentir Albert le Grand. Elle est très consciente chez Roland, qui déclare dans la Somme : «Le docteur (= lecteur) en théologie ne doit pas enseigner en public tant qu'il n'a pas reçu une instruction compétente en philosophie, surtout en logique, de peur qu'il ne se laisse tromper par les sophismes des arguments... et en médecine également, à cause des allégories et des moralités qu'on peut tirer des propriétés des choses» .

On devine, par l'énoncé de la méthode, que les données philosophiques restent souvent à la surface, ou tout au moins n'interviennent qu'au moment de l'élaboration des données de base. Ce sont des instruments, des moyens d'interprétation. Il leur arrive pourtant de pénétrer jusqu'au coeur du sujet. C'est ainsi qu'en Christologie, la forte élaboration du concept philosophique de personne permet à Roland d'aborder les problèmes de ce traité avec trente ans d'avance sur ses contemporains .

Il connaît par contre moins bien la tradition proprement théologique des Pères de l'Eglise, en particulier des Pères grecs, et se contente des richesses de la tradition magistrale avec laquelle l'université de Paris l'a familiarisé, surtout celles de Prévostin et de Guillaume d'Auxerre dont l'influence est considérable sur le contenu comme sur le plan de la Somme. Cela ne l'empêche pas de rester très original.

 

© Presses Universitaires de Fribourg

Dernière modification le 01/12/99