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Grand dossier spécial La
Constitution
européenne |
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La réconciliation entre les peuplesIgnace Berten op ; Espaces Bruxelles
La réconciliation entre peuples, entre communautés ethniques ou culturelles, est sans doute la condition majeure pour une paix durable. La réconciliation, objectif proprement éthique et spirituel, ne peut être atteinte par la vertu de voeux pieux, d'exhortations morales ou religieuses. Elle n'est possible que si certaines conditions sont mises en place : l'ouverture d'un espace de dialogue, l'ouverture à un travail de vérité et de justice, dans une certaine mesure au moins, en ce qui concerne l'histoire violente des relations passées, la reconnaissance d'un intérêt commun, des initiatives modestes et concrètes qui ouvrent le chemin. L'espoir de pouvoir pour toujours éviter les horreurs de la Première Guerre mondiale a donné naissance à la Société des Nations, la SDN. Excluant les vaincus, sans réels moyens politiques, elle se montra totalement inopérante et sombra face à l'entreprise dévastatrice du régime hitlérien. Après la Seconde Guerre mondiale, l'Organisation des Nations Unies essaya de mettre en place une institution plus efficace, grâce entre autres à l'autorité du Conseil de Sécurité. L'ONU a certainement joué un rôle de paix, a pu éviter l'un ou l'autre conflit, a contribué à en résoudre d'autres, mais elle se montre incapable d'assurer au niveau mondial une véritable paix et la stabilité. Son inefficacité est due à de multiples raisons : le droit de veto des grandes puissances, leur permettant de bloquer toute décision en fonction de leurs propres intérêts et de se situer elles-mêmes au-dessus de la légalité internationale, y compris dans des opérations guerrières ; le manque de moyens économiques mis à la disposition par les États ; le manque de moyens de coercition et l'absence d'une véritable force policière ou militaire d'imposition, etc. Malgré ses limites, l'ONU reste cependant un lieu important d'élaboration d'un ordre juridique supranational dans une perspective de paix. Elle reste l'ébauche de l' « autorité politique de compétence internationale » souhaitée par Jean XXIII dans son encyclique Pacem in Terris. 1. La construction européenne : un exempleLe processus institutionnel européen est un des exemples les plus significatifs (ou même l'exemple le plus significatif ?) d'une véritable réconciliation entre peuples. Il n'est pas généralisable : il ne fournit pas une recette. Mais certains éléments du processus méritent d'être relevés, éléments qui, mutatis mutandis, peuvent ouvrir des voies dans d'autres situations. 1.1 Lassitude de la guerre et aspiration à la paixDes historiens font remarquer que le continent européen est sans doute, historiquement, le plus belligène du monde. D'autres observent que la France, par exemple, s'est trouvée en guerre, à un moment ou l'autre au cours des derniers siècles, avec tous les pays de l'actuelle Union européenne sauf la Finlande... Suite aux massacres et au désastre de la Première guerre mondiale, on s'était dit : « Jamais plus ! ». La SDN était née de ce cri. En vain... Après les horreurs de la Seconde guerre, même cri. Et naissance de l'ONU. Du point de vue européen cependant, vu l'expérience décevante de la SDN, il fallait autre chose. Dans le continent exténué et aspirant à la paix, naît chez certains la conviction que les États nationaux seuls sont incapables d'organiser et de garantir la paix. C'est sur la base de cette conviction qu'est organisé le Congrès de l'Europe, à La Haye, en mai 1948. Le Congrès n'aboutit qu'à des résolutions assez timides, qui donneront cependant naissance à une institution importante : le Conseil de l'Europe (1949). Mais celui-ci n'implique aucune forme de délégation de pouvoir ni d'autorité de la part des États. Une minorité de participants au Congrès de La Haye sont convaincus de ce qu'il faut proposer une instance supranationale efficace. Le Mouvement européen, d'option fédéraliste, est né de cette conviction. 1.2 L'initiative de personnes de convictionLe grand projet européen qui a donné lieu au Congrès européen ne débouche pas sur une décision politique. Quelques personnalités fortes décident d'aller de l'avant sur la base d'une autre méthode. Adenauer d'abord, élu chancelier d'Allemagne en septembre 1949, fait diverses propositions dès le début 1950 : internationalisation de la production de l'acier (janvier), union politique de la France et de l'Allemagne (mars), puis, suite à la froideur de l'accueil en France, unification des économies (mars encore)... C'est dans ce contexte que Robert Schuman prononce sa célèbre déclaration du 9 mai 19501, au nom du gouvernement français. Sur la base d'une méthode politique pensée par Jean Monnet, Schuman propose la mise en commun des industries du charbon et