Introduction
Il m'a été demandé comment je
voyais la position des Eglises de l'Union européenne quant à
la famille et ce qu'il serait possible de faire. Le sujet est vaste.
Parler des Eglises au pluriel peut aussi bien signifier s'interroger
sur la position des différentes confessions présentes
en Europe que sur celle des différentes Eglises particulières
au sein de l'Eglise catholique en Europe. Dans un cas comme dans l'autre
il n'est pas aisé de répondre, car avant même de
juger il convient de prendre acte de la diversité des situations.
Je commencerai par la position de l'Eglise catholique.
L'Eglise et la famille
Alors que jusqu'à Léon XIII, l'Eglise
s'était relativement peu intéressée, du moins dans
ses documents officiels, au mariage et à la famille, le Magistère
plus récent abonde de textes importants : le premier des
grands textes est l'encyclique de Léon XIII sur le mariage chrétien,
Arcanum divinae, du 10 février 1880. Vient ensuite l'encyclique
Casti connubii de Pie XI, du 31 décembre 1930, écrite
à l'occasion du cinquantième anniversaire de celle de
son prédécesseur. Le Concile a donné d'importants
textes : les constitutions Lumen gentium (35) et Gaudium
et spes (47-52). Vient peu après l'encyclique Humanae
vitae de Paul VI, du 25 juillet 1968, et enfin suit tout l'enseignement
de Jean-Paul II : les audiences du mercredi de 1978 à 1980,
l'exhortation apostolique postsynodale Familiaris consortio du
22 novembre 1981, la Lettre aux familles du 2 février
1994, comme aussi de nombreuses interventions, par exemple le discours
annuel au tribunal de la Rote Romaine. Une telle abondance de documents
ne doit cependant pas cacher le fait que de nombreux développements
sont encore possibles et certainement souhaitables non seulement pour
approfondir la doctrine (et non la changer), mais aussi - et c'est le
sujet qui nous intéresse aujourd'hui - pour la mettre en pratique
et la faire passer autant que possible dans la société.
Car le mariage est une institution naturelle avant d'être un sacrement
et les valeurs liées au mariage sont d'abord naturelles :
liberté, fidélité, indissolubilité, procréation
et éducation des enfants.
Mais précisément, et là repose
sans doute la difficulté, si le mariage, dans sa réalité
profonde est lié à la nature même de l'homme et
non à des questions historiques ou culturelles, il n'en reste
pas moins que les situations locales sont différentes et peuvent
légitimer des politiques familiales différentes. L'Eglise
n'entend d'ailleurs pas remplacer l'Etat et c'est à ce dernier
qu'il revient de développer une politique familiale pertinente,
qui soit vraiment au service de l'homme et de la famille, et non pour
la satisfaction de désirs privés. Cela peut évidemment
parfois conduire à des positions concrètes différentes.
Il pourra ainsi y avoir autant de réactions ecclésiales
possibles que de pays concernés. Et il est en outre tout à
fait possible d'avoir plusieurs réactions, toutes autant légitimes
les unes que les autres, au sein d'un même pays.
Il faut se réjouir de ce que la famille est,
aujourd'hui peut-être plus qu'hier, sujet de débats. Ainsi,
tout en notant les diverses tendances qui viennent fragiliser encore
plus la famille, il convient de saisir cette occasion pour promouvoir
une politique familiale véritablement favorable aux familles,
tout en respectant la liberté de conscience de chacun. Dans le
domaine politique, l'action est toujours tension entre la vérité
et la faisabilité politique. Certes il est des points sur lequel
il ne faut pas céder, mais, bien des exemples le montrent, à
trop exiger on n'obtient plus rien. L'équilibre est difficile
à trouver et jamais définitivement acquis, mais c'est
aussi pour cela que des associations comme les Associations Familiales
Catholique ont leur place dans le paysage politique.
Et c'est selon moi un point important : parler
de la place de l'Eglise dans ces questions, ce n'est pas seulement évoquer
les prises de position du Magistère, obligé de rappeler
la doctrine et donc, de par sa fonction même, peu à même
de rechercher la faisabilité politique de ses positions - ce
n'est pas le rôle du Magistère ! -, mais c'est aussi
mentionner les fidèles, actifs de bien des manières, y
compris au niveau politique. Cette liberté des individus et des
associations ne signifie pas une relativisation des positions du Magistère,
mais une transcription des exigences de la vérité dans
un monde pas toujours disposé à la recevoir et en tenant
compte des conceptions autres existant dans la société.
