Grand dossier spécial

La Constitution européenne
en QUESTION

La constitution européenne en question

Une Europe plurielle

Thomas EGGENSPERGER, op., Espaces, Avenue de la Renaissance 40, B-1000 Bruxelles

Perspectives chrétiennes sur la construction européenne

Cherchant à stimuler l'échange d' « Idées pour l'Europe », les auteurs d'un volume paru récemment en Allemagne s'efforcent de formuler des « Perspectives chrétiennes sur la construction européenne »1 Il s'agit là de la première publication d'un groupe de travail qui s'est constitué dans le diocèse allemand de Rottenbourg-Stuttgart autour de la problématique « Eglise et Europe : quel avenir ? ». Cette publication a rencontré un certain écho, en partie parce que son lancement a fait l'objet d'une importante manifestation publique à la représentation du Land de Baden-Wurtemberg à Bruxelles. La question centrale qu'elle pose : y a t il des perspectives proprement chrétiennes sur la construction européenne ? Et, au fond, quelles sont ces perspectives chrétiennes ?

Le débat constitutionnel comporte-t-il une dimension théologique ?

Il est évident que le débat sur le Traité constitutionnel européen, dès lors qu'il a véritablement démarré, a entraîné un regain d'intérêt des églises pour la question européenne. Si, jusqu'à récemment, la thématique de l'Europe était demeurée dans l'ombre ou du domaine réservé de quelques experts dans les milieux chrétiens, un changement est intervenu à partir du lancement de la Convention (2002), avec une focalisation évidente sur une question, apparemment, secondaire, celle de la référence à Dieu dans la Constitution. Soudain, les Eglises se faisaient entendre et se mettaient en quête de partenaires cherchant comme elles à garantir la référence à Dieu dans le texte. Un pôle opposé se constituait, formé de représentants de groupes humanistes et de mouvements de la tendance laïque (essentiellement français). La discussion avait en fait déjà commencé dès 1999, dans le cadre du débat sur la « Charte des droits fondamentaux », mais elle n'avait pas encore pris l'ampleur qu'elle aurait plus tard dans le contexte du débat constitutionnel. Ce n'est ici ni le lieu ni le moment de reprendre ou de commenter tous les éléments de ce débat. Rappelons simplement que le préambule du texte parle des « héritages culturels, religieux et humanistes » de l'Europe (« kulturelles, religiöses und humanistisches Erbe » en allemand) sans faire mention de Dieu et que l'article I-52 évoque le « statut des Eglises et des organisations non confessionnelles » (en allemand « Status der Kirchen und weltanschaulichen Gemeinschaften »). La Charte des droits fondamentaux, devenue entre temps partie II du Traité constitutionnel, parle du « patrimoine spirituel et moral de l'Europe » (en allemand, « geistig-rligiöses und sittliches Erbe »).

Comme on s'y attendait, les Eglises n'ont donc que partiellement atteint leur but. Dans les milieux politiques informés, rares sont ceux qui avaient cru au succès de la campagne cherchant à faire évoquer le nom de Dieu et, même parmi les groupes se reconnaissant de l'Eglise, beaucoup étaient réservés et avaient suivi non sans un certain étonnement l'engagement d'autres dans cette campagne (par exemple la Conférence des évêques ou le Comité central des Catholiques allemands).2

Ce qui est intéressant dans cette discussion, c'est qu'elle ne s'est pas limitée au champ politique, mais qu'elle a parfois pris une tournure théologique. Même si certains des arguments employés pour justifier la référence à Dieu et au christianisme ont pu paraître quelque peu excentriques, l'on y trouve tout de même des éléments parfaitement pertinents du point de vue de la théologie.3 Nous voici donc au cœur du sujet qui nous intéresse, celui des aspects philosophico-théologiques de la politique européenne.

Religion et politique

Religion et politique sont deux choses différentes, c'est entendu. Est « politique » ce qui touche à l'intérêt public et au bien commun4 : quant au corps politique lui-même, il est un élément de cet ensemble plus large qu'est le corps social. La « religion » établit un lien entre la conscience humaine, individuelle ou collective, et Dieu (ou les dieux). Elle est également une composante du corps social, mais elle manifeste l'élément transcendant de l'espace public.

Religion et politique sont certes des phénomènes différents, mais ils se sont côtoyés du plus profond de l'Histoire. Ils apparaissent comme deux voies essentielles par lesquelles le corps social cherche à trouver un équilibre entre liberté et autorité pour le bien de tous5. L'Histoire témoigne d'une grande variété de relations entre eux, en mode de coopération comme en mode de séparation. Qu'adversaires et partisans d'une évocation de Dieu dans la Constitution se soient affrontés ne doit donc pas nous étonner.

Qu'elles le veuillent ou non, certaines Eglises nationales devront s'habituer au fait qu'elles ne jouiront pas au sein de l'Union européenne de la même image ni d'une position aussi assurée que ce n'est le cas chez elles. En Pologne, en Italie et, dans une certaine mesure, en Allemagne, l'Eglise catholique est une composante reconnue et acceptée du corps social ; il n'est pas de même au niveau européen. Ce serait néanmoins une erreur fatale de la part des Eglises de croire que ceci tient seulement à l'influence de courants anticléricaux. Certes, ceux-ci sont présents mais en fin de compte, les Eglises ne sont qu'un groupe parmi d'autres dans la constellation du système européen. Il ne faut pas y voir l'effet d'une critique qui les prendrait pour cibles, mais le reflet de la diversité des visions du monde telles qu'elles existent actuellement dans la société. Ce qui compte, ce n'est pas la perpétuation d'un statut, mais la pertinence des églises dans la situation sociale et politique d'aujourd'hui. L'Eglise en tant qu'institution ne pourra s'affirmer que si elle concentre ses efforts sur des questions fondamentales reconnues par tous comme relevant de son autorité.