de l'acier, proposition ouverte à tous les pays européens qui le souhaitent. En ouvrant le chemin d'une alliance étroite entre la France et l'Allemagne, en vue d'une paix durable, Adenauer et Schuman rejoignaient évidemment une aspiration largement partagée par les populations : la paix. Par contre, la majorité des deux peuples n'était pas prête à une véritable réconciliation. De part et d'autre un referendum sur ce thème aurait été massivement négatif. La réconciliation à partir de la France et de l'Allemagne n'a été possible que par les convictions et les vues à la fois morales et prospectives de personnalités prophétiques. Quelles que soient les tendances lourdes de l'histoire, souvent proche des déterminismes, des personnalités fortes, à certains moments, sont capables de déplacer voire de réorienter le sens de l'histoire. 1.3 Des objectifs et un projet clairement définisCes hommes de conviction qu'étaient Adenauer, Schuman, Monnet, et ceux qui les ont fortement appuyés ensuite comme De Gasperi (Italie) et Spaak (Belgique), avaient un objectif explicite de réconciliation de l'Europe, et avant tout de la France et de l'Allemagne, causes de trois grandes guerres en un siècle, et de paix. La paix définitive entre la France et l'Allemagne, objectif premier, prend cependant place dans un cadre universel : la paix mondiale, comme le déclare Schuman dès les premiers mots de sa déclaration : « La paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent ». Pour cela, l'Europe a une responsabilité majeure. Il poursuit en effet : « La contribution qu'une Europe organisée et vivante peut apporter à la civilisation est indispensable au maintien des relations pacifiques. [...] L'Europe n'a pas été faite, nous avons eu la guerre » Mais il n'y a pas seulement la paix, il y a aussi le développement économique visant au relèvement du niveau de vie. L'horizon de ce développement est dès le départ lui aussi universel : « Cette production [industrielle] sera offerte à l'ensemble du monde sans distinction ni exclusion, pour participer au relèvement du niveau de vie et au développement des oeuvres de paix » Et cela avec une attention toute particulière au « développement du continent africain ». Paix et développement économique : pour atteindre un tel objectif commun, un grand moyen : « l'unification économique », celle-ci étant elle-même une « étape de la Fédération européenne ». Sur les formes et les contours d'une telle fédération, la déclaration ne se prononce pas. Comme on le voit, la visée proposée par Schuman, avec l'appui d'Adenauer, est bien à la fois l'unité économique et politique de l'Europe. Et en 1963, peu de temps avant sa mort, Schuman envisage explicitement la réunification de l'Europe : « Nous devons faire l'Europe non seulement dans l'intérêt des peuples libres, mais aussi pour pouvoir y recueillir les peuples de l'Est qui, délivrés des sujétions qu'ils ont subies jusqu'à présent, nous demanderaient leur adhésion et notre appui moral. [...] Ainsi s'édifiera une Europe nouvelle, prospère et indépendante2 » 1.4 Un discours de la méthodeLa paix stable pour le long terme de l'histoire et le développement économique. Et pour cela l'unification économique et politique. L'objectif est clair, la direction du chemin qui y conduit est tracée. Mais très peu de gens veulent d'une unification économique et politique : les blessures de la guerre sont encore beaucoup trop ouvertes, sans parler des susceptibilités nationales. Les propositions d'Adenauer allant explicitement en ce sens ont été plutôt mal reçues... La grande originalité de la déclaration de Schuman est la méthode, pensée par Jean Monnet. Cette méthode comporte deux éléments principaux, étroitement liés entre eux. Il y a d'abord la méthode des petits pas : au départ, une proposition très limitée, mais tout à fait stratégique : la mise en commun des industries du charbon et de l'acier, de sorte « que toute guerre entre la France et l'Allemagne devient non seulement impensable, mais matériellement impossible ». La « solidarité de production » est grosse d'une solidarité bien plus profonde, qui se construit peu à peu. Deux aspects dans cette option : en unifiant les deux industries de base de la guerre, on rend celle-ci impossible entre les partenaires de cette unification. Mais aussi, on met en place un processus quasi irréversible : une fois engagé, il devient très difficile de revenir en arrière, il faut continuer à avancer. Toute l'histoire des institutions européennes va dans ce sens. La création de l'euro, qui en est une des réalisations, est particulièrement significative de cette méthode. Puis il y a la méthode communautaire : la mise en place d'une « Haute Autorité », c'est-à-dire une très claire délégation de souveraineté dans un domaine précis, en l'occurrence le charbon et l'acier. Délégation de souveraineté qui sera appelée à s'étendre progressivement dans de multiples autres domaines. Jusqu'où aller ? La question est au coeur des débats sur la future Constitution européenne. 