Jean-Yves BRACHET,
dominicain

La Famille
pour les Églises
des pays de l'Union Européenne

La famille pour les Eglises de l'Union Européenne

Adresse de cette page : http://biblio.domuni.org/index.php?f=articleshum/famille-europe/
mai 2006



Introduction

Il m'a été demandé comment je voyais la position des Eglises de l'Union européenne quant à la famille et ce qu'il serait possible de faire. Le sujet est vaste. Parler des Eglises au pluriel peut aussi bien signifier s'interroger sur la position des différentes confessions présentes en Europe que sur celle des différentes Eglises particulières au sein de l'Eglise catholique en Europe. Dans un cas comme dans l'autre il n'est pas aisé de répondre, car avant même de juger il convient de prendre acte de la diversité des situations. Je commencerai par la position de l'Eglise catholique.

L'Eglise et la famille

Alors que jusqu'à Léon XIII, l'Eglise s'était relativement peu intéressée, du moins dans ses documents officiels, au mariage et à la famille, le Magistère plus récent abonde de textes importants : le premier des grands textes est l'encyclique de Léon XIII sur le mariage chrétien, Arcanum divinae, du 10 février 1880. Vient ensuite l'encyclique Casti connubii de Pie XI, du 31 décembre 1930, écrite à l'occasion du cinquantième anniversaire de celle de son prédécesseur. Le Concile a donné d'importants textes : les constitutions Lumen gentium (35) et Gaudium et spes (47-52). Vient peu après l'encyclique Humanae vitae de Paul VI, du 25 juillet 1968, et enfin suit tout l'enseignement de Jean-Paul II : les audiences du mercredi de 1978 à 1980, l'exhortation apostolique postsynodale Familiaris consortio du 22 novembre 1981, la Lettre aux familles du 2 février 1994, comme aussi de nombreuses interventions, par exemple le discours annuel au tribunal de la Rote Romaine. Une telle abondance de documents ne doit cependant pas cacher le fait que de nombreux développements sont encore possibles et certainement souhaitables non seulement pour approfondir la doctrine (et non la changer), mais aussi - et c'est le sujet qui nous intéresse aujourd'hui - pour la mettre en pratique et la faire passer autant que possible dans la société. Car le mariage est une institution naturelle avant d'être un sacrement et les valeurs liées au mariage sont d'abord naturelles : liberté, fidélité, indissolubilité, procréation et éducation des enfants.

Mais précisément, et là repose sans doute la difficulté, si le mariage, dans sa réalité profonde est lié à la nature même de l'homme et non à des questions historiques ou culturelles, il n'en reste pas moins que les situations locales sont différentes et peuvent légitimer des politiques familiales différentes. L'Eglise n'entend d'ailleurs pas remplacer l'Etat et c'est à ce dernier qu'il revient de développer une politique familiale pertinente, qui soit vraiment au service de l'homme et de la famille, et non pour la satisfaction de désirs privés. Cela peut évidemment parfois conduire à des positions concrètes différentes. Il pourra ainsi y avoir autant de réactions ecclésiales possibles que de pays concernés. Et il est en outre tout à fait possible d'avoir plusieurs réactions, toutes autant légitimes les unes que les autres, au sein d'un même pays.

Il faut se réjouir de ce que la famille est, aujourd'hui peut-être plus qu'hier, sujet de débats. Ainsi, tout en notant les diverses tendances qui viennent fragiliser encore plus la famille, il convient de saisir cette occasion pour promouvoir une politique familiale véritablement favorable aux familles, tout en respectant la liberté de conscience de chacun. Dans le domaine politique, l'action est toujours tension entre la vérité et la faisabilité politique. Certes il est des points sur lequel il ne faut pas céder, mais, bien des exemples le montrent, à trop exiger on n'obtient plus rien. L'équilibre est difficile à trouver et jamais définitivement acquis, mais c'est aussi pour cela que des associations comme les Associations Familiales Catholique ont leur place dans le paysage politique.

