DOMINIQUE ET SES PRÊCHEURS

Marie-Humbert VICAIRE o.p.

© Editions Universitaires, Fribourg, Suisse

Bibliographie du P. Vicaire

L'origine et la place de l'enseignement Théologique à Toulouse

pp 96-100

La chaire des Jacobins

En 1217, saint Dominique fait construire le cloître de son nouveau couvent Saint-Romain de Toulouse, avec des cellules " suffisamment commodes pour étudier " et projette d'attirer à Toulouse, par une bulle du pape, des maîtres et des étudiants en théologie de Paris. Dès 1220, la législation adoptée à Bologne prescrit et organise une école théologique dans chaque couvent et adopte un ensemble de prescriptions originales et efficaces pour les études et les étudiants . Cette école sera publique, selon la tradition d'une partie des écoles monastiques, générale désormais dans l'Ordre. Depuis l'arrivée de Roland de Crémone, à Toulouse, le maître et son école font partie de 1'universitas des maîtres et des écoliers, comme à Saint-Jacques de Paris. Succèdent à Roland, Jean de Saint-Gilles, Laurent de Fougères et, selon Percin, Guillaume de Saint-Gaudens. L'absence de documents ne nous permet ensuite de connaître le nom des enseignants qu'en 1252, puis à partir de 1262, date où ils sont désormais régulièrement inscrits dans les actes provinciaux . Avant 1239, et peut-être dès l'origine , les écoles des Prêcheurs à Toulouse et à Montpellier ont à former les lecteurs des autres écoles conventuelles en même temps que les prédicateurs du couvent. Nul ne peut enseigner publiquement avant quatre années d'études théologiques . Le type de recrutement des professeurs de Toulouse n'est pas différent de celui de Montpellier, quoique ce dernier se voie ériger dans la seconde partie du siècle en studium generale et s'ouvre à des étudiants de toutes les provinces. Il s'agit de lecteurs confirmés, qui ont déjà dix, voire vingt ans d'enseignement de la théologie en différents couvents. Certains, tels Bérenger Notier (1272), ou Bernard de Trilia (1276), quittent directement leur chaire de Toulouse pour aller prendre leurs grades à Saint-Jacques et y devenir maîtres-régents de Paris .

Dès l'origine, l'Ordre impose à chaque prieur de faire donner à ceux de ses jeunes frères qui ne possèdent pas une formation ès arts suffisante pour entrer à l'école conventuelle de théologie une formation préparatoire en logique et en philosophie. En 1241, on possède dans la province, pour l'ensemble des frères dans cette situation, un studium artium. En 1251, il y a quatre studia de cette sorte, distribués par roulement entre les couvents de la province . En 1262, ces studia sont différenciés en 3 studia de logique nouvelle (il y en aura finalement 19 dans la province en 1301) et 2 studia de philosophie naturelle (il y en aura 8 en 1301). En 1262, par exemple, Toulouse reçoit l'une des deux écoles de philosophie. A partir de 1265, Montpellier, et de 1267, Toulouse reçoivent un deuxième professeur de théologie, appelé souslecteur ou bachelier, conformément à la réforme des études décidée par le chapitre général de 1259. L'enseignement de la théologie prend désormais la forme " solennelle " avec sa distinction des leçons ordinaires et des leçons cursives. C'est le fruit d'un premier effort pour étendre aux principales écoles conventuelles la technique de l'enseignement et de la recherche qui s'élabore à Paris.

A partir de 1290, Toulouse et Montpellier reçoivent, en outre, un lecteur biblique. En 1290, Montpellier, en 1293 Toulouse reçoivent un lecteur des Sentences. En ces deux couvents, l'école théologique possède désormais quatre professeurs : le cursor biblique, le bachelier sententiaire, le maître-régent chargé des leçons ordinaires ainsi que des disputes régulières et quodlibétales, enfin le bachelier chargé de la seconde leçon de théologie. La technique parisienne d'enseignement supérieur de la théologie est maintenant complètement implantée dans les deux studia solemnia de l'Ordre en Languedoc . On remarque qu'après 1272, date où pour la première fois Montpellier reçoit comme lecteur un maître de Paris, le nom de ce lecteur n'est plus inscrit dans les actes provinciaux; évidemment, il est désormais nommé par le général: sans doute est-il dès lors un maître-régent de type parisien. Est-ce la raison qui pousse l'université de Toulouse à réclamer du chapitre provincial le même avantage pour la chaire des Jacobins en 1290, au moment où le type supérieur d'enseignement de la théologie s'y installe avec l'ampleur que l'on a dit plus haut ? Le chapitre provincial répond avec raison qu'il n'a pas le pouvoir de faire lui-même une telle désignation . Mais celle-ci interviendra 5 ans plus tard, avec la nomination de Maître Raymond Guilha "professeur de faculté théologique, assigné comme docteur au couvent de Toulouse, pour promouvoir l'université de Toulouse ". Quant à Arnaud de Prato, qui enseignait depuis trois ans comme lecteur à Toulouse, il est nommé cette année-là pour y enseigner les Sentences sub magistro, formule qu'on reprend dans la suite. Cela permettra d'envoyer à Paris des bacheliers déjà formés, aptes à recevoir sans tarder la maîtrise. En 1304, après la division en deux de la province méridionale dominicaine, le studium des Jacobins est désigné comme studium generale de la nouvelle province de Toulouse, devenant en tout symétrique au studium de Montpellier . En 1306-08, le couvent des Jacobins achève la construction de ses écoles neuves et de sa bibliothèque. En 1321, il sera doublé, comme studium provinciale, par le couvent de Bordeaux; à cette occasion on précisera les conditions et la durée des études à chacune des étapes de cet enseignement . En 1311, on voit paraître à la tête du studium des Jacobins fr. Guillaume de Leus, maître en théologie nommé directement par le pape en fonction des droits éminents du Souverain Pontife. C'est, à Toulouse, le premier des maîtres "bullés", dont le type va se multiplier au cours du XIVe siècle . Nouvelle voie - qui ne va pas sans de graves dangers - pour multiplier les maîtres en théologie. Elle sert de transition à l'instauration en 1360-66 d'une Faculté de théologie capable de conférer les grades. Telle est, en gros, l'évolution, au sein de l'université, de l'école de théologie des Jacobins.