1.5 Une conjoncture favorable au projetLa réconciliation proposée et l'objectif de paix durable prennent place dans un contexte de rupture de l'Europe : à partir de 1947, c'est la mise en place du bloc soviétique et du rideau de fer ; c'est la guerre froide. Dans ce contexte, la réconciliation de la France et de l'Allemagne n'est pas seulement un impératif éthique, c'est aussi une question de sécurité collective contre l'URSS, et c'est une façon de contribuer à la reconstruction économique des pays occidentaux sortis de la guerre, et donc de consolider leur propre puissance. Les impératifs éthiques de réconciliation et de paix convergent avec d'importants intérêts économiques et géopolitiques... Il est loin d'être assuré que la seule volonté éthico-politique aurait suffi à lancer ce processus. 1.6 En bref...Un siècle de guerres de plus en plus meurtrières. Une aspiration profonde des peuples à la paix. Des personnalités de conviction, prophétiques, portées par une option éthique fondamentale et une vision de l'avenir. Le choix d'un point de départ modeste et limité, mais stratégique. La mise en place d'une méthode et d'institutions claires et efficaces, adéquates aux objectifs. Le tout dans un contexte favorable... Tels sont les éléments complexes qui ont permis une véritable réconciliation entre la France et l'Allemagne et quelques-uns des pays européens sortis de la guerre. Processus efficace, fécond, heureux. Mais aussi avec ses propres limites. L'Union européenne est malheureusement incapable de contribuer positivement aux nécessaires réconciliations internes aux pays européens : Irlande du Nord, Pays basque, Corse... Tels ont été les ingrédients essentiels du processus de réconciliation européen. Ce processus n'est certainement pas généralisable. Ce n'est pas une recette. Mais il indique bien un chemin, et certains éléments de ce processus peuvent inspirer des initiatives. La dynamique est aujourd'hui relancée : réunification du continent après la chute de l'empire soviétique et élargissement de l'Union européenne. Dans l'intérêt de la paix collective. Dans l'intérêt économique aussi de tous. Sans doute ici, avec bien des difficultés (les débats sur la Constitution en témoignent), le politique a-t-il précédé l'économique, au nom d'une sorte de droit moral, comme cela a été le cas pour la réunification de l'Allemagne. Au mois d'octobre dernier, lors d'une réunion des chefs d'État de l'Union, le président Chirac a officiellement remplacé le chancelier Schröder, retenu au Bundestag : qui aurait cru, il y a cinquante ans, qu'une telle chose serait un jour pensable ? Aujourd'hui, nous pouvons espérer qu'un jour, dans une réunion européenne, le président de Bosnie pourra représenter le président de Serbie, ou le président de Serbie celui de Croatie... 2. Réconciliation des peuplesDepuis quinze ans, les conflits se sont multipliés, conflits interétatiques et surtout conflits intra étatiques. Les intérêts économiques concurrents sont souvent à la racine de ces conflits. Les politiques intéressées des puissances du Nord, - accès aux matières premières, zones d'influence géopolitique, enjeux électoraux internes, - ont dans de nombreux cas attisé des conflits latents. Les passions identitaires ethniques ou religieuses, sur fond de blessures historiques non cicatrisées, ont trop souvent fourni l'oxygène au feu de la violence... Les figures de la violence demandant réconciliation sont multiples : guerres interétatiques (Irak - Iran), violences étatiques raciales et économiques (Afrique du Sud et apartheid), répressions dictatoriales d'une minorité sur la majorité de la population (pouvoir militaires en Amérique latine), guerres ethniques intra étatiques (Rwanda), occupation violente et illégale, de type colonial, de territoires extérieurs (Israël - Palestine), guérillas ou groupes d'opposition faisant appel à la violence terroriste (Algérie, Colombie, Tchétchénie)... Selon la diversité des circonstances, les chemins possibles de la réconciliation et de la paix diffèrent. 2.1 Des hommes et des femmes qui osent y croireDans les processus réussi de réconciliation, dans les processus en cours, il y a presque toujours quelques petits groupes d'hommes et de femmes qui osent croire que la réconciliation est possible, qu'il est possible de trouver des chemins d'un vivre ensemble pacifié. Des hommes et des femmes de longue patience dont les initiatives peuvent consister simplement (si on peut dire, car c'est souvent aussi risqué) à chercher et ouvrir des espaces de dialogue entre personnes des communautés adverses : se rencontrer, échanger, parfois prier ensemble. En de multiples lieux, ce sont des femmes qui ont eu ce type d'initiative, entre autres femmes et mères de combattants ou de victimes. Des communautés religieuses