L'un ne va pas sans l'autre. Il revient au Magistère de rappeler
la vérité sur le mariage et la famille et il revient aux
chrétiens - et leur efficacité sera plus grande s'ils
s'associent - de trouver des voies possibles pour faire passer les valeurs
inhérentes à la famille dans la législation et
la pratique de leur pays. Comme toujours dans le domaine pratique il
n'y a pas de vérité absolue mais on peut concevoir plusieurs
manières de traduire ces valeurs, en fonction de la société,
des courants contraires et des lois déjà existantes.
La COMECE
(Commission des Episcopats de la Communauté Européenne)
Il me semble intéressant de regarder l'action
concertée des épiscopats des pays de l'UE quant aux questions
touchant la famille. Ainsi, au niveau des pays de l'Union européenne,
il convient de mentionner le texte de la Commission des Episcopats de
la Communauté Européenne, la COMECE, « Une stratégie
familiale pour l'Union Européenne. Encourager l'Union à
faire de la famille une priorité », de mars 2004, et
le plaidoyer de novembre 2005. Il est, soi dit en passant, très
significatif que les instances européennes aient du mal à
parler de la famille comme telle. Si vous allez voir sur les sites des
diverses instances européennes, vous remarquerez que la famille
n'est traitée qu'indirectement sous le biais de la démographie,
de la cohésion sociale ou de la santé...
Le but du texte de la COMECE est très clairement
d'encourager l'Union Européenne à faire de la famille
une priorité. Il ressort aussi de ce texte qu'une politique familiale
véritable est une politique qui favorise l'enfant. L'évolution
démographique du continent européen devrait faire réfléchir :
aucun des pays européens n'a de taux de fécondité
suffisant au simple remplacement des générations. Le document
donne toute une série d'objectifs pouvant constituer une stratégie
familiale pour l'Union Européenne. Toutes ces orientations prennent
le mariage comme point de départ, ce qui est parfaitement compréhensible
et justifié d'un point de vue doctrinal, même si on peut
s'interroger sur la pertinence politique d'une telle approche. Le document
de la COMECE souligne également que « la promotion
de la famille rendra les citoyens de l'Union européenne plus
heureux, produira une plus grande cohésion sociale, aura un effet
positif sur la santé publique et pourrait contribuer au renversement
de la tendance déficitaire du taux de natalité de l'Union. »
On ne peut que se réjouir d'un tel encouragement,
alors que les questions liées à la famille sont plus que
jamais à l'ordre du jour. On le voit par exemple à travers
les discussions sur la reconnaissance légale des unions homosexuelles.
Il est particulièrement inquiétant à ce sujet qu'un
député français ait été condamné
pour avoir simplement affirmé que l'union homosexuelle est inférieure
au mariage. Une telle condamnation signifie, et est de fait, un sérieux
coup porté à la liberté d'opinion. L'affaire n'en
restera certainement pas là, en tous cas je l'espère grandement.
L'actualité
Certains pays ont déjà légiféré
dans le domaine et la question se pose ici ou là de l'adoption
d'enfants par les couples homosexuels. Mais le retour des questions
familiales se voit aussi d'autres manières. Je prendrai comme
exemple le « rapport parlementaire sur la famille et les droits
des enfants ». Il s'agit d'un document établi à
la demande du Président de l'Assemblée Nationale française
et présenté le 26 janvier. Ce rapport présente
cent propositions sur les questions de la famille et du droit des enfants.
Il ne s'agit pas d'entrer ici dans les détails de la législation
française, mais de souligner quelques points.
Les rapporteurs ont organisé quatorze tables
rondes et entendu cent trente personnes, ils se sont déplacés
en Espagne, au Royaume Uni, en Belgique, aux Pays-Bas et au Canada.
Le fil directeur du rapport est l'intérêt de l'enfant.
Ce simple fait mérite d'être souligné. C'est en
effet bien l'enfant qui fait sortir l'amour des conjoints de leur sphère
intime, c'est lui qui fait passer du mariage à la famille. Dans
la conception chrétienne du mariage, la place de l'enfant est
incluse positivement dans le projet même de mariage. Inversement,
c'est donc par lui qu'on va pouvoir remonter de la famille au mariage.
