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fr. Manuel RIVERO, op Culture
chinoise et christianisme |
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Interview de Monsieur François Cheng, de l'Académie française, par le frère Manuel Rivero O.P. au Colloque de l'Association éducative dominicaine à la Colle-sur-Loup (Alpes Maritimes), le 6 mai 2005. Publié dans CONCORDE, le bulletin de la province dominicaine de Toulouse, janvier 2006. Fr. Manuel Rivero : Quelles sont les caractéristiques de la culture chinoise ? François Cheng : La Chine n'est pas un pays monolithique, ni immuable. À l'intérieur d'elle-même, il y a déjà deux courants de pensée qui rivalisaient et s'interpénétraient. Ils ont fécondé la pensée chinoise. Le confucianisme est né dans la plaine centrale du Nord traversée par le fleuve Jaune. En revanche, le taoïsme est né dans la vallée Yangzi, fleuve parallèle. La Chine est un continent. Un lettré peut être à la fois confucéen en société et taoïste. Le confucianisme est une éthique fondée sur une exigence très haute. La vie familiale repose sur le confucianisme. Le taoïsme apporte une conception cosmologique : le problème du souffle, le yin et le yang, qui permettent à l'homme de vivre dans la nature et dans le cosmos. A partir du IIIè-IVè siècle après Jésus-Christ, le bouddhisme entre en Chine. A partir du VIIè siècle les trois courants de pensée sont officiellement reconnus et ils coexistent effectivement avec des périodes de persécution. Tout cela souligne le fait qu'il s'agit d'une pensée mobile. Chaque courant est dominé par un esprit ternaire renforcé par cette cohabitation. Pour le confucianisme il y a le ciel, la terre et l'homme. Pour le taoïsme, le yin, le yang et l'entre yin et yang. C'est pourquoi cette pensée est plus mobile qu'on ne le croit. Aujourd'hui, on s'étonne de l'ouverture de la Chine. Quand il y a trois, il y a circulation. Le bouddhisme a apporté à la Chine la compassion et le salut de l'âme. Le christianisme est sans doute la religion la plus exigeante. L'entrée du christianisme en Chine a correspondu à son déclin ou à son écrasement par la colonisation. Le dialogue entre le christianisme et la culture chinoise n'était pas possible. Ce dialogue est possible et nécessaire parce que l'esprit chinois est mobile. En premier lieu, l'esprit chinois a l'expérience du dialogue. C'est ainsi que le bouddhisme a été assimilé. Deuxièmement, ce dialogue est nécessaire. Quand un Chinois découvre quelque chose qui l'intéresse, il le prend. Il ne se dit pas : « Est-ce que c'est interdit ? » La Chine a dialogué avec la pensée de l'Inde et de la Grèce. Elle ne peut pas ignorer les questions fondamentales posées par la Grèce et le judéo-christianisme. À sa manière la Chine est un peuple qui cherche. C'est un peuple en recherche. Si elle veut opérer une métamorphose, elle ne le peut qu'en dialoguant avec une autre culture de niveau important. La Chine a dialogué avec l'islam mais il n'y a pas eu de dialogue fécond avec l'islam qui reste circonscrit géographiquement. Le dialogue avec le christianisme est nécessaire. C'est l'ultime tradition avec laquelle la Chine n'a pas encore engagé un dialogue en profondeur. Actuellement, il y a soixante millions de pratiquants. Il faut s'étonner de cela. En France, il n'y a que 10% de pratiquants. Il faut remonter au père jésuite Matteo Ricci. Il a dialogué en profondeur avec les plus grands esprits de l'époque en Chine. Deux mille Chinois ont assisté aux funérailles de Ricci à Pékin. Il est mort d'épuisement. Il recevait du matin au soir. Confucius dans ses Entretiens enseigne qu'il faut être prêt à mourir pour la vertu d'humanité, le « ren ». Les confucianistes qui se sont convertis ont vu dans le christianisme l'accomplissement du confucianisme. Au lieu de tout abandonner, il s'agissait d'aller plus loin. Beaucoup de Chinois convertis n'ont pas de peine à accepter la Trinité et l'Esprit Saint. La triade et l'idée du souffle sont dans la culture chinoise. Le tai-chi et le qi gong. Il est question du souffle et non d'une approche conceptuelle. La culture chinoise a intérêt à opérer des métamorphoses en dialoguant avec le christianisme. Fr.M.R. : Que représente le christianisme pour vous ? François Cheng : Je suis toujours christique. Pour moi, le Christ est celui qui a affronté le mal de manière absolue. Ce n'est pas une croyance mais l'adhésion à la personne du Christ, une amitié complète. Le Christ a assumé la souffrance et le mal et il les a transmués en une lumière créatrice, l'amour. Toute célébration correspond à la transfiguration de la souffrance qui exige un retournement de l'être et non à une vision béate. Je n'aime pas parler de moi-même. Je ne raisonne pas en termes de croyances. C'est une adhésion complète à la figure du Christ. J'adhère à quelqu'un qui a dit certaines choses et qui a vécu de telle manière. J'épouse entièrement sa cause. Je ne me situe, ni par rapport à une institution, ni par rapport à la croyance. C'est une démarche très personnelle qui m'apporte la paix. La mort et la résurrection ne m'inquiètent pas. A supposer qu'il n'y ait pas de résurrection j'adhère au Christ. J'aborde la création artistique et la beauté parce que je suis un créateur. Il s'agit d'affronter le mal et d'atteindre la transfiguration, l'état suprême. La nature est belle, mais tant qu'elle n'est pas prise en charge par une âme elle reste un élément et toute l'essence invisible qui anime la nature n'est pas encore révélée. Je ne vois pas d'autre solution au problème du mal que le christianisme. Sans Jésus, je serais resté confucéen. Fr. M. R. : Comment priez-vous ? François Cheng : La prière essentielle est le « Notre Père » où je vis l'adhésion complète comme si j'étais avec un ami. Cette prière comporte la paix et l'exigence absolue pour ne pas décevoir. Tout le reste vient de surcroît. Fr. M. R : Et l'amitié ? François Cheng : L'amitié est une grâce, et la grâce entraîne d'autres grâces. Intimement, je sais que l'aventure de la vie est un immense don et non pas une donnée. Ce don-là possède en soi des virtualités extraordinaires. Le phénomène de la vie est un don inouï qui contient en soi des promesses inouïes. De Vinci, Rembrandt, ce sont des manifestations du don. Exilé, j'ai commencé à apprendre le français à vingt ans. Je suis une énigme pour moi-même. Je n'ai rien cherché, et tout m'est donné, d'où ma reconnaissance envers la vie.
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