se sont parfois fortement impliquées dans cette dynamique. Les résultats ne sont souvent pas immédiats, loin de là. Mais il s'agit d'un terrain qui est ensemencé, de l'édification lente et progressive de mentalités de paix et de réconciliation, animées par la force spirituelle. Dans d'autres circonstances, ce sont des engagés politiques, qui tissent patiemment des liens, élaborent des projets concrets et réalisables, préparent les indispensables compromis nécessaires à la paix. Ainsi actuellement en Palestine l'Initiative de Genève (Yossi Beilin et Yasser Abbed Rabbo) et La Voix des Peuples (Ami Ayalon et Sari Nusseibeh). Il faut aussi citer une figure comme celle de Nelson Mandela, et le crédit moral acquis par sa longue résistance : animation d'une lutte essentiellement non violente, puis maîtrise et limitation de la violence suite à l'usure de la position strictement non violente. Mais conviction profonde qu'une solution politique était possible. Et finalement mutation de tout un système sans qu'il y ait eu bain de sang, ce que beaucoup redoutaient. 2.2 Le travail de guérison des mémoiresLorsque les conflits plongent leurs racines loin dans l'histoire, une histoire faite de violences, il existe presque toujours deux façons radicalement opposées de raconter l'histoire des relations tumultueuse et douloureuse entre les deux communautés en conflit. Histoires racontées et en parties construites pour justifier son bon droit et les torts de l'autre, pour alimenter l'opposition et éventuellement la guerre... Un des chemins de la pacification passe par l'échange et la guérison des mémoires : apprendre à écouter l'histoire racontée par l'autre, écouter la façon dont l'autre raconte ma propre histoire, apprendre à voir ou à revoir l'histoire de mon peuple, de ma communauté, à travers les yeux de l'autre, et cela réciproquement. Ce travail d'écoute relativise les oppositions, permet de comprendre, et par là ouvre à l'acceptation réciproque et à l'éventuelle négociation en vue d'une résolution du conflit acceptable de part et d'autre. Quand on commence à être capable de raconter ensemble l'histoire commune, un grand pas est fait vers la réconciliation. Il y a ainsi des manuels d'histoire écrits en commun par des Français et des Allemands ; des éléments d'histoire des religions dont tous les textes ont été relus par tous les partenaires. 2.3 La recherche de la vérité et de la justiceAu sortir de situations marquées par la terreur, les tortures, les disparitions, il est indispensable de faire oeuvre de vérité, et si possible de justice, afin de permettre une réconciliation interne à la nation. Dans différents pays, des commissions ont été instituées pour faire ainsi la vérité : Afrique du sud, Brésil, Chili, Argentine... Avec souvent une certaine tension entre vérité et justice : pour accéder à la vérité, il peut être nécessaire d'assurer à certains (généralement pas aux responsables politiques et militaires premiers) une non-poursuite judiciaire, une forme d'amnistie. Une des conditions cependant est que les auteurs de violences reconnaissent leur tort... La justice souffre certes de cette clémence, mais la vérité, - au moins une partie importante de celle-ci, - devient accessible. Compromis difficile, parfois condition indispensable d'un retour à la paix civile, même si pour les victimes, ce ne peut être entièrement satisfaisant. 2.4 La responsabilité des ÉglisesLes religions sont des instances de sens, des forces de paix ; mais elles sont aussi, par elles-mêmes, des potentiels de violence, en raison de leur rôle fortement identitaire et de leur prétention à l'absolu. Le christianisme n'échappe pas à cette ambivalence des religions. Et cela d'autant plus qu'il s'est historiquement divisé, et que ces divisions ont correspondu à des clivages culturels, politiques, nationaux, qui ont souvent conduit à la violence. Dans le contexte d'une Europe marquée par des guerres impitoyables, dans lesquelles ont été fortement impliqués les facteurs religieux, l'oecuménisme est devenu une véritable condition de paix. Quel message d'unité, de réconciliation, de paix les Églises peuvent-elles porter au monde, alors qu'elles manifestent publiquement leurs divisions, et parfois leurs intolérances et accusations réciproques ? Le témoignage de la communion devient une véritable exigence évangélique pour la société : n'y a-t-il pas urgence à manifester cette volonté de communion, y compris par l'intercommunion eucharistique, en signifiant que ce qui nous unit dans la foi est infiniment plus important que ce qui nous divise ? 1 On peut trouver le texte complet de la Déclaration du Schuman à l'adresse suivante : http ://europa.eu.int/abc/symbols/9-may/decl_fr.htm. 2 Texte publié par France-Forum dans un numéro spécial consacré à Schuman en novembre 1963 (Schuman est décédé le 4 septembre 1963).
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