Etude réalisée par Jean-Michel MALDAMÉ*,
dominicain

À propos de Da Vinci Code
Marie-Madeleine
entre fantasme et réalité


* Jean-Michel Maldamé est dominicain, Docteur en théologie, Professeur à la Faculté de Théologie de l'Institut catholique de Toulouse, Doyen émérite de la Faculté de philosophie de l'Institut catholique de Toulouse, enseignant à Domuni et membre de l'Académie pontificale des Sciences.


Version 2, du 19.06.2006


Le succès du livre et la publicité faite pour Da Vinci code, le roman de Dan Brown1 posent la question de la vérité apportée par les évangiles canoniques (Matthieu, Marc, Luc et Jean) confrontés avec des textes qui se présentent sous le même vocable, « évangiles », et sont qualifiés d’apocryphes. Outre The Da Vinci Code, il y a eu au début de l’année le film de Ferrara, Mary ; celui-ci met en scène Marie-Madeleine dans un sens qui s’écarte notablement de la tradition chrétienne. Face à la puissance des images, il ne suffit pas de s’indigner, mais il faut faire un travail critique. Un travail scientifique s’impose, donc.

Les films mentionnés s’inspirent de textes gnostiques où Marie-Madeleine est présentée comme la disciple de Jésus par excellence, en particulier L’évangile de Philippe et l’évangile de Marie. Les textes gnostiques sont cités pour détruire l’autorité des quatre évangiles canoniques, tant par les athées que par les tenants d’une religiosité dominée par l’ésotérisme. Le roman de Dan Brown, Da Vinci Code, utilise ces textes pour dire que « l’église de Pierre » aurait trahi l’intention de Jésus qui aurait voulu que Marie-Madeleine prenne la tête du mouvement dont il était l’instigateur. L’action militante féministe est tout heureuse de voir des textes anciens évoquant une opposition entre une église dominée par les hommes et une église où les femmes ont une place privilégiée. La référence au féminisme nord-américain, pour justifier le succès de ces textes, ne me paraît pas suffisante. Il y a une raison plus profonde : selon mon interprétation, la fascination exercée par les textes gnostiques vient des analogies entre notre culture et celle de l’Antiquité où est apparu le mouvement gnostique. Il faut donc présenter le mouvement gnostique pour lui-même.

1. Le mouvement gnostique

L’étude du mouvement gnostique a été renouvelée depuis que l’on a retrouvé en 1945 à Nag Hammâdi la bibliothèque d’une communauté gnostique2. Les érudits ont pu avoir accès à des textes déjà connus ou à des textes dont on ne connaissait l’existence que de manière indirecte – le dernier d’entre eux étant L’évangile de Judas dont on a fait coïncider la publication avec la Semaine Sainte 2006, pour assurer le succès de l’opération de lancement de ce texte.

étudier le mouvement gnostique est fort complexe. Je ne prétends pas trancher les questions qu’il pose, car la solution rencontre des problèmes d’interprétation fort complexes. Deux écoles s’opposent. Pour les uns, le mouvement gnostique est une dissidence chrétienne : certains traits du christianisme y étant déformés. Pour d’autres, au contraire, le mouvement gnostique est étranger au christianisme à qui il n’aurait emprunté que certains thèmes. Pour ma part, je pense qu’il faut privilégier la première hypothèse : le mouvement gnostique est une déformation du christianisme3 même s’il a pu emprunter certains éléments mystiques venus d’Orient (via la mythique Perse)4. L’origine chrétienne du mouvement gnostique n’assure pas son unité. Il y a des divergences notables entre les communautés ; il y a parmi elles des communautés résolument antichrétiennes – soit qu’elles aient radicalisé leur rupture, soit qu’elles aient puisé dans un fonds non chrétien.

1. La Gnose

Le nom même de ce mouvement est un terme chrétien. Le mot gnose est la transcription du terme grec gnosis qui signifie connaissance. Or la connaissance ou gnose est une des grandes valeurs du Nouveau Testament, chez saint Paul et chez saint Jean en tout premier lieu. Pour le Nouveau Testament, Jésus est la révélation de Dieu et il apporte le salut. Celui-ci repose sur la connaissance de Dieu en lui-même ; c’est une révélation qui donne accès à Dieu en vérité dans la prière ; elle a aussi une dimension pratique puisqu’elle donne la connaissance de la volonté de Dieu, c’est-à-dire de la voie qui permet d’accéder au bonheur et à la vie éternelle. Ce thème de la connaissance, présent chez saint Paul et saint Jean5, a trouvé un développement majeur chez les Pères de l’église et tout particulièrement à Alexandrie et en égypte, mais aussi dans l’ensemble de l’empire gréco-romain.  Le chrétien est qualifié de « connaissant » – en grec « gnostique » - car il a eu accès à la connaissance par la révélation de Dieu ; il est au sens propre du terme grec un gnostique. Ce mot est un titre de gloire revendiqué par l’église où la prière monastique du matin comporte la psalmodie du cantique de Zacharie où on lit l’expression « connaissance du salut » (Lc 1, 77) expression qui signifie plus que l’objectivité d’une doctrine, mais bien le caractère salvifique de cette connaissance.

Le titre de gnostique a été revendiqué par certaines communautés qui l’ont inscrit dans une construction théologique et cosmologique qui a été considérée comme déviante par l’ensemble des communautés chrétiennes, comme le montre le grand traité écrit par saint Irénée, habituellement appelé Contre les hérésies ; Irénée attaque et réfute la « gnose au nom menteur » - ce titre dit bien qu’il dénonce une falsification de l’authentique gnose chrétienne6. À l’époque moderne, le terme de « gnose » est devenu un terme technique chez les spécialistes pour désigner ce mouvement qui se développe aux deuxième et troisième siècles de notre ère – et l’on dit donc « Gnose » pour le qualifier, au risque d’oublier que le terme désigne une valeur chrétienne tout à fait « orthodoxe ».

2. Unité de la Gnose

Le mouvement gnostique repose sur différentes traditions que la recherche moderne a essayé d’unifier. Je vous propose donc une interprétation synthétique. Elle repose sur plusieurs points de doctrine.