En 1301, déjà trois quarts de siècle après que Roland de Crémone ait apporté de Paris l'éclat de son enseignement théologique, cette école a singulièrement rayonné sur tout le Languedoc. Un large système d'écoles s'y est implanté. A la base, 19 écoles de logique et 8 de philosophie; au-delà, 49 écoles conventuelles de théologie, dont la moitié, 24, possède lecteur et sous-lecteur et lit la Sacra Pagina selon le mode solennel ; deux d'entre elles, devenues, ou sur le point de devenir Studium generale et possédant les enseignants différenciés requis, peuvent développer la science sacrée selon le type parisien le plus évolué. Sur l'ensemble des religieux de la province qui, grâce à ses écoles, doivent se former et s'entretenir dans leur effort intellectuel, plusieurs centaines sont destinés par le chapitre provincial à des études plus poussées; cinquante à soixante sont appelés par ce chapitre ou par celui d'autres provinces à fréquenter les deux écoles principales; deux ou trois enfin parviennent à Paris au sommet de la science théologique. Durant le même temps, à la suite et sur le modèle des écoles des Prêcheurs se sont fondées celles de Mineurs, des Cisterciens, des Carmes et des Augustins. Bref, un vaste milieu, hiérarchisé et décentralisé à la fois, d'études philosophiques et théologiques s'est constitué dans le Midi de la France, milieu qui, on l'a constaté dans un autre exposé, manquait encore totalement dans le pays en 1215, lors de la fondation de l'Ordre de saint Dominique.

Or ce vaste milieu constitue depuis 1230, en son centre des Jacobins, la part principale, et même unique au temps de Roland de Crémone, de la branche théologique à l'université de Toulouse. Le fait est indubitable pour la première décade. Il est indirectement confirmé par la bulle du 22 septembre 1245 d'Innocent IV. Il apparaît comme un fait acquis et ancien dans le petit nombre de documents qui restent sur la vie de l'université au xiiie siècle, en particulier dans le document inédit de 1297 que publie Henri Gilles 2: le lecteur des Prêcheurs, ainsi que ceux des Mineurs et des Cisterciens, font à cette époque partie du conseil de l'université. Il s'exprimera de façon variée dans les statuts du XIVe siècle, avant de réaliser toutes ses conséquences lors de l'institution d'une faculté de théologie de plein exercice au dernier tiers de ce même siècle.

A ce sujet, il ne faut pas minimiser la signification du rôle de premier plan que le couvent des Jacobins (et non le chapitre de la cathédrale) tient dans la vie statutaire de l'université, ni surtout le rôle de la messe dominicale qui se célèbre dans leur salle capitulaire. Les statuts de 1313 et de 1314 qui précisent avec grand luxe de détail l'obligation de la présence des universitaires à cette messe, n'en constituent nullement  l'acte de naissance : ils en signifieraient plutôt l'ancienneté, qui risquait de la faire tomber en désuétude. Ils s'insèrent d'ailleurs dans l'effort général alors accompli par l'Eglise pour renforcer, par l'expression minutieuse d'une obligation juridique, la pratique de cérémonies communautaires léguées par un passé lointain. En réalité la messe de l'université, comme celle qui sert de base à l'assemblée statutaire des corporations à l'époque, est l'expression sacrée de l'existence de ce corps. De même que le droit du lecteur des Jacobins à se tenir en tête des professeurs de l'université, de même que bien d'autres détails, soigneusement notés par Percin, qui accrochent la vie de l'université au couvent des Prêcheurs - la cloche de l'université qui sonne les cours et les assemblées, les statues de la Vierge et de saint Sébastien patrons de l'université, le grand coffre où reposent, sous trois clefs, ses actes les plus précieux - la messe dominicale aux Prêcheurs exprime clairement la part principale que, depuis l'arrivée de Roland de Crémone, à l'origine et sans discontinuer, la facultas theologica tient dans l'enseignement de l'université de Toulouse, dans sa fondation et jusque dans sa survie.

 

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Dernière mise à jour le 01/12/99