Ce faisant, le rapport prend un axe pertinent et positif qu'il convient
de développer, même si certaines propositions contenues
dans le rapport à l'égard de la réforme du PACS
se posent - et les Associations Familiales Catholiques en France n'ont
pas manqué de le faire remarquer -. (Dans le PACS, Pacte Civil
de Solidarité, il s'agit de proposer à ceux qui ne veulent
ou ne peuvent pas se marier, un cadre juridique stable pour une vie
commune. Dans l'état actuel de la législation, le PACS
est sans effet sur les règles de la filiation et de l'autorité
parentale et ne confère pas le droit d'adopter un enfant ni de
recourir à une procréation médicalement assisté).
Dés le début, les rapporteurs affirment :
« Il est... de la responsabilité de la société,
et tout particulièrement du législateur, de garantir à
l'enfant un développement harmonieux. Cela a conduit la Mission
à affirmer et protéger ses droits dont le respect doit
primer sur les aspirations des adultes. » « La famille
est désormais centrée sur l'enfant. » Ceci n'est
pas sans risque, la Mission l'a, semble-t-il, bien vu. Et en effet,
l'enfant risque de porter un poids qui le dépasse, celui d'être
le support de ses parents au lieu d'être le fruit de leur amour,
il peut aussi être revendiqué comme un droit, après
avoir été d'ailleurs bien souvent considéré
comme un risque à éviter, justifiant au passage tous les
moyens. L'enfant pourrait bien aussi devenir l'enfant-roi, celui qui
a toujours raison. Une récente affaire judicaire en France a
montré les limites d'une telle position. Dans le cas du procès
d'Outreau, la justice française a condamné des innocents
sur le seul dire non vérifié des enfants. Il s'est avéré
que les enfants pouvaient ne pas dire la vérité, sans
avoir d'ailleurs nécessairement conscience d'avoir menti, qu'ils
pouvaient être manipulés ou simplement influencés,
et que la parole des experts devaient être prise avec précaution.
Entre-temps des vies ont été brisées, des couples
cassés, une personne est même morte en prison... Bref nous
nous trouvons devant une catastrophe qui a sérieusement ébranlé
la confiance dans l'institution judiciaire. Il n'en reste pas moins
que, dans ce rapport, nous avons un point de départ qu'il est
possible d'interroger - et sans doute aussi ailleurs qu'en France -.
Partir de l'enfant ?
La lecture du rapport, comme l'ensemble des considérations
précédentes, nous fait poser la question : peut-on,
voire doit-on, prendre l'enfant comme point de départ de la mise
en place d'une politique familiale ? Dans un texte méconnu,
saint Thomas d'Aquin, pour établir naturellement les propriétés
du mariage, prend l'enfant comme point de départ : il part
de la procréation et de l'éducation des enfants pour remonter
jusqu'à l'exigence de la fidélité et de l'indissolubilité.
L'approche nous paraît quelque peu inhabituelle, mais je vous
la mentionne tout de même, sans m'attarder sur tout le raisonnement
de saint Thomas :
« Ainsi, de même qu'il est nécessaire
que le mâle demeure avec la femelle chez tous les animaux aussi
longtemps que l'uvre du père est nécessaire au
petit, il est naturel à l'être humain que l'homme ait
une vie commune prolongée avec une femme déterminée,
et non pour un temps bref. C'est cette société que nous
appelons mariage. Le mariage est donc naturel à l'homme... »
(Contra Gentiles, III, 122)
Et plus loin :
« A bien considérer, la raison
susdite ne semble pas seulement montrer que la société
de l'homme et de la femme dans l'espèce humaine que nous appelons
mariage, doit être longue, mais aussi qu'elle doit être
pour toute la vie. » (Contra Gentiles, III, 123)
Il me semblait intéressant de citer saint Thomas,
ne serait-ce que pour montrer que l'accent mis sur l'enfant peut se
revendiquer d'une vieille tradition. Il me semble d'ailleurs que la
question de l'homosexualité pourrait être reprise plus
explicitement encore à partir de là, et non, comme cela
est fait le plus souvent, à partir d'une prétendue liberté
absolue dans le domaine de la sexualité. Le monde contemporain
a en effet tendance à considérer les questions familiales,
au sens large du terme, à partir de la sexualité et d'une
liberté comprise comme pouvoir subjectif absolu, alors que l'enseignement
de l'Eglise part de cette communauté conjugale dans laquelle
s'inscrit la sexualité. Nous avons là une réelle
difficulté pour la pastorale et pour l'élaboration d'une
politique familiale. Avant d'aller plus loin, il est nécessaire
de clarifier le malentendu. Aussi peut-il être intéressant
de reprendre cette question à partir de l'enfant et compléter
ainsi les efforts faits par ailleurs pour revaloriser le mariage. Les
rapporteurs le font qui, centrant la famille sur l'enfant, maintiennent
le triptyque « un père, une mère, un enfant ».