1. Le premier point est l’unité fondamentale du système gnostique. Je prolonge la thèse de Hans Jonas7 qui a vu dans les mouvements gnostiques une philosophie de l’existence, une expérience de la difficulté de vivre et du rapport au malheur du monde. Cette expérience s’enracine dans une situation sociale qui a été étudiée8 : celle de l’empire où les populations sont victimes d’une expérience de déracinement : tant par l’esclavage que par les exigences de la gestion d’un empire aux dimensions du monde, une part importante de la population vit dans une situation qui peut être traduite par le terme d’exil. L’expérience première est celle d’un monde où l’être humain est en exil. La construction intellectuelle s’enracine dans une expérience humaine fondamentale : l’exil ; elle reçoit une explicitation théologique, cosmologique et politique.

2. L’explication théologique repose sur le sens de la transcendance de Dieu. Dieu est au-delà de toute représentation ; il n’est pas nommé de manière adéquate quelle que soit l’expression choisie. Ce Dieu inconnu est donc celui qu’il faut rejoindre et pour cela, il faut s’arracher au monde matériel qui est mauvais par nature. L’explicitation spirituelle devient cosmologie de la chute. Pour la Gnose, la production du monde est le fruit de la désobéissance des êtres spirituels, désobéissance qui a entraîné un asservissement dans la matière. Un scénario dramatique est mis en œuvre. On peut le schématiser de la manière suivante : les êtres spirituels ou divins sont personnifiés dans des entités - on les appelle archontes, puissances, dominations, archanges… ; chaque entité représente ce que dans la théologie et la métaphysique classique on appelle un « attribut divin ». Dieu est bon, grand, beau, vrai, sage, juste… Chacune de ces qualités est personnifiée dans des êtres purement spirituels : la vérité, la grandeur, la bonté, la sagesse, la force, la paix…. Cette personnification est soucieuse de la complémentarité ; pour cette raison, les uns sont présentées au masculin et les autres au féminin, de manière à ce que leur union assure une plus grande perfection. Ils n’ont pas su vivre leur présence harmonieuse auprès de Dieu. Les êtres célestes ont été mus par un sentiment d’orgueil ; ils ont voulu accéder à une place qui n’était pas la leur et cela a introduit le désordre. C’est ainsi que Sophie, qui est toute sagesse, s’est dévoyée ; elle a entraîné dans sa chute le Démiurge (mot grec qui signifie artisan) qui a produit le monde à l’encontre de la volonté de Dieu. Le monde matériel est donc le fruit d’un être mauvais. Dans cette chute, les esprits humains, qui étaient purs et sans souillure, ont été entraînés et sont devenus prisonniers de la matière.

3. Le salut consiste donc à se purifier de toute attache matérielle pour accéder à un être purement spirituel. Pour arracher l’humanité à la perdition, le Dieu transcendant a envoyé Jésus, qui est venu dans le monde pour donner un enseignement qui permette de sauver les âmes et les arracher à la perdition. Dans cette perspective, Jésus n’est pas vraiment incarné. Il a trois corps : un corps spirituel, un corps cosmique, car c’est en lui que tout se trouve, et une apparence de corps matériel. Il n’y a pas d’incarnation au sens strict du terme9.

Ce spiritualisme est à la source d’un mouvement de purification. Il faut d’abord que les membres de la communauté gnostique rejettent le Dieu de l’Ancien Testament. Ce Dieu est le démiurge égaré ; il faut donc éliminer les textes de l’Ancien Testament qui sont trop rudes, trop violents, trop marqués par le souci temporel et le nationalisme juif, au profit d’une religion purement spirituelle et universelle. Ce spiritualisme veut éliminer la figure patriarcale de Dieu10. Malgré ce rejet de l’héritage juif, les figures gnostiques sont pour la plupart issues du texte biblique dans la période qui précède Moïse et Abraham (Seth, Caïn…, patriarches de l’humanité) – ce qui donne une portée d’universalité aux textes.

3. La communauté gnostique

La communauté gnostique est donc une communauté où on vit un idéal spirituel qui consiste à mépriser tout ce qui est matériel pour s’attacher à ce qui est purement spirituel. Le mariage est proscrit… Ce qui explique pourquoi les communautés étaient peu nombreuses, puisque s’arrachant à la condition commune. Dans la logique de l’opposition à toute institution, les figures marginales sont promues ; c’est ainsi que les figures de Judas et Marie-Madeleine sont privilégiées. Ils représentent une alternative à la structure épiscopale de la « grande église ». Pour les gnostiques, ces figures sont porteuses d’une vérité plus haute, car réservée à des initiés. Ce sont ces textes qui sont à la base des ouvrages et films qui sont l’occasion de notre rencontre.

Le succès de la gnose aujourd’hui est dû au fait que notre culture fait de nous des exilés, dans le phénomène dit de mondialisation. Comme nous habitons des grandes métropoles, les nécessités de la migration pour le travail ou pour l’habitat, font que notre culture – et tout particulièrement la culture nord-américaine – est marquée par l’expérience de l’exil. Pour cette raison, les thèmes de la spiritualité gnostique trouvent un écho dans notre culture. Par ailleurs, le rationalisme et le matérialisme ambiant font que les thèmes de la vie spirituelle sont des thèmes de contre-culture qui s’associent bien avec le rythme moderne qui découpe le temps vécu en moments bien séparés : on peut donc vivre à la fois dans un certain matérialisme hédoniste et s’accorder des espaces de pure spiritualité sans faire le lien existentiel entre l’un et l’autre dans le mépris de toute règle morale.