Et c'est selon moi un point important : parler de la place de l'Eglise dans ces questions, ce n'est pas seulement évoquer les prises de position du Magistère, obligé de rappeler la doctrine et donc, de par sa fonction même, peu à même de rechercher la faisabilité politique de ses positions - ce n'est pas le rôle du Magistère ! -, mais c'est aussi mentionner les fidèles, actifs de bien des manières, y compris au niveau politique. Cette liberté des individus et des associations ne signifie pas une relativisation des positions du Magistère, mais une transcription des exigences de la vérité dans un monde pas toujours disposé à la recevoir et en tenant compte des conceptions autres existant dans la société. L'un ne va pas sans l'autre. Il revient au Magistère de rappeler la vérité sur le mariage et la famille et il revient aux chrétiens - et leur efficacité sera plus grande s'ils s'associent - de trouver des voies possibles pour faire passer les valeurs inhérentes à la famille dans la législation et la pratique de leur pays. Comme toujours dans le domaine pratique il n'y a pas de vérité absolue mais on peut concevoir plusieurs manières de traduire ces valeurs, en fonction de la société, des courants contraires et des lois déjà existantes.

La COMECE
(Commission des Episcopats de la Communauté Européenne)

Il me semble intéressant de regarder l'action concertée des épiscopats des pays de l'UE quant aux questions touchant la famille. Ainsi, au niveau des pays de l'Union européenne, il convient de mentionner le texte de la Commission des Episcopats de la Communauté Européenne, la COMECE, « Une stratégie familiale pour l'Union Européenne. Encourager l'Union à faire de la famille une priorité », de mars 2004, et le plaidoyer de novembre 2005. Il est, soi dit en passant, très significatif que les instances européennes aient du mal à parler de la famille comme telle. Si vous allez voir sur les sites des diverses instances européennes, vous remarquerez que la famille n'est traitée qu'indirectement sous le biais de la démographie, de la cohésion sociale ou de la santé...

Le but du texte de la COMECE est très clairement d'encourager l'Union Européenne à faire de la famille une priorité. Il ressort aussi de ce texte qu'une politique familiale véritable est une politique qui favorise l'enfant. L'évolution démographique du continent européen devrait faire réfléchir : aucun des pays européens n'a de taux de fécondité suffisant au simple remplacement des générations. Le document donne toute une série d'objectifs pouvant constituer une stratégie familiale pour l'Union Européenne. Toutes ces orientations prennent le mariage comme point de départ, ce qui est parfaitement compréhensible et justifié d'un point de vue doctrinal, même si on peut s'interroger sur la pertinence politique d'une telle approche. Le document de la COMECE souligne également que « la promotion de la famille rendra les citoyens de l'Union européenne plus heureux, produira une plus grande cohésion sociale, aura un effet positif sur la santé publique et pourrait contribuer au renversement de la tendance déficitaire du taux de natalité de l'Union. »

On ne peut que se réjouir d'un tel encouragement, alors que les questions liées à la famille sont plus que jamais à l'ordre du jour. On le voit par exemple à travers les discussions sur la reconnaissance légale des unions homosexuelles. Il est particulièrement inquiétant à ce sujet qu'un député français ait été condamné pour avoir simplement affirmé que l'union homosexuelle est inférieure au mariage. Une telle condamnation signifie, et est de fait, un sérieux coup porté à la liberté d'opinion. L'affaire n'en restera certainement pas là, en tous cas je l'espère grandement.

L'actualité

Certains pays ont déjà légiféré dans le domaine et la question se pose ici ou là de l'adoption d'enfants par les couples homosexuels. Mais le retour des questions familiales se voit aussi d'autres manières. Je prendrai comme exemple le « rapport parlementaire sur la famille et les droits des enfants ». Il s'agit d'un document établi à la demande du Président de l'Assemblée Nationale française et présenté le 26 janvier. Ce rapport présente cent propositions sur les questions de la famille et du droit des enfants. Il ne s'agit pas d'entrer ici dans les détails de la législation française, mais de souligner quelques points.