Un psychanalyste français, Philippe Julien,
a écrit un petit livre en 2000, intitulé « Tu
quitteras ton père et ta mère », dans lequel
il montre que la modernité se définit par un clivage entre
la sphère publique et le domaine privé et que le privé
devient le lieu de la conjugalité tandis que le public devient
celui de la parentalité. Il souligne ainsi le divorce entre le
lien qui unit les conjoints, d'une part, et le rapport à l'enfant,
d'autre part. On peut évidemment regretter ce clivage, mais il
serait imprudent de ne pas en tenir compte. L'enjeu est en effet double.
Tout d'abord, partir de l'enfant, c'est prendre en compte ce qui est
reconnu comme relevant du domaine public, ce qui est de l'ordre de la
dimension politique.
Mais il s'agit aussi, et c'est le deuxième enjeu,
retrouver le lien entre la conjugalité et la parentalité,
car la conjugalité est au fondement de la parentalité.
Il y aurait en effet de graves risques à considérer l'enfant
comme tel, coupé de sa source. Il me semble d'ailleurs que le
débat est encore largement ouvert pour sortir de la dualité
entre parentalité légale et parentalité biologique.
Cette dualité est une impasse et elle ne peut être résolue
que si l'on revient au moment fondateur qui est précisément
la conjugalité. Si la position de l'Eglise n'est bien souvent
pas entendu, au double sens de ne pas être comprise et de ne pas
être suivie, c'est aussi justement parce que ce lien entre conjugalité
et parentalité qui est à la base de la conception du mariage
dans l'Eglise, n'est plus communément accepté. L'analyse
faite par ce psychanalyste rejoint la constatation que je faisais ci-dessus :
il n'est pas rare que la demande de mariage vienne avec le désir
d'enfant, alors que la vie conjugale est établie depuis parfois
déjà longtemps en dehors de l'engagement du mariage. Dans
ce contexte il est d'autant plus important de parler de famille parce
que le concept de famille implique dans son acception originelle, qui
reste, qu'on le veuille ou non consciemment ou non, le modèle
de référence, conjugalité et parentalité.
Je voudrais donner ici un autre exemple, qui va dans
le même sens, et qui est plutôt de l'ordre de la constatation :
les jeunes demandent le mariage et y voient une solennisation de leur
engagement, alors que leurs parents, voire grands-parents maintenant,
avaient plutôt tendance à rejeter l'institution en général,
y compris celle du mariage. Par ailleurs il n'est pas rare que ce soit
la perspective ou le désir de l'enfant qui pousse les jeunes
à se marier. Indubitablement, partir de l'enfant semble offrir
de nouvelles perspectives pour élaborer une stratégie
politique à partir de l'enfant, d'autant que les divers faits
de pédophilie dont se nourrissent les journaux rendent l'opinion
publique et les politiques sensibles à la place, au respect et
au droit des enfants.
Limites de cette approche
Partir de l'enfant présente ainsi des avantages,
mais aussi quelques difficultés qu'il convient de souligner.