2. Marie-Madeleine dans les évangiles

Il est clair que les textes gnostiques ont été écrits aux deuxième et troisième siècles pour les plus anciens et qu’ils n’apportent pas d’information que l’on puisse prendre au sérieux pour écrire une histoire des origines chrétiennes. Tous les historiens s’accordent sur ce point. Pour parler de Marie-Madeleine, il faut donc revenir aux sources et voir ce qu’en disent les évangiles canoniques qui sont écrits par des témoins oculaires11. La lecture de ces textes n’est pas simple, car la pluralité des évangiles, la diversité des points de vue et l’enracinement communautaire des textes demande un travail minutieux. Il est heureusement mené à bien et nous avons des études historiques qui répondent à toutes les exigences de la science et qui évitent les simplismes qui ont été avancés lorsque la méthode historique s’est mise en place dans les travaux universitaires. On peut donc parler avec sérieux des personnages du Nouveau Testament. Ainsi le fait John P. Meier dans les quatre volumes de son étude vaste et fort érudite qui est en cours de publication en français12. On peut donc distinguer entre la figure de Marie-Madeleine et la personne qui est présentée dans les évangiles.

La figure populaire de Marie-Madeleine est née de la fusion entre trois femmes qui apparaissent dans les récits évangéliques13. Les historiens relèvent que ces trois femmes sont différentes.

1. La pécheresse pardonnée

La première n’a pas de nom. C’est une inconnue qui vient rencontrer Jésus alors qu’il est à table chez Simon le pharisien (Lc 7, 36-50). Jésus est à table chez un pharisien – donc un homme de grande moralité et de grande rigueur dans sa pratique religieuse. Une femme entre dans la salle. Elle se met aux pieds de Jésus, fond en larmes, verse du parfum sur les pieds de Jésus qu’elle essuie de ses cheveux. Ce geste a pour effet d’outrer le pharisien, puisque cette femme est connue comme « pécheresse dans la ville ». Cet acte rompt le pacte social d’un repas en bonne compagnie et cette femme pose des actes qui relèvent de l’intimité conjugale ou de l’érotisme – cette attitude compromet Jésus – qui se montre plus sensible à la vérité du geste de la femme qu’aux conventions et idées toutes faites de l’homme de « grande moralité ». Au pharisien outré, Jésus rétorque une parabole sur les débiteurs à qui une dette est remise : à l’un beaucoup, à l’autre peu… puis Jésus demande qui doit être le plus reconnaissant. Le texte oppose donc le pharisien et la pécheresse repentante qui est pardonnée, tandis que peut devenir l’icône de la conversion et une figure du pardon.

Que cette femme se soit manifestée par une onction a permis de la rapprocher d’une autre femme, Marie, la sœur de Marthe et de Lazare.

2. Marie de Béthanie

La sœur de Marthe et de Lazare, qu’il convient d’appeler Marie de Béthanie, a fait une onction à Jésus. L’épisode est rapporté par tous les évangiles. Cette onction a lieu lors du repas célébré pour fêter le retour à la vie de Lazare14. Le geste de Marie est clair : pour honorer Jésus qui a rendu la vie à son frère, elle lui verse un parfum précieux sur la tête. Le geste est habituel en Orient où on offre du parfum pour honorer quelqu’un. Nous reviendrons sur les détails du récit au cours duquel Jésus annonce sa mort prochaine et Judas manifeste une certaine cupidité. Le sens de la scène est différent de ce qui s’est passé chez le pharisien : il ne s’agit pas de demander pardon, mais de remercier. Jésus donne un sens nouveau à ce geste en le liant à sa sépulture.

Cette Marie de Béthanie est mentionnée dans les évangiles à deux autres reprises. D’une part, par Jean lors du récit de la résurrection de Lazare ; et, d’autre part, par Luc dans l’épisode qui met en scène Marthe et Marie, celle qui fait le travail de préparation du repas et celle qui se contente d’écouter Jésus (Lc 10, 38-41). La leçon est importante : ce qui prime pour le salut c’est la foi qui est réception de la parole15.

Dans ces trois épisodes, il paraît que Marie de Béthanie est dans une relation affective forte avec Jésus : chez saint Luc, il semble qu’elle soit préférée à sa sœur. Saint Jean corrige cette préférence. Lors de la résurrection de Lazare Jean dit « Jésus aimait Marthe et sa sœur » (Jn 11, 5) et il fait de Marthe la porte-parole de la foi la plus pure (Jn 11, 27)16. Elle est la première à affirmer sa foi : « Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde » (Jn 11, 27) et à adhérer à ce qu’il dit de la résurrection.

3. Marie-Madeleine

La troisième femme est Marie de Magdala. Celle-ci est mentionnée à trois moments dans les évangiles. D’abord, un texte de Luc donne des précisions sur les disciples qui accompagnent Jésus ; outre les hommes, il nomme la présence de plusieurs femmes et Luc donne le nom de trois d’entre elles : Marie de Magdala (ou Marie la Magdaléenne), Jeanne et Suzanne. Il précise que de Marie de Madgala « sept démons étaient sortis » (Lc 8, 1-3). Le nom de Magdala se réfère à un lieu – il a été localisé par les archéologues sur les bords du lac de Tibériade ; la ville était prospère à cause du commerce et de la pêche. Remarquons tout de suite que la mention des démons a donné lieu à l’identification de cette femme avec la pécheresse anonyme venue chez Simon le pharisien, mais cette identification n’est pas faite par Luc.

En second lieu, tous les évangiles mentionnent la présence de Marie de Magdala au pied de la croix. Elle fait partie des femmes qui accompagnent Jésus17. Ils donnent acte de la fidélité de ces femmes qui accompagnent Jésus jusqu’à sa mort et à sa sépulture.

En troisième lieu, tous les évangiles mentionnent la présence de Marie-Madeleine au tombeau. Si ces femmes ne sont pas individualisées dans les synoptiques, Jean rapporte un événement singulier qui met en scène Marie seule (Jn 20, 11-18). Elle est l’objet de la première apparition du ressuscité abondamment représentée dans l’art chrétien dans la scène appelée en latin noli me tangere – ne me touche pas. Elle se voit investie de la charge d’apporter la bonne nouvelle de la résurrection de Jésus aux apôtres. Nous reviendrons sur ce point.

Il y a trois femmes. Les historiens et les exégètes modernes pensent que ces trois femmes sont différentes et que les liens qu’il y a entre elles ne sont pas la preuve que ce soit la même. Mais la tradition ne l’a pas entendu ainsi et a fusionné ces trois femmes en une seule pour former la figure de Marie-Madeleine. Pourquoi cette fusion ? Il me faut l’expliquer plus en détail et pour cela commencer par montrer les incompréhensions des romans et des films évoqués.