Les rapporteurs ont organisé quatorze tables rondes et entendu cent trente personnes, ils se sont déplacés en Espagne, au Royaume Uni, en Belgique, aux Pays-Bas et au Canada. Le fil directeur du rapport est l'intérêt de l'enfant. Ce simple fait mérite d'être souligné. C'est en effet bien l'enfant qui fait sortir l'amour des conjoints de leur sphère intime, c'est lui qui fait passer du mariage à la famille. Dans la conception chrétienne du mariage, la place de l'enfant est incluse positivement dans le projet même de mariage. Inversement, c'est donc par lui qu'on va pouvoir remonter de la famille au mariage. Ce faisant, le rapport prend un axe pertinent et positif qu'il convient de développer, même si certaines propositions contenues dans le rapport à l'égard de la réforme du PACS se posent - et les Associations Familiales Catholiques en France n'ont pas manqué de le faire remarquer -. (Dans le PACS, Pacte Civil de Solidarité, il s'agit de proposer à ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas se marier, un cadre juridique stable pour une vie commune. Dans l'état actuel de la législation, le PACS est sans effet sur les règles de la filiation et de l'autorité parentale et ne confère pas le droit d'adopter un enfant ni de recourir à une procréation médicalement assisté).

Dés le début, les rapporteurs affirment : « Il est... de la responsabilité de la société, et tout particulièrement du législateur, de garantir à l'enfant un développement harmonieux. Cela a conduit la Mission à affirmer et protéger ses droits dont le respect doit primer sur les aspirations des adultes. » « La famille est désormais centrée sur l'enfant. » Ceci n'est pas sans risque, la Mission l'a, semble-t-il, bien vu. Et en effet, l'enfant risque de porter un poids qui le dépasse, celui d'être le support de ses parents au lieu d'être le fruit de leur amour, il peut aussi être revendiqué comme un droit, après avoir été d'ailleurs bien souvent considéré comme un risque à éviter, justifiant au passage tous les moyens. L'enfant pourrait bien aussi devenir l'enfant-roi, celui qui a toujours raison. Une récente affaire judicaire en France a montré les limites d'une telle position. Dans le cas du procès d'Outreau, la justice française a condamné des innocents sur le seul dire non vérifié des enfants. Il s'est avéré que les enfants pouvaient ne pas dire la vérité, sans avoir d'ailleurs nécessairement conscience d'avoir menti, qu'ils pouvaient être manipulés ou simplement influencés, et que la parole des experts devaient être prise avec précaution. Entre-temps des vies ont été brisées, des couples cassés, une personne est même morte en prison... Bref nous nous trouvons devant une catastrophe qui a sérieusement ébranlé la confiance dans l'institution judiciaire. Il n'en reste pas moins que, dans ce rapport, nous avons un point de départ qu'il est possible d'interroger - et sans doute aussi ailleurs qu'en France -.

Partir de l'enfant ?

La lecture du rapport, comme l'ensemble des considérations précédentes, nous fait poser la question : peut-on, voire doit-on, prendre l'enfant comme point de départ de la mise en place d'une politique familiale ? Dans un texte méconnu, saint Thomas d'Aquin, pour établir naturellement les propriétés du mariage, prend l'enfant comme point de départ : il part de la procréation et de l'éducation des enfants pour remonter jusqu'à l'exigence de la fidélité et de l'indissolubilité. L'approche nous paraît quelque peu inhabituelle, mais je vous la mentionne tout de même, sans m'attarder sur tout le raisonnement de saint Thomas :

« Ainsi, de même qu'il est nécessaire que le mâle demeure avec la femelle chez tous les animaux aussi longtemps que l'œuvre du père est nécessaire au petit, il est naturel à l'être humain que l'homme ait une vie commune prolongée avec une femme déterminée, et non pour un temps bref. C'est cette société que nous appelons mariage. Le mariage est donc naturel à l'homme... » (Contra Gentiles, III, 122)

Et plus loin :

« A bien considérer, la raison susdite ne semble pas seulement montrer que la société de l'homme et de la femme dans l'espèce humaine que nous appelons mariage, doit être longue, mais aussi qu'elle doit être pour toute la vie. » (Contra Gentiles, III, 123)