Tout d'abord la notion même de « droit des enfants »
me semble trop souvent reprise et utilisée sans tout le discernement
nécessaire, sans voir la difficulté posée par le
concept même de « droit des enfants. » Il
faut indiscutablement protéger l'enfant, mais je vois une double
limite dans ce concept. La première est de considérer
la famille comme une juxtaposition de personnes ayant chacune ses droits
et donc d'oublier que la communauté de personnes est plus que
la somme des membres qui la composent. La deuxième est que, précisément,
les rapports entre les personnes, et la responsabilité des parents
face aux enfants qui doivent encore acquérir leur autonomie,
fait que ceux-ci ne peuvent pas être traités comme des
adultes. Pour écarter toute incompréhension ou mécompréhension,
je répète qu'il ne s'agit pas de considérer les
enfants comme des êtres sans existence juridique et qu'il convient
de les protéger, parfois contre leurs propres parents. Paul Moreau
écrit en 2002 :
« L'égalité de dignité
entre les enfants et les adultes est... une affirmation qui, nous
l'ignorons souvent, est proprement paradoxale, intempestive. Non,
décidément, oeuvrer au bien de l'enfant ne va pas de
soi et d'abord parce qu'il n'est pas évident qu'il faille le
considérer comme sujet, comme être ayant des droits indépendants
des adultes dont il dépend. Et pourtant nous reconnaissons,
dès lors notamment que nous sommes éducateurs, que notre
devoir est de prendre soin de lui et de lui permettre d'accéder
à l'autonomie, de telle sorte qu'il puisse parvenir à
son humanité en se détachant de nous... C'est le bien
de l'enfant, et non le nôtre, que nous devons toujours avoir
en vue, un bien qui est d'abord sa dignité de personne humaine,
c'est-à-dire de sujet. Est-ce à dire que l'enfant doit
alors précisément être considéré,
comme le laisse entendre une doctrine fort répandue, comme
sujet de droit, et que par conséquent son bien ne puisse être
profondément et durablement assuré qu'à partir
du respect de ses droits ? Ne serait-ce pas alors confondre trois
concepts : le bien, la dignité, les droits de l'enfant ?
Serait-il en effet possible que l'éducation notamment se conforme
directement, exclusivement, minutieusement aux droits de l'enfant ?
Par ailleurs, pour la société en général,
va-t-il de soi que le droit soit principalement la mise en forme des
droits et que spécialement le droit des enfants doive se fonder
exclusivement sur les droits de l'enfant ? » (Paul
Moreau, La famille, enjeu citoyen, Cerf, Paris 2002, p.70)
Toutes ces questions méritent d'être posées,
sans remettre pour autant en cause la place de l'enfant telle qu'elle
est présentée dans divers textes comme par exemple la
Convention internationale relative aux Droits de l'Enfant, de novembre
1989. (Ce n'est pas le premier texte international sur les droits de
l'enfant puisque c'est le 17 mai 1923 que l'Union internationale de
secours aux enfants, fondée en 1920, a adopté une première
« Déclaration des droits de l'enfant » dite
Déclaration de Genève reprise le 26 septembre 1924 par
l'assemblée de la Société des Nations. Pour leur
part, les Nations unies ont mis en place, le 11 décembre 1946,
un Fonds international des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) et
adopté, le 20 novembre 1959, à l'unanimité de leurs
79 Etats membres, une Déclaration des droits de l'enfant.)
L'approche de l'Eglise me semble beaucoup plus équilibrée
lorsqu'elle propose une Charte des Droits de la Famille. Cette charte
a été présentée par le Saint Siège
en octobre 1983. Parler de Charte des Droits de la Famille, c'est présenter
la famille comme sujet de droit et s'interroger sur cette réalité
qui est plus que la juxtaposition des parents et des enfants :
le droit de la famille est en effet autre que la somme des droits de
ses membres. Et la famille est le lieu qui donne son sens au mariage
comme celui également qui introduit l'enfant dans son milieu
naturel d'enfant. Elle est le lieu où se fait le lien entre conjugalité
et parentalité, pour reprendre les termes employés par
le psychanalyste que je citais plus haut.