3. Marie-Madeleine chez les gnostiques

Dans les textes apocryphes retrouvés et étudiés dans une perspective scientifique, on a relevé de nombreuses mentions de Marie-Madeleine. La référence à celle-ci relève de l’opposition de l’hérésie gnostique à l’égard de toute institution et donc de l’autorité de l’église fondée sur les apôtres et en particulier avec l’autorité de Pierre. Le mouvement gnostique privilégie les sources marginales (Judas, Marie-Madeleine…). Examinons les divers traités gnostiques.

1. Marie-Madeleine disciple éminente

Dans l’évangile de Thomas, rien ne distingue Marie-Madeleine des autres disciples. L’originalité est de lui donner une part entière dans l’assemblée des disciples ; elle intervient à égalité avec les autres apôtres. Dans la Sagesse de Jésus-Christ, elle occupe une place parmi d’autres, à égalité avec les apôtres. Une phrase de ce texte est complexe à interpréter : elle dit qu’une parcelle du divin est dans l’humanité et il est possible que cette parcelle du divin soit Marie-Madeleine – mais ce n’est pas sûr.

Dans la Pistis Sophia, Marie-Madeleine est l’interlocutrice privilégiée de Jésus : sur 115 questions posées par les disciples, 67 sont posées par elle et Jésus lui déclare « Marie tu seras heureuse entre toutes les femmes puisque c’est toi qui seras le Plérôme de tous les plérômes et la Perfection de toutes les perfections ». ceci excite la jalousie des autres disciples.

C’est dans l’évangile de Marie qu’elle occupe la place la plus importante à la source des spéculations actuelles. Le texte qui leur sert de fondement rapporte les apparitions du ressuscité. On lit :

Les disciples étaient affligés : ils pleurèrent abondamment et dirent : « Comment irons-nous vers les païens et comment proclamerons-nous l’évangile du Royaume du Fils de l’Homme ? Ils ne l’ont pas épargné, comment nous épargneront-ils ? » Alors Marie se leva, elle les embrassa tous et dit à ses frères : « Ne pleurez pas et ne soyez pas dans la peine ni le doute, car sa grâce nous accompagnera tous et nous protègera : louons plutôt sa grandeur, car il nous a préparés et faits hommes. » Par ces paroles, Marie retourna leurs cœurs vers le Bien ; ils se mirent à commenter les paroles du Sauveur

Jésus aurait accordé à Marie-Madeleine une vision secrète, grâce à laquelle Marie-Madeleine serait devenue porte-parole de Jésus. Elle exhorte ses compagnons à l’unité, puis elle fait un récit de l’ascension de l’âme qui va jusqu’à Dieu. C’est Marie-Madeleine qui devient ainsi vicaire du Christ. Ceci suscite le rejet des autres qui sont enfermés dans le mauvais rôle. Pierre est présenté comme un cynique irascible qui refuse de recevoir la parole d’une femme. C’est ce texte qui est mis en scène dans le film Mary et pris comme source du roman Da Vinci Code. Mais ce dernier n’est pas fidèle à la tradition gnostique.

2. Marie-Madeleine au-delà du féminin dans la Gnose

Dans le mouvement gnostique, tout ce qui est charnel est mauvais. Le mariage est un état de péché qui est fait pour les êtres englués dans la chair et prisonniers de l’esprit du monde. Aussi la présentation de l’évangile selon Marie18 qui est écrit dans un contexte chrétien et surtout l’évangile selon Philippe19 qui est anti-chrétien ne doivent pas être lus avec les yeux de l’esprit moderne.

En effet, dans la philosophie gnostique, Dieu est au-delà de tout. Il unit en lui le féminin et le masculin. La chute originelle a séparé cette richesse qui vient de l’androgynie. Aussi le salut consiste à revenir à l’androgynie. Il y a en tout être une part féminine et une part masculine ; il faut les assumer dans un processus d’initiation qui suppose l’abstinence sexuelle – puisque alors on se situe en mâle et en femelle et on tombe dans l’animalité du corps. Or pour que chacun puisse dépasser la condition charnelle, il faut l’aide d’un autre qui apporte un complément et par là s’opère le salut. Ceci permet de comprendre les références à Marie-Madeleine faites dans l’évangile selon Philippe.

1. La première référence présente Marie sous divers aspects. Elle est tout à la fois la mère, la compagne et la sœur de Jésus, à partir d’une glose de l’évangile où Jésus dit « Quiconque fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma sœur et ma mère » (Mc 3, 35) quand il tient sa famille à distance ; cette phrase dit la perfection de la foi qui transcende les liens charnels20.

2. L’union parfaite entre le Logos et Marie-Madeleine est signifiée par l’échange d’une salutation affectueuse. Le texte qui sert à le dire est conjectural ; à cause des nombreuses lacunes. On lit en effet : « Et le compagnon des […] Marie de Magdala. […] elle plus que [….] les disciples […] l’embrasse [….] sur sa [….] ». Cette phrase a été reconstituée ainsi par les spécialistes :

La Sagesse, qui est appelée stérile, est la Mère des anges. Et la compagne (koinonos) du Fils est Marie-Madeleine. Le Seigneur aimait Marie plus que tous les disciples et il l’embrassait souvent sur la bouche. Les autres disciples le virent aimant Marie, ils lui dirent : » Pourquoi l’aimes-tu plus que nous tous ? » Le sauveur répondit, il lui dit : « Comment se fait-il que je ne vous aime pas autant qu’elle ? (Sentence n° 55).

Il faut remarquer que les éditions scientifiques indiquent nettement ce qui est conjectural et interprétation des lacunes et des mots difficiles21. Les textes de vulgarisation éludent ces nuances22 et de ce fait induisent en erreur.

Selon cette interprétation, il y a eu un « baiser de bouche ». Est-ce de l’érotisme dans le style d’Hollywood ? Non, car dans le contexte des communautés gnostiques, le baiser de bouche est un rituel d’initiation : il consiste en une fusion des souffles et donc des âmes. Faute de cette communion des esprits, il y a la stérilité.