Il me semblait intéressant de citer saint Thomas, ne serait-ce que pour montrer que l'accent mis sur l'enfant peut se revendiquer d'une vieille tradition. Il me semble d'ailleurs que la question de l'homosexualité pourrait être reprise plus explicitement encore à partir de là, et non, comme cela est fait le plus souvent, à partir d'une prétendue liberté absolue dans le domaine de la sexualité. Le monde contemporain a en effet tendance à considérer les questions familiales, au sens large du terme, à partir de la sexualité et d'une liberté comprise comme pouvoir subjectif absolu, alors que l'enseignement de l'Eglise part de cette communauté conjugale dans laquelle s'inscrit la sexualité. Nous avons là une réelle difficulté pour la pastorale et pour l'élaboration d'une politique familiale. Avant d'aller plus loin, il est nécessaire de clarifier le malentendu. Aussi peut-il être intéressant de reprendre cette question à partir de l'enfant et compléter ainsi les efforts faits par ailleurs pour revaloriser le mariage. Les rapporteurs le font qui, centrant la famille sur l'enfant, maintiennent le triptyque « un père, une mère, un enfant ».

Un psychanalyste français, Philippe Julien, a écrit un petit livre en 2000, intitulé « Tu quitteras ton père et ta mère », dans lequel il montre que la modernité se définit par un clivage entre la sphère publique et le domaine privé et que le privé devient le lieu de la conjugalité tandis que le public devient celui de la parentalité. Il souligne ainsi le divorce entre le lien qui unit les conjoints, d'une part, et le rapport à l'enfant, d'autre part. On peut évidemment regretter ce clivage, mais il serait imprudent de ne pas en tenir compte. L'enjeu est en effet double. Tout d'abord, partir de l'enfant, c'est prendre en compte ce qui est reconnu comme relevant du domaine public, ce qui est de l'ordre de la dimension politique.

Mais il s'agit aussi, et c'est le deuxième enjeu, retrouver le lien entre la conjugalité et la parentalité, car la conjugalité est au fondement de la parentalité. Il y aurait en effet de graves risques à considérer l'enfant comme tel, coupé de sa source. Il me semble d'ailleurs que le débat est encore largement ouvert pour sortir de la dualité entre parentalité légale et parentalité biologique. Cette dualité est une impasse et elle ne peut être résolue que si l'on revient au moment fondateur qui est précisément la conjugalité. Si la position de l'Eglise n'est bien souvent pas entendu, au double sens de ne pas être comprise et de ne pas être suivie, c'est aussi justement parce que ce lien entre conjugalité et parentalité qui est à la base de la conception du mariage dans l'Eglise, n'est plus communément accepté. L'analyse faite par ce psychanalyste rejoint la constatation que je faisais ci-dessus : il n'est pas rare que la demande de mariage vienne avec le désir d'enfant, alors que la vie conjugale est établie depuis parfois déjà longtemps en dehors de l'engagement du mariage. Dans ce contexte il est d'autant plus important de parler de famille parce que le concept de famille implique dans son acception originelle, qui reste, qu'on le veuille ou non consciemment ou non, le modèle de référence, conjugalité et parentalité.

Je voudrais donner ici un autre exemple, qui va dans le même sens, et qui est plutôt de l'ordre de la constatation : les jeunes demandent le mariage et y voient une solennisation de leur engagement, alors que leurs parents, voire grands-parents maintenant, avaient plutôt tendance à rejeter l'institution en général, y compris celle du mariage. Par ailleurs il n'est pas rare que ce soit la perspective ou le désir de l'enfant qui pousse les jeunes à se marier. Indubitablement, partir de l'enfant semble offrir de nouvelles perspectives pour élaborer une stratégie politique à partir de l'enfant, d'autant que les divers faits de pédophilie dont se nourrissent les journaux rendent l'opinion publique et les politiques sensibles à la place, au respect et au droit des enfants.