Politique familiale
La COMECE, dans son plaidoyer de 2005, dit clairement :
« Une stratégie européenne pour les familles
devrait prendre comme point de départ l'expérience personnelle
profonde, inscrite dans l'histoire de l'humanité, du mariage
comme lien entre une femme et un homme. Cette vision correspond à
l'interprétation de l'Eglise catholique du mariage comme sacrement
et comme signe de la présence de Dieu. » J'adhère
bien évidemment à ce que dit l'Eglise du point de vue
doctrinal, mais le discours qui part du mariage, aussi juste soit-il,
contredit souvent la réalité. La situation effective n'est
sans doute pas un critère suffisant de ce qui est bon et souhaitable,
mais elle rend parfois difficile la compréhension de ce qui est
dit. A cet égard la perspective ouverte par le rapport que je
citais plus haut me semble intéressante. Mais, nous l'avons montré,
elle présente aussi des limites. C'est pourquoi il me semble
qu'il faut repenser une argumentation et une action à partir
de la famille et non à partir du mariage ou des enfants, à
côté bien sûr des actions toujours nécessaires
pour promouvoir le mariage et protéger les enfants. Lorsqu'on
parle des enfants, c'est presque exclusivement à partir de leur
droit et non pas comme ce qui donne naissance et sens à la famille.
Je voudrais faire encore une remarque sur le plaidoyer de la COMECE :
l'approche sacramentelle est essentielle - ce n'est pas moi qui vais
dire le contraire : j'ai fait toutes mes études sur le sacrement
de mariage et cela reste mon domaine privilégié de recherche
-, mais je ne suis pas sûr que, d'un point de vue politique, il
faille commencer par une réflexion qui suppose l'adhésion
explicite à une donnée de foi. L'action politique doit
être en effet envisagée en fonction de tous les hommes,
quelles que soient leur conviction. A cet égard, l'approche de
saint Thomas, que je citais tout à l'heure, a valeur d'exemple :
elle part de considérations naturelles sur l'enfant et la famille.
Dans un document du 11 mars 2005, intitulé « Renforcer
le modèle social européen », la COMECE souligne
que :
« La stratégie de Lisbonne ne peut
à elle seule assurer la préservation du modèle
social européen et la mobilisation de l'ensemble de la société
européenne que cela requiert. Une stratégie familiale
de l'Union européenne doit venir la compléter. Il est
vrai que la politique de la famille relève de la compétence
des Etats membres, mais il devient urgent que l'Union européenne
et ses institutions examinent dans quelle mesure les initiatives,
qu'elles proposent, soutiennent les familles. »
(Les 15 pays membres de l'Union européenne se
sont réunis à Lisbonne en mars 2000 et ont défini
un nouvel objectif stratégique dans le but de renforcer l'emploi,
la réforme économique et la cohésion sociale.)
La COMECE souhaite voir cette stratégie complétée
par une politique familiale adaptée qui favoriserait en retour
cette stratégie. Sans doute la politique familiale passera par
des actions favorables au mariage d'une part, à l'accueil des
enfants d'autre part. Je voudrais seulement souligner que ces deux axes
doivent se rejoindre au sein d'une politique prenant en compte la famille,
ne dissociant pas le mariage des enfants (en excluant la question des
enfants dans les questions touchant au mariage) et ne dissociant pas
non plus les enfants du mariage.
Enfin, je mentionnerai la constatation faite par le
Caritas Europa dans son document de synthèse 2004, document
qui souligne « la condition précaire des familles les
plus pauvres dans 42 pays à travers l'Europe ». Le
rapport précise que « à quelques rares exceptions
près telle que la France et l'Allemagne, il y a très peu
de véritables politiques familiales en tant que telles... la
plupart des gouvernements nationaux mettent plutôt l'accent sur
l'individu. » Cet état des faits (que je sois français
ne me donne en l'occurrence aucune satisfaction particulière
tant il reste beaucoup à faire et à améliorer.)
me donne l'occasion de souligner la complémentarité nécessaire
entre l'action politique et l'action sociale directe. Dans les deux
cas le but est le même : le service du bien commun qui passe
par la famille.
Il reste à mettre en uvre ce que nous
venons de souligner.
Les autres Eglises et Communautés
ecclésiales
Je me suis limité jusqu'à présent
à l'Eglise catholique, mais il m'apparaît cependant évident
qu'un travail sur les questions familiales, comme d'ailleurs sur toutes
les questions qui touchent le lien des religions et de la société
civile, a tout à gagner d'une approche cuménique,
voire interreligieuse lorsque cela est possible. En effet, l'un des
obstacles à l'action des religions en vue du bien commun de tous
est précisément leur division. Je me contenterai de citer
quelques textes qui montrent que les Eglises s'intéressent de
près à cette question et sont actives auprès des
instances de la société civile.