3. Cette interprétation s’accorde à l’anthropologie selon laquelle il y a une hiérarchie dans l’être humain : le corps, l’âme et l’esprit (selon une traduction qui ne saurait rendre les nuances d’une anthropologie différente de la nôtre). Le gnostique doit quitter les deux premiers stades pour accéder au pur spirituel. Sans le renoncement, il n’y arrive pas : donc pas d’union sexuelle – ce serait tomber dans le charnel qui est corrompu ; pas d’affectivité – ce qui serait en rester au plan biologique de l’âme ; mais le pur amour qui se situe au plan purement spirituel. Il ne faut pas en rester au plan de l’âme (ou psychè qui est stérile). Il faut accéder à l’esprit qui transcende la distinction sexuelle. Ces explications permettent de comprendre en quel sens, pour faire l’éloge de Marie-Madeleine, l’évangile de Thomas dit qu’elle est devenue un être mâle23.

 Simon Pierre leur dit : « Que Marie nous quitte, car les femmes ne sont pas dignes de la Vie ». Jésus dit : « Voici que moi je l’attirerai pour la rendre mâle, de façon à ce qu’elle aussi devienne un esprit vivant semblable à vous, mâles. Car toute femme qui se fera mâle entrera dans le Royaume des cieux ». (évangile selon Thomas, n° 114)24.

Dans ces textes difficiles à interpréter, il n’y a donc nulle apologie de la sexualité – au contraire ! C’est donc une tout autre anthropologie que celle des modernes qui font de Marie-Madeleine l’amante de Jésus au sens moderne du terme : celle qui a des relations sexuelles avec Jésus. Pour trancher cette question, il faut revenir aux documents qui ont autorité au plan historique, les évangiles canoniques.

4. Marie-Madeleine épouse de Jésus ?

Le terme de compagne employé pour dire la relation privilégiée de Jésus et de Marie-Madeleine ne saurait donc désigner une situation de mariage. La thématique moderne est différente.

1. Fantasmes contemporains

Sur ce point l’argumentation moderne est la suivante. Jésus est véritablement homme – ce qui est conforme à la foi catholique la plus traditionnelle. Or pour les modernes, un homme doit avoir une vie sexuelle active… On en conclut que Jésus devait avoir une vie sexuelle active et on le met en relation avec Marie-Madeleine. De grands romans développent cette supputation. Le plus connu est celui de Nikos Kazantzakis, La Dernière Tentation du Christ (1955), car on tiré de ce roman le film de Martin Scorcese (1988) qui a fait scandale. Mais il y en a bien d’autres.

Le dernier que j’ai lu est celui de l’auteur portugais José Saramago, prix Nobel de littérature, L’évangile selon Jésus-Christ. Dans ce roman, écrit par un homme qui se dit athée, Marie-Madeleine est une prostituée de luxe ; elle devient amoureuse de Jésus qui vit chez elle pendant son ministère en Galilée. Le livre est écrit pour dénoncer l’autoritarisme et la violence des religions face auxquelles Jésus se dresse – puisque, au temps de son adolescence, Jésus aurait été témoin de la mort du mari de sa mère, Joseph, qui fut crucifié par les Romains.

Nous sommes là dans l’ordre du roman qui relève du fantasme érotique de la société contemporaine. Comment en est-on venu à cette image de Marie-Madeleine ? Je propose l’interprétation suivante.

2. Une dérive moderne

De la fusion des trois femmes de l’évangile en une seule figure, la tradition a fait de Marie-Madeleine la figure de la vie contemplative, puisque louée au détriment de Marthe, censée représenter la vie active. Le thème a été lié à ce qui est dit de la pécheresse chez Simon le pharisien : Jésus dit que les nombreux péchés de cette femme sont pardonnés parce qu’elle a beaucoup aimé. La théologie mystique développe le thème de l’amour qui est un feu purificateur. Si elle a beaucoup péché, le feu de l’amour l’a purifiée. Dans cette ligne, aux XVIe et XVIIe siècles, Marie-Madeleine devient une figure de la vie mystique qui est la rencontre de l’âme et de Dieu. En Espagne, Thérèse d’Avila (1515-1582) et, en France, Pierre de Bérulle (1575-1629) font de Marie-Madeleine l’idéal de la vie mystique et appliquent à ce propos des thèmes tirés du Cantique des cantiques.

Quand cette théologie affective des mystiques est reprise par des auteurs qui lui sont totalement étrangers et qui ignorent la dimension métaphorique du langage mystique des auteurs classiques, on imagine une relation sexuelle entre Jésus et Marie-Madeleine. C’est cette dérive sensualiste qui a donné naissance à la figure érotique de Marie-Madeleine reprise avec complaisance par les romanciers athées et relayée par les ennemis de l’église catholique dont il faut dénoncer les abus. La figure de Marie-Madeleine est fantasmée dans le registre de la sensualité.

3. Les évangiles

Les textes du Nouveau Testament ne disent pas que Jésus ait été marié. Que signifie ce silence ? Peut-on dire avec certitude que Jésus n’était pas marié ?

1. Pour répondre, je note que dans le Nouveau Testament, la famille de Jésus n’est pas absente. Les évangiles de l’enfance mentionnent Marie et Joseph. Pendant la vie publique de Jésus, sa mère Marie est présente ; pour saint Jean, elle est active à Cana et présente au pied de la croix. Les quatre évangiles mentionnent la présence (Jn 2, 12) et même l’opposition de Jésus avec ses frères (Jn 7, 2-9) dont les synoptiques donnent les noms (Mt 13,55). Pour les synoptiques, Jésus tient à distance sa mère et sa famille proche : mère, frères et sœurs (Mt 12,32). Dans les Actes des apôtres, Jacques, appelé « le frère du Seigneur », est très actif25. Donc la situation familiale de Jésus est mentionnée avec précision. Si Jésus avait été marié, ce fait aurait été mentionné. On doit donc conclure au non mariage de Jésus.