Limites de cette approche

Partir de l'enfant présente ainsi des avantages, mais aussi quelques difficultés qu'il convient de souligner. Tout d'abord la notion même de « droit des enfants » me semble trop souvent reprise et utilisée sans tout le discernement nécessaire, sans voir la difficulté posée par le concept même de « droit des enfants. » Il faut indiscutablement protéger l'enfant, mais je vois une double limite dans ce concept. La première est de considérer la famille comme une juxtaposition de personnes ayant chacune ses droits et donc d'oublier que la communauté de personnes est plus que la somme des membres qui la composent. La deuxième est que, précisément, les rapports entre les personnes, et la responsabilité des parents face aux enfants qui doivent encore acquérir leur autonomie, fait que ceux-ci ne peuvent pas être traités comme des adultes. Pour écarter toute incompréhension ou mécompréhension, je répète qu'il ne s'agit pas de considérer les enfants comme des êtres sans existence juridique et qu'il convient de les protéger, parfois contre leurs propres parents. Paul Moreau écrit en 2002 :

« L'égalité de dignité entre les enfants et les adultes est... une affirmation qui, nous l'ignorons souvent, est proprement paradoxale, intempestive. Non, décidément, oeuvrer au bien de l'enfant ne va pas de soi et d'abord parce qu'il n'est pas évident qu'il faille le considérer comme sujet, comme être ayant des droits indépendants des adultes dont il dépend. Et pourtant nous reconnaissons, dès lors notamment que nous sommes éducateurs, que notre devoir est de prendre soin de lui et de lui permettre d'accéder à l'autonomie, de telle sorte qu'il puisse parvenir à son humanité en se détachant de nous... C'est le bien de l'enfant, et non le nôtre, que nous devons toujours avoir en vue, un bien qui est d'abord sa dignité de personne humaine, c'est-à-dire de sujet. Est-ce à dire que l'enfant doit alors précisément être considéré, comme le laisse entendre une doctrine fort répandue, comme sujet de droit, et que par conséquent son bien ne puisse être profondément et durablement assuré qu'à partir du respect de ses droits ? Ne serait-ce pas alors confondre trois concepts : le bien, la dignité, les droits de l'enfant ? Serait-il en effet possible que l'éducation notamment se conforme directement, exclusivement, minutieusement aux droits de l'enfant ? Par ailleurs, pour la société en général, va-t-il de soi que le droit soit principalement la mise en forme des droits et que spécialement le droit des enfants doive se fonder exclusivement sur les droits de l'enfant ? » (Paul Moreau, La famille, enjeu citoyen, Cerf, Paris 2002, p.70)

Toutes ces questions méritent d'être posées, sans remettre pour autant en cause la place de l'enfant telle qu'elle est présentée dans divers textes comme par exemple la Convention internationale relative aux Droits de l'Enfant, de novembre 1989. (Ce n'est pas le premier texte international sur les droits de l'enfant puisque c'est le 17 mai 1923 que l'Union internationale de secours aux enfants, fondée en 1920, a adopté une première « Déclaration des droits de l'enfant » dite Déclaration de Genève reprise le 26 septembre 1924 par l'assemblée de la Société des Nations. Pour leur part, les Nations unies ont mis en place, le 11 décembre 1946, un Fonds international des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) et adopté, le 20 novembre 1959, à l'unanimité de leurs 79 Etats membres, une Déclaration des droits de l'enfant.)

L'approche de l'Eglise me semble beaucoup plus équilibrée lorsqu'elle propose une Charte des Droits de la Famille. Cette charte a été présentée par le Saint Siège en octobre 1983. Parler de Charte des Droits de la Famille, c'est présenter la famille comme sujet de droit et s'interroger sur cette réalité qui est plus que la juxtaposition des parents et des enfants : le droit de la famille est en effet autre que la somme des droits de ses membres. Et la famille est le lieu qui donne son sens au mariage comme celui également qui introduit l'enfant dans son milieu naturel d'enfant. Elle est le lieu où se fait le lien entre conjugalité et parentalité, pour reprendre les termes employés par le psychanalyste que je citais plus haut.