Dans le passage intitulé « prendre
notre part à la construction de l'Europe », la Charta
oecumenica du 22 avril 2001, texte méconnu, dit :
« Nous insistons sur le respect de la
vie, la valeur du mariage et de la famille, l'option préférentielle
pour les pauvres, la disposition à pardonner, et, en toutes
choses, sur la miséricorde. »
Le 15 octobre 2003, les représentants des Eglises
européennes ont rencontré la présidence italienne
de l'Union européenne :
« En ce qui concerne l'éthique
et la bioéthique, les représentants des Églises
ont exprimé leur désir de voir le respect intégral
de la vie humaine affirmé dans la législation européenne,
en particulier quand elle est la plus vulnérable : à
son commencement et à son terme. Ils ont également demandé
que la nature spécifique de la famille basée sur le
mariage soit sauvegardée. »
En mai 2001, le Groupe de Travail sur le Processus
d'Intégration européenne, de la commission « Eglise
et Société » de la Conférence des Eglises
européennes a publié un document : « Les
Eglises et le Processus d'Intégration européenne. »
Il y est dit notamment, dans le paragraphe Identité européenne
- communauté européenne :
« La vie en communauté, le rapport
de l'individu à sa communauté, et le statut tant individuel
que communautaire, sont des thèmes fondamentaux pour l'Europe.
Leur point de départ devrait consister à souligner le
rôle très spécifique de la famille comme élément
constitutif de la société. Dans certains pays européens,
la famille traverse une crise, crise qui a des conséquences
considérables sur divers éléments de la vie en
société, y compris des aspects aussi divergents que
la criminalité et une vision personnelle de la société
comme unité de cohésion. Les changements démographiques
en Europe et le problème croissant du vieillissement dans certains
pays européens sont aussi, du moins en partie, liés
aux crises de la famille et de la vie en communauté. Même
s'il s'agit d'un phénomène plus général,
ces crises progressent plus rapidement dans certaines parties de l'Europe
que dans d'autres. L'UE devrait agir davantage en faveur de la famille,
non seulement par le biais de directives spécifiques, mais
aussi par une attitude générale favorable dans les textes
de base tels que le Traité européen et la
Charte des Droits fondamentaux » ;
Et, dans le paragraphe sur la contribution des Eglises
au processus de construction européenne :
« Les églises sont les gardiennes
des valeurs traditionnelles de la vie en communauté. La notion
de la famille comme élément de base et comme image de
la société est une notion tout à fait valable
pour développer des liens au sein de communautés locales
plus larges mais également au sein d'une communauté
de nations. »
De tout cela il ressort que les Eglises suivent de
près l'évolution des politiques familiales. Il en va d'ailleurs
également de leur avenir dans la mesure où l'essentiel
de la transmission de la foi se fait par la famille. Il reste pourtant
un large champ ouvert aux initiatives et à la créativité
et on ne peut en aucun cas se contenter de ce qui se fait aujourd'hui,
ni du point de vue quantitatif, ni du point de vue de l'argumentation.
Il importera sans doute d'adapter les actions en fonction des différentes
cultures et législations. Il sera aussi important de chercher
une coopération avec les autres confessions chrétiennes
et, si possible, avec d'autres religions pour une action concertée
plus efficace. Enfin la construction européenne est aussi une
invitation à favoriser une action concertée au niveau
européen. L'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe
recommandait par exemple en 2004 au Comité des Ministres « d'encourager
l'émergence de politiques européennes communes dans le
domaine de l'évolution démographique et des questions
liées à la démographie... » Il convient
de répondre par une action et une participation commune en Europe
de la part des Eglises.
Perspectives
Dans tout cela on observera la pertinence de l'évolution
dans les textes du Magistère de l'Eglise. En effet jusqu'à
une époque encore récente, les textes parlaient d'abord
du mariage pour aborder ensuite la question des enfants. Cela est évidemment
compréhensible dans la mesure où les enfants apparaissent
normalement comme le fruit du mariage. Mais ce « normalement »
n'est plus forcément « habituel ». Désormais
les textes tendent à envisager la famille comme un tout, tout
en parlant ensuite du mariage qui en est à la base, et de l'ouverture
à la vie. Cette évolution dans la présentation
du sujet me semble devoir être suivi par une évolution
similaire dans l'action politique. Il convient d'intégrer les
actions pour promouvoir le mariage dans une action plus large de promotion
de la famille.