On objecte au non mariage de Jésus que pour les rabbins le mariage est un devoir. Cette exigence est présente dans la tradition pharisienne ; mais, au temps de Jésus, cette tradition n’est pas la seule. Il y avait des groupes religieux (esséniens, thérapeutes…) à forte tradition ascétique où les membres des communautés ne se mariaient pas, et ce volontairement. Jésus y fait allusion quand il parle de ceux qui renoncent aux relations sexuelles pour le Règne de Dieu (Mt 19, 12)26. Pour cette raison, la tradition qui présente Jésus comme non marié est conforme à la sociologie du temps dont le Nouveau Testament rend fidèlement compte.

La relation entre Jésus et Marie-Madeleine ne saurait être celle d’un homme et de sa maîtresse. En effet, sur ce point, l’enseignement de Jésus et la doctrine morale du Nouveau Testament sont très stricts – beaucoup plus que dans notre société permissive. Il aurait été impossible qu’une vie de communauté se soit constituée autour de Jésus s’il avait vécu le contraire de ce qu’il promouvait. La relation de Jésus et de Marie-Madeleine est d’un autre ordre.

2. Pour répondre à la question, il faut réfléchir sur la nature de l’amour humain : est-il uniquement l’amour sexuel. L’amour entre des personnes n’est pas uniquement celui du couple. Il y a non seulement l’amour entre les parents et les enfants, entre les frères et les sœurs ou la fratrie élargie ; mais il y a aussi l’engagement de l’amour pour une famille, un communauté, un pays, ou pour des entités plus large… La notion qui l’exprime est souvent celle du dévouement. La notion de fraternité est privilégiée dans la vie de communauté chrétienne. Cette notion est différente de celle qui lie les époux ou les parents et les enfants.

L’amour de Jésus réunit deux exigences qui sont difficiles à faire tenir ensemble : l’attention aux personnes singulières et l’attention à la communauté. Pour cette raison, il faut encore parler de la communauté qui naît sous l’influence de Jésus. Jésus investit ses capacités d’amour dans son engagement pour l’établissement du règne de Dieu. Ce règne est universel. La tension qui habite le récit évangélique atteste l’ampleur de cet horizon, puisque Jésus se trouve en opposition non seulement avec les autorités de son peuple, mais même avec ses apôtres. Or dans toute vie humaine les limites sont telles qu’il est difficile de mener à bien un engagement pour la communauté avec une vie de couple ou de famille restreinte. Ces deux dernières relations n’ont pas l’espace nécessaire quand la vie est orientée par un engagement. Pour Jésus, le choix d’un amour pour une communauté anticipe sa condition de ressuscité.

Ceci permet de conclure que le silence des évangiles sur un mariage éventuel de Jésus signifie qu’il n’était pas marié et la raison en est son service de l’humanité.

3. Un autre point demande examen. En effet, la référence à des épousailles est présente dans la tradition prophétique pour dire la relation du Messie et de la communauté sauvée. Cette tradition présente le Messie comme l’époux de la Cité Sainte, la Nouvelle Jérusalem. Remarquons à ce propos que la métaphore nuptiale n’est jamais employée pour une relation personnelle entre le Messie (ou Dieu) et une personne singulière, mais seulement pour la communauté ou la ville – pensées au féminin. Le titre d’époux attribué à Jésus par Jean-Baptiste ne se comprend que dans ce cadre qui exclut de fait une relation individuelle de type conjugal.

La tradition mystique qui utilisera ce thème pour la relation de l’âme et de Dieu-époux ne viendra que beaucoup plus tard dans les milieux de la mystique et du monachisme – la figure de saint Bernard a marqué ce thème. Il faut attendre douze siècles pour cette transformation du thème messianique. Avant de voir comment ce thème est né, il faut revenir aux textes gnostiques qui inspirent films et romans. 

5. Marie-Madeleine contre Pierre

La littérature nord-américaine s’est emparée de la figure de Marie-Madeleine dans le contexte des revendications féministes. Le texte qui fonde cette reprise est tiré de l’évangile selon Marie.

Après qu’elle eut dit cela, Marie garda le silence, de sorte que le Sauveur s’entretint avec elle jusqu’à ce moment-là. Mais André prit la parole et dit à ses frères : « Dites, que pensez-vous de ce qu’elle a dit ? Quant à moi, je ne crois pas que le Sauveur ait dit cela. Car, semble-t-il, ces enseignements diffèrent par la pensée. » Pierre prit la parole et discutant sur des questions du même ordre, il les interrogea sur le Sauveur : « Est-il possible qu’il se soit entretenu avec une femme à notre insu, et non ouvertement, si bien que nous devions nous retourner tous pour l’écouter ? L’a-t-il choisie plutôt que nous ? » Alors Marie pleura et dit à Pierre : « Pierre, mon frère, que penses-tu donc ? Crois-tu que c’est moi qui aie imaginé cela toute seule dans mon cœur ou que je mente à propos du Sauveur ? » Lévi répondit et dit à Pierre : « Pierre, depuis toujours tu as un caractère irascible. Je te vois maintenant contre la femme comme le font les adversaires. Pourtant, si le Sauveur l’a rendue digne, qui es-tu donc, toi, pour la rejeter ? En tout cas, le Sauveur la connaît très bien. C’est pourquoi il l’a aimée plus que nous ? »27.

Ce texte opère une intéressante reconfiguration de la situation des apôtres. Marie représente l’initiée. Elle a eu une vision. André représente le scepticisme naïf, l’inquiétude spontanée face au changement. Pierre représente le scepticisme cynique et irascible28 et l’antiféminisme primaire du monde sémitique. Lévi représente la vision du groupe : il affirme l’élection de Marie. Les positions reflètent les débats internes au gnosticisme : il souligne la tradition cachée et ridiculise la position de la « Grande église ».