Politique familiale

La COMECE, dans son plaidoyer de 2005, dit clairement : « Une stratégie européenne pour les familles devrait prendre comme point de départ l'expérience personnelle profonde, inscrite dans l'histoire de l'humanité, du mariage comme lien entre une femme et un homme. Cette vision correspond à l'interprétation de l'Eglise catholique du mariage comme sacrement et comme signe de la présence de Dieu. » J'adhère bien évidemment à ce que dit l'Eglise du point de vue doctrinal, mais le discours qui part du mariage, aussi juste soit-il, contredit souvent la réalité. La situation effective n'est sans doute pas un critère suffisant de ce qui est bon et souhaitable, mais elle rend parfois difficile la compréhension de ce qui est dit. A cet égard la perspective ouverte par le rapport que je citais plus haut me semble intéressante. Mais, nous l'avons montré, elle présente aussi des limites. C'est pourquoi il me semble qu'il faut repenser une argumentation et une action à partir de la famille et non à partir du mariage ou des enfants, à côté bien sûr des actions toujours nécessaires pour promouvoir le mariage et protéger les enfants. Lorsqu'on parle des enfants, c'est presque exclusivement à partir de leur droit et non pas comme ce qui donne naissance et sens à la famille. Je voudrais faire encore une remarque sur le plaidoyer de la COMECE : l'approche sacramentelle est essentielle - ce n'est pas moi qui vais dire le contraire : j'ai fait toutes mes études sur le sacrement de mariage et cela reste mon domaine privilégié de recherche -, mais je ne suis pas sûr que, d'un point de vue politique, il faille commencer par une réflexion qui suppose l'adhésion explicite à une donnée de foi. L'action politique doit être en effet envisagée en fonction de tous les hommes, quelles que soient leur conviction. A cet égard, l'approche de saint Thomas, que je citais tout à l'heure, a valeur d'exemple : elle part de considérations naturelles sur l'enfant et la famille.

Dans un document du 11 mars 2005, intitulé « Renforcer le modèle social européen », la COMECE souligne que :

« La stratégie de Lisbonne ne peut à elle seule assurer la préservation du modèle social européen et la mobilisation de l'ensemble de la société européenne que cela requiert. Une stratégie familiale de l'Union européenne doit venir la compléter. Il est vrai que la politique de la famille relève de la compétence des Etats membres, mais il devient urgent que l'Union européenne et ses institutions examinent dans quelle mesure les initiatives, qu'elles proposent, soutiennent les familles. »

(Les 15 pays membres de l'Union européenne se sont réunis à Lisbonne en mars 2000 et ont défini un nouvel objectif stratégique dans le but de renforcer l'emploi, la réforme économique et la cohésion sociale.) La COMECE souhaite voir cette stratégie complétée par une politique familiale adaptée qui favoriserait en retour cette stratégie. Sans doute la politique familiale passera par des actions favorables au mariage d'une part, à l'accueil des enfants d'autre part. Je voudrais seulement souligner que ces deux axes doivent se rejoindre au sein d'une politique prenant en compte la famille, ne dissociant pas le mariage des enfants (en excluant la question des enfants dans les questions touchant au mariage) et ne dissociant pas non plus les enfants du mariage.

Enfin, je mentionnerai la constatation faite par le Caritas Europa dans son document de synthèse 2004, document qui souligne « la condition précaire des familles les plus pauvres dans 42 pays à travers l'Europe ». Le rapport précise que « à quelques rares exceptions près telle que la France et l'Allemagne, il y a très peu de véritables politiques familiales en tant que telles... la plupart des gouvernements nationaux mettent plutôt l'accent sur l'individu. » Cet état des faits (que je sois français ne me donne en l'occurrence aucune satisfaction particulière tant il reste beaucoup à faire et à améliorer.) me donne l'occasion de souligner la complémentarité nécessaire entre l'action politique et l'action sociale directe. Dans les deux cas le but est le même : le service du bien commun qui passe par la famille.

Il reste à mettre en œuvre ce que nous venons de souligner.

Les autres Eglises et Communautés ecclésiales

Je me suis limité jusqu'à présent à l'Eglise catholique, mais il m'apparaît cependant évident qu'un travail sur les questions familiales, comme d'ailleurs sur toutes les questions qui touchent le lien des religions et de la société civile, a tout à gagner d'une approche œcuménique, voire interreligieuse lorsque cela est possible. En effet, l'un des obstacles à l'action des religions en vue du bien commun de tous est précisément leur division. Je me contenterai de citer quelques textes qui montrent que les Eglises s'intéressent de près à cette question et sont actives auprès des instances de la société civile.