A cet égard, prendre l'enfant comme point de
départ peut offrir des perspectives intéressantes, alors
que prendre le mariage comme point de départ risque d'aller dans
le sens de l'individualisme ambiant, surtout si l'on veut, à
juste titre d'ailleurs, souligner la nécessaire liberté
de ceux qui s'engagent. L'enfant objective la relation des conjoints
et il est sans doute plus que jamais nécessaire de prendre appui
sur une telle objectivité. Toutefois cette approche a aussi ses
limites, et premièrement parce qu'elle reste dans une même
logique individualiste. Il est plus que jamais nécessaire de
redécouvrir la famille comme communauté, comme entité
particulière, autre que la somme ou la juxtaposition des membres
qui la composent, entité ayant sa consistance propre, y compris
du point de vue juridique. Le fait de ne plus partir du mariage d'où
naît la famille, mais de prendre comme point de départ
la famille, qui se fonde sur le mariage, constitue un renversement qui
me semble permettre de mieux situer la problématique au plan
social : il y a là précisément un enjeu capital
devant une perte du sens social face à un individualisme envahissant.
Cet individualisme est toutefois paradoxal, il faut bien le dire :
les critères sociaux s'imposent en effet d'autant plus facilement
et fortement qu'ils ne sont pas vus ou pas compris. Il n'y a en effet
rien de plus vulnérable et de plus sensible aux phénomènes
de mode que l'individualisme ! La famille est un enjeu essentiel
dans la construction politique.
« Il semble - disait le pape Jean-Paul
dans son livre Mémoire et identité - que, comme
la famille, la nation et la patrie demeurent des réalités
irremplaçables. La doctrine sociale catholique parle en ce
cas de sociétés « naturelles »,
pour indiquer le lien particulier, de la famille ou de la nation,
avec la nature de l'homme, qui a une dimension sociale. Les voies
fondamentales de la formation de toutes société passent
par la famille : sur ce point, il ne peut y avoir aucun doute. »
Le philosophe Jean-Marc Ghitti, dans son livre « L'Etat
et les liens familiaux », paru en 2004, fait une distinction
entre restauration et régénération et l'applique
à la famille. La restauration est la réparation de ce
qui est endommagé. Elle permet de ralentir sans doute le déclin,
mais n'en supprime pas les causes. La régénération,
quant à elle, tente de retrouver l'élan originaire. Il
poursuit en disant que si l'on en reste à une restauration de
la famille, on arrivera sans doute à inventer de nouvelles formes
transitoires, mais les nouveaux modèles pourraient bien durer
moins longtemps encore que les modèles précédents.
Il convient de travailler à une régénération
de la famille. Et il conclut en disant que « c'est l'essor
sans limite de l'Etat qui met la famille en crise », à
travers notamment l'interventionnisme (en matière de divorce
par exemple).
« Parce que les liens familiaux portent,
en leur destin, toutes les dimensions spirituelles propres à
l'ouverture de l'âme, c'est autour d'eux que les individus pourraient
se re-personnaliser, redécouvrant le plan de la profondeur.
Une telle régénération de la personne et de la
famille, de la personne par la famille, est sans doute porteuse d'un
nombre imprévisible de libérations par rapport au totalitarisme
de l'Etat social. » (Jean-Marc Ghitti, L'Etat et les
liens familiaux, Cerf, Paris 2004, p.77).
Parmi toutes les actions possibles et souhaitables,
il me semble également important de favoriser une formation interne
interdisciplinaire sur les questions relatives à la famille.
Les chrétiens eux-mêmes n'ont pas toujours la formation
et l'information nécessaires sur ces questions. Il convient de
renforcer les convictions dans un esprit de dialogue avec les autres.
Il est enfin évidemment nécessaire de
suivre de près les évolutions de la législation
et des politiques familiales tant au niveau européen qu'au niveau
de son propre pays, de souligner et de mettre en valeur les points positifs,
tout en intervenant dans le débat et dans l'élaboration
d'un politique familiale plutôt que d'en regretter a posteriori
les limites.
Il me semble que, face à ces défis, les
Associations Familiales Catholiques en Europe ont une contribution propre
à apporter.
Frère Jean-Yves Brachet,
dominicain

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