Cette contestation a été reprise dans certains mouvements féministes. Ils se sont appuyés sur la figure de Marie-Madeleine pour en faire un emblème. Le courant de théologie dit féministe n’est pas le fait de quelques marginaux ; aux états-Unis il a un statut universitaire reconnu et il s’appuie non seulement sur des études rigoureuses mais sur une expérience ecclésiale large et diversifiée29. Dans l’église catholique, le débat s’est figé à propos de l’accès des femmes au ministère presbytéral30. L’exclusion des femmes des services d’église est considérée comme une infidélité à Jésus qui a associé les femmes à la gestion de la communauté, comme le montre la mention de trois femmes dans le récit évangélique : « Jésus cheminait à travers villes et villages prêchant et annonçant la bonne nouvelle du Royaume de Dieu. Les Douze étaient avec lui, ainsi que quelques femmes qui avaient été guéries d’esprits mauvais et de maladies : Marie, appelée la Magdaléenne, de laquelle étaient sortis sept démons, Jeanne, femme de Chouza, intendant d’Hérode et plusieurs autres qui les assistaient de leurs bien » (Lc 8, 1-3).

On rappelle également que c’est à Marie-Madeleine que Jésus a confié en premier le message de la bonne nouvelle : elle a été saluée par la Tradition comme « apôtre des apôtres »31. Marie-Madeleine est le premier témoin de la résurrection, la figure éminente de la foi qui n’a pas défailli et la messagère de la bonne nouvelle. Tout ceci repose sur des études sérieuses qui expriment une foi parfaite – le point de contestation étant disciplinaire et non dogmatique.

Il s’agit de tout autre chose dans le courant d’idées repris par Dan Brown. Ce dernier, qui ignore manifestement toute étude scientifique, a repris le chapitre XIII du livre de Baigent et Lincoln, Holy Blood, Holy Grail32 (littéralement : Sang sacré et Saint Graal) intitulé « le secret que l’église interdit ». Sa thèse est une invention forgée de toute pièce ; elle ne repose sur rien. La thèse est conforme au roman de Dan Brown : Jésus était marié avec Marie-Madeleine. Elle ajoute que de ce mariage est né une fille (Sarah), laquelle serait l’ancêtre de la dynastie mérovingienne et légitimant ainsi la royauté de Clovis, puis la dynastie capétienne – ce qui donne un fondement au thème moderne qui veut que la France soit la fille aînée de l’église. De la sorte le Saint Graal, ce vase censé avoir recueilli le sang du Christ lors de la passion, vainement cherché par les chevaliers de la table ronde, ne serait pas un vase de matière précieuse, mais un être de chair qui serait du sang de Jésus. Ceci ne repose sur aucun document33. L’argument qui consiste à dire que parce que l’église les a détruit qu’il n’y a pas de documents, ne fait que reconnaître que cette thèse ne repose sur rien de vérifiable.

Ce parcours montre comment quelques mentions dans les textes de l’évangile permettent des reconstitutions où chacun projette ses propres imaginations. Ces figures sont contrastées – voire opposées et exclusives. La combinaison de quelques textes, leur rassemblement, leur mise en série selon des ordres différents permet de faire de Marie-Madeleine une apôtre, une pénitente, une mystique, une initiée, une contestataire… Pour cette raison, il faut revenir au texte même - ce qui me permettra de développer ma propre conviction : Marie-Madeleine est la nouvelle ève !

6. Marie-Madeleine, nouvelle ève

Pour comprendre qui est Marie-Madeleine, je fais une différence entre l’évangile de Jean et les trois autres évangiles canoniques. Dans ces derniers, il est clair que les trois femmes : la repentie anonyme, Marie de Magdala et Marie de Béthanie sont trois personnes différentes. Par contre dans l’évangile de Jean, il y a déjà une fusion des trois femmes en une seule figure.

1. La manière d’écrire de Jean l’explique. Dans son évangile, les personnes rencontrées par Jésus sont des personnes singulières – une et une seule personne bien individualisée. Mais la manière de les présenter fait de cette personne une figure qui représente plus que sa singularité personnelle. Par exemple la femme de Samarie est bien une femme du village de Sichar. Mais le récit montre qu’elle représente d’une certaine manière tout son peuple. Ceci vaut pour les bénéficiaires des guérisons opérées par Jésus : le fils du fonctionnaire royal, le paralytique, l’aveugle…, ce sont les types de ceux qui sont sauvés. Même Lazare l’ami de Jésus est la figure de tout homme appelé à ressusciter grâce à la parole de Jésus, premier-né d’entre les morts. Il en va de même avec Marie-Madeleine. C’est une femme bien réelle, bien singulière. Mais par la manière de dire les faits, elle devient une figure universelle. Laquelle ?

2. Pour le voir, il faut lire le texte. Jean unifie les trois femmes. Une différence est introduite dans le récit. Dans le récit des évangiles synoptiques qui rapportent l’onction qui est signifiée comme une figure de l’ensevelissement, il est dit que Marie de Béthanie verse le parfum précieux sur la tête de Jésus (Mt 26, 7 ; Mc 14, 4) – ce qui naturel, puisque c’est un geste de gratitude pour avoir sauvé son frère. Or Jean dit que Marie verse le parfum sur les pieds de Jésus (Jn 12,3). À mes yeux, la différence est significative, car ce changement fait que Marie de Béthanie peut être identifiée à l’inconnue qui versa du parfum sur les pieds de Jésus (Lc 7, 36s) – épisode que Jean ne rapporte pas. Cette identification permet de faire jouer à Marie un rôle symbolique. Elle fut pécheresse et Jésus l’a arrachée à son péché. L’identification va plus loin, puisque ce péché est celui dont il est question à propos de Marie de Magdala dans la liste de ceux qui accompagnent Jésus où il est dit qu’elle « fut délivrée de sept démons ».

Or c’est elle qui est rencontrée par Jésus au matin de Pâques. Que représente cette femme ? Elle représente l’humanité sauvée. Elle la représente vraiment, puisqu’elle avait été possédée par sept démons. Le chiffre sept a ici une valeur de totalité, sans qu’il soit nécessaire de supputer la liste de ces démons ou de ces péchés ; il s’agit de tout ce qui se fait de mal dans l’humanité. L’idée de prostitution vient facilement, car le terme désigne dans la Bible l’infidélité et l’idolâtrie ; la notion connotée est plus générale que celle du commerce sexuel où les femmes sont esclaves de l’argent et du désir des hommes. Celle à qui vient Jésus est donc la nouvelle ève. Pour cela, il faut une figure qui remplisse deux conditions : être femme et avoir été marquée par le péché. Marie-Madeleine représente donc bien l’humanité qui avait besoin d’être sauvée. Elle l’est par la foi et l’amour qui s’adressent au Christ ressuscité.