Or, le danger existe qu'elle s'attarde sur des terrains de lutte secondaires, négligeant par ailleurs les questions véritablement prioritaires. On comprend mal, par exemple, que certains représentants de l'Eglise aient vu dans le « cas Buttiglione » le spectre du déchaînement des tendances anti-cléricales au sein du Parlement européen. Indépendamment du fait que tout n'était pas « catholique » dans ce que Buttiglione a décrit comme tel, la question était beaucoup plus compliquée et on pouvait trouver toute une série de raisons, certaines frivoles, certaines fondamentales, de ne pas être d'accord avec le candidat commissaire Buttiglione. Sa confession catholique n'avait certainement rien à voir là-dedans et d'ailleurs, personne ne l'a véritablement attaqué sur ce terrain. La politique au sein de la « maison Europe » est beaucoup plus subtile !

Eglise et construction européenne

Tout comme il n'existe pas un corps social européen, de même, il n'y a pas un christianisme européen. Le processus d'unification de ces dernières décennies n'y a pas changé grand-chose. Le potentiel d'insertion des chrétiens dans la construction européenne, qui est réel, doit tenir compte des nuances non seulement confessionnelles, mais aussi nationales et régionales6. On en a eu la démonstration avec le débat constitutionnel, mais la diversité des positionnements des Eglises chrétiennes sur le plan national et européen le montre également. La « Charte œcuménique » co-signée en 2001 par la Conférence des Eglises européennes (CEC, protestants et orthodoxes) et le Conseil des Conférences épiscopales européennes (CCEE, catholique) représente un pas important parce qu'elle se situe dans une perspective supra-confessionnelle. Si les Eglises veulent jouer un rôle à leur dimension dans la construction européenne, elles en ont la possibilité. Personne ne leur dressera d'obstacle, sauf à exiger que leurs arguments soient solides et convaincants. Si leurs propositions sont rejetées, cela n'est pas automatiquement le signal d'un « Kirchekampf ». En effet de nombreux organismes d'Eglises, ONG ou lobbies, font depuis des années un travail suivi et compétent en milieu européen, avec des résultats probants dans des domaines essentiels (questions sociales, migrations et asile, famille, etc.). Un élément à ne pas sous-estimer est l'influence des traditions nationales et régionales, qui sont indéniables. L'Eglise allemande en fournit un exemple particulièrement frappant : la différence est énorme entre l'attitude des diocèses de la partie occidentale et de la partie orientale.

Aujourd'hui encore, on constate que les riches diocèses de l'ouest, installés dans des régions de tradition chrétienne, et les diocèses pauvres de l'est, qui portent le poids de l'héritage de la RDA et évoluent dans un contexte de recul très net du sentiment religieux, ont du mal à se comprendre.

Perspectives chrétiennes

La modernisation affecte les Eglises d'Europe centrale et orientale d'une manière différente de celles de l'ouest. Elle est problématique des deux côtés, mais pas pour les mêmes raisons. Il n'est donc pas étonnant, par exemple, que l'approche pastorale et théologique ait des accents différents d'une conférence épiscopale à l'autre. Mais malgré toutes ces dissemblances, il n'en reste pas moins des fondements communs, qui sont au cœur du message des Eglises chrétiennes. L'Eglise a et aura toujours quelque chose à dire sur des questions centrales telles que celles de la solidarité, de la subsidiarité et du bien commun, de l'amour du prochain et de la réconciliation, des relations de couple et de la famille, de la justice et de la paix. Même quand, dans certains domaines, sa parole et les justifications qu'elle utilise apparaissent comme dépassées, même s'il n'existe plus depuis longtemps d'unité de vue entre les différents groupes qui lui sont rattachés, elle n'en continue pas moins de véhiculer un socle de valeurs fondées qui peuvent être défendues de manière convaincante dans le débat de la société civile européenne.

Thomas EGGENSPERGER, op.


1 W. Fürst / J. Drumm. / WM. Schröder (Des). Ideen für Europa. Chriszliche Perspektiven der Europopolitik (Forum Religion und Sozial-kultur, Abt. A Religions und Kirchensoziologische Texte). Münster 2004.

2 Cf. I. Berten. Europe. Constitution européenne et religions, in : Revue théologique de Louvain, sous presse. I Berten. Laïcité. Religion et éthique dans l'Union européenne.

3 W.M.Schröder. Gott im europäischen Projekt rechtsstaatlicher Demokratie. Zur Analyse des europäischen Präambelstreits, in :Ideen für Europa. Op.cit. 343-372.

4 Cf. I. Berten, Th. Eggensperger. U. Engel (Hg/Ed.) Gemeinwohl im Konflikt der Interessen / Le bien commun dans le conflit des intérêts. Gesellschaftspolitische. Sozialethische und philosophisch-theologische Recherchen zu Europa / Recherches sociopolitiques, socio-éthiques et philosophico-théologiques sur l'Europe (Kultur und Religion in Europa 4), Münster 2004.

5 Cf. W.M. Schröder, Religion und politische Urteilskraft, Zur Systematik christlicher Perspektiven der Europapolitik, in : Ideen für Europa. Op. Cit. 7-21.

6 Cf. Kurt Ruh. Solidarischer Glaube. Integrationspotentiale des Christentums für die europäische Gesellschaft. In : Ideen für Europa. Op.cit. 265-279.


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