Dans le passage intitulé « prendre notre part à la construction de l'Europe », la Charta oecumenica du 22 avril 2001, texte méconnu, dit :

« Nous insistons sur le respect de la vie, la valeur du mariage et de la famille, l'option préférentielle pour les pauvres, la disposition à pardonner, et, en toutes choses, sur la miséricorde. »

Le 15 octobre 2003, les représentants des Eglises européennes ont rencontré la présidence italienne de l'Union européenne :

« En ce qui concerne l'éthique et la bioéthique, les représentants des Églises ont exprimé leur désir de voir le respect intégral de la vie humaine affirmé dans la législation européenne, en particulier quand elle est la plus vulnérable : à son commencement et à son terme. Ils ont également demandé que la nature spécifique de la famille basée sur le mariage soit sauvegardée. »

En mai 2001, le Groupe de Travail sur le Processus d'Intégration européenne, de la commission « Eglise et Société » de la Conférence des Eglises européennes a publié un document : « Les Eglises et le Processus d'Intégration européenne. » Il y est dit notamment, dans le paragraphe Identité européenne - communauté européenne :

« La vie en communauté, le rapport de l'individu à sa communauté, et le statut tant individuel que communautaire, sont des thèmes fondamentaux pour l'Europe. Leur point de départ devrait consister à souligner le rôle très spécifique de la famille comme élément constitutif de la société. Dans certains pays européens, la famille traverse une crise, crise qui a des conséquences considérables sur divers éléments de la vie en société, y compris des aspects aussi divergents que la criminalité et une vision personnelle de la société comme unité de cohésion. Les changements démographiques en Europe et le problème croissant du vieillissement dans certains pays européens sont aussi, du moins en partie, liés aux crises de la famille et de la vie en communauté. Même s'il s'agit d'un phénomène plus général, ces crises progressent plus rapidement dans certaines parties de l'Europe que dans d'autres. L'UE devrait agir davantage en faveur de la famille, non seulement par le biais de directives spécifiques, mais aussi par une attitude générale favorable dans les textes de base tels que le Traité européen et la Charte des Droits fondamentaux » ;

Et, dans le paragraphe sur la contribution des Eglises au processus de construction européenne :

« Les églises sont les gardiennes des valeurs traditionnelles de la vie en communauté. La notion de la famille comme élément de base et comme image de la société est une notion tout à fait valable pour développer des liens au sein de communautés locales plus larges mais également au sein d'une communauté de nations. »

De tout cela il ressort que les Eglises suivent de près l'évolution des politiques familiales. Il en va d'ailleurs également de leur avenir dans la mesure où l'essentiel de la transmission de la foi se fait par la famille. Il reste pourtant un large champ ouvert aux initiatives et à la créativité et on ne peut en aucun cas se contenter de ce qui se fait aujourd'hui, ni du point de vue quantitatif, ni du point de vue de l'argumentation. Il importera sans doute d'adapter les actions en fonction des différentes cultures et législations. Il sera aussi important de chercher une coopération avec les autres confessions chrétiennes et, si possible, avec d'autres religions pour une action concertée plus efficace. Enfin la construction européenne est aussi une invitation à favoriser une action concertée au niveau européen. L'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe recommandait par exemple en 2004 au Comité des Ministres « d'encourager l'émergence de politiques européennes communes dans le domaine de l'évolution démographique et des questions liées à la démographie... » Il convient de répondre par une action et une participation commune en Europe de la part des Eglises.

Perspectives

Dans tout cela on observera la pertinence de l'évolution dans les textes du Magistère de l'Eglise. En effet jusqu'à une époque encore récente, les textes parlaient d'abord du mariage pour aborder ensuite la question des enfants. Cela est évidemment compréhensible dans la mesure où les enfants apparaissent normalement comme le fruit du mariage. Mais ce « normalement » n'est plus forcément « habituel ». Désormais les textes tendent à envisager la famille comme un tout, tout en parlant ensuite du mariage qui en est à la base, et de l'ouverture à la vie. Cette évolution dans la présentation du sujet me semble devoir être suivi par une évolution similaire dans l'action politique. Il convient d'intégrer les actions pour promouvoir le mariage dans une action plus large de promotion de la famille.