3. Le sens de la résurrection est ainsi manifesté. La scène se comprend en référence à la Genèse. Dans le jardin, qui représente le Paradis retrouvé, le nouvel Adam, Jésus, principe et tête de l’humanité nouvelle, rencontre la nouvelle ève, qui est lavée de tout péché parce qu’elle a été appelée de son nom34. Ainsi le récit de l’apparition à Marie-Madeleine dit qu’elle se retourna ; ce verbe ne désigne pas seulement un mouvement du corps, il dit la conversion. Dans l’évangile selon saint Jean, Marie-Madeleine est la nouvelle ève, au sens où elle figure l’humanité sauvée35.

Le salut qui est accompli est justifié par la relation d’agapè qui lie cette femme et le Sauveur. Nous entrons alors dans la logique de Jean ; la foi n’est pas pour cet évangile une simple question de connaissance ou d’obéissance, elle est amour. Le modèle proposé est donc une figure de l’humanité qui aime. Selon la théologie de la grâce, elle aime parce qu’elle a été aimée la première36. Il en va de même avec le disciple que Jésus aimait. Dans le tombeau vide, il voit et il croit, tandis que Pierre demeure incrédule. Il y a là le cœur de la vie chrétienne. La foi repose sur l’amour – l’amour crée l’espace où la foi se développe. La notion d’amour qui est ici employée est celle de l’agapè. Elle insiste sur le fait que l’amour est relation qui transcende les catégories religieuses et les exigences morales. L’agapè ne les abolit pas ; il les accomplit. Le langage de l’amour est ici repris.

4. Le langage de l’amour est ouvert sur un au-delà des catégories juridiques. C’est la raison pour laquelle, cette élévation est l’occasion chez certains d’un renversement du sens de l’évangile. Le langage de l’amour est présenté en opposition à la norme sociale et il est ramené à une dimension charnelle ; Marie-Madeleine est comprise comme l’amante de Jésus au sens moderne du terme – maîtresse, compagne ou épouse.

Notons enfin que le titre de nouvelle ève est attribué à Marie. Mais le sens est différent. Marie est le renversement d’ève : l’une est à l’origine du péché, l’autre est sans péché. Il y a pour Marie une nouvelle création. Marie est une figure eschatologique. Au contraire, la figure de Marie-Madeleine dit le salut de l’humanité qui a péché. Elle est pardonnée et sauvée. Les deux figures ne sont pas exclusives.

La figure de Marie-Madeleine représente bien la communauté des croyants, ce sont des pécheurs pardonnés. C’est en ce sens que Jésus dit à Marie-Madeleine : « je monte vers mon Père et votre Père » (Jn 20, 17) ; la rencontre de Jésus et de Marie-Madeleine est ainsi la figure du temps du salut : Jésus prend avec lui l’humanité et monte avec elle vers son Père.

7. Marie-Madeleine : figure, fantasme et réalité

Marie-Madeleine est donc une figure : ce mot théologique signifie que la personne concrète (dont l’existence historique est avérée) représente un universel et donc vaut pour beaucoup d’autres. Ainsi toute figure est ouverte ; elle fonctionne dans la logique de la foi, mais elle est aussi disponible pour des interprétations diverses où il y a place pour le fantasme comme nous venons de le voir.

1. L’unification de ces trois femmes en une seule - Marie-Madeleine - est due à une grande figure de l’église latine, saint Grégoire le Grand. Avant lui, les Pères distinguent les trois femmes37 ; Grégoire les identifie dans sa prédication. Il fait de Marie-Madeleine une figure emblématique pour son peuple : une église qui peine sous la misère morale et spirituelle après les invasions barbares et qu’il appelle à aimer le Christ plus que tout. Il développe à ce propos un élément mystique important : celui de l’amour. Cet amour qui s’est dévoyé en érotisme pendant sa vie de débauche, devient l’amour qui s’accomplit en agapè et qui s’est révélé la source de la sainteté. La figure sert à appeler les pécheurs à la pénitence. C’est cette figure qui habitera la littérature chrétienne de manière habituelle.

2. Au Moyen Âge, la figure de Marie-Madeleine a été reprise dans un cycle de légendes qui sont construites à partir de la figure de Marie l’égyptienne. Selon la légende qui est écrite au IXe siècle, cette femme a été courtisane à Alexandrie ; à sa conversion, elle part au désert vivre une vie érémitique dans une pénitence radicale : pas de nourriture, pas de vêtement… passant ainsi d’un extrême à un autre. Elle ne rencontre qu’un seul homme, le jour de sa mort, un prêtre qui lui donne la communion. Cette légende est reprise au XIe siècle par la légende qui fixe Marie-Madeleine à la grotte de la Sainte-Baume, en Provence38. Pour l’y faire venir, la légende dit que Marie a été persécutée par les Juifs et qu’embarquée de force avec son frère, sa sœur et d’autres disciples39 sur un vaisseau sans rame, ni voile, ni gouvernail, elle est arrivée à Marseille ; tandis que son frère et sa sœur évangélisent le pays, elle se retire dans la pénitence, nourrie par les anges… Cette figure est originaire de Vézelay qui pour posséder des reliques cautionne les légendes qui font venir Marie-Madeleine en Provence et qui enrichissent la France de reliquaires : l’un à Vézelay, l’autre à Saint-Maximin. La critique de cet amalgame est venue des humanistes – en particulier Lefèvre d’étaples et elle est aujourd’hui reprise par les études scientifiques. Cette figure est au cœur des dévotions populaires.

4. La figure de Marie-Madeleine a servi à justifier la vie contemplative à partir du texte de l’évangile qui rapporte : « Comme Jésus faisait route, il s’arrêta dans un village et une femme, nommée Marthe le reçut dans sa maison. Celle-ci avait une sœur nommée Marie qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. Marthe, elle, était absorbée par les multiples soins du service. Intervenant elle dit au Seigneur : ‘Seigneur cela ne te