A cet égard, prendre l'enfant comme point de départ peut offrir des perspectives intéressantes, alors que prendre le mariage comme point de départ risque d'aller dans le sens de l'individualisme ambiant, surtout si l'on veut, à juste titre d'ailleurs, souligner la nécessaire liberté de ceux qui s'engagent. L'enfant objective la relation des conjoints et il est sans doute plus que jamais nécessaire de prendre appui sur une telle objectivité. Toutefois cette approche a aussi ses limites, et premièrement parce qu'elle reste dans une même logique individualiste. Il est plus que jamais nécessaire de redécouvrir la famille comme communauté, comme entité particulière, autre que la somme ou la juxtaposition des membres qui la composent, entité ayant sa consistance propre, y compris du point de vue juridique. Le fait de ne plus partir du mariage d'où naît la famille, mais de prendre comme point de départ la famille, qui se fonde sur le mariage, constitue un renversement qui me semble permettre de mieux situer la problématique au plan social : il y a là précisément un enjeu capital devant une perte du sens social face à un individualisme envahissant. Cet individualisme est toutefois paradoxal, il faut bien le dire : les critères sociaux s'imposent en effet d'autant plus facilement et fortement qu'ils ne sont pas vus ou pas compris. Il n'y a en effet rien de plus vulnérable et de plus sensible aux phénomènes de mode que l'individualisme ! La famille est un enjeu essentiel dans la construction politique.

« Il semble - disait le pape Jean-Paul dans son livre Mémoire et identité - que, comme la famille, la nation et la patrie demeurent des réalités irremplaçables. La doctrine sociale catholique parle en ce cas de sociétés « naturelles », pour indiquer le lien particulier, de la famille ou de la nation, avec la nature de l'homme, qui a une dimension sociale. Les voies fondamentales de la formation de toutes société passent par la famille : sur ce point, il ne peut y avoir aucun doute. »

Le philosophe Jean-Marc Ghitti, dans son livre « L'Etat et les liens familiaux », paru en 2004, fait une distinction entre restauration et régénération et l'applique à la famille. La restauration est la réparation de ce qui est endommagé. Elle permet de ralentir sans doute le déclin, mais n'en supprime pas les causes. La régénération, quant à elle, tente de retrouver l'élan originaire. Il poursuit en disant que si l'on en reste à une restauration de la famille, on arrivera sans doute à inventer de nouvelles formes transitoires, mais les nouveaux modèles pourraient bien durer moins longtemps encore que les modèles précédents. Il convient de travailler à une régénération de la famille. Et il conclut en disant que « c'est l'essor sans limite de l'Etat qui met la famille en crise », à travers notamment l'interventionnisme (en matière de divorce par exemple).

« Parce que les liens familiaux portent, en leur destin, toutes les dimensions spirituelles propres à l'ouverture de l'âme, c'est autour d'eux que les individus pourraient se re-personnaliser, redécouvrant le plan de la profondeur. Une telle régénération de la personne et de la famille, de la personne par la famille, est sans doute porteuse d'un nombre imprévisible de libérations par rapport au totalitarisme de l'Etat social. » (Jean-Marc Ghitti, L'Etat et les liens familiaux, Cerf, Paris 2004, p.77).

Parmi toutes les actions possibles et souhaitables, il me semble également important de favoriser une formation interne interdisciplinaire sur les questions relatives à la famille. Les chrétiens eux-mêmes n'ont pas toujours la formation et l'information nécessaires sur ces questions. Il convient de renforcer les convictions dans un esprit de dialogue avec les autres.

Il est enfin évidemment nécessaire de suivre de près les évolutions de la législation et des politiques familiales tant au niveau européen qu'au niveau de son propre pays, de souligner et de mettre en valeur les points positifs, tout en intervenant dans le débat et dans l'élaboration d'un politique familiale plutôt que d'en regretter a posteriori les limites.

Il me semble que, face à ces défis, les Associations Familiales Catholiques en Europe ont une contribution propre à apporter.

Frère Jean-Yves Brachet,
dominicain


haut de page


version 1.0 - © Copyrights DOMUNI 2006 - tous droits réservés
biblio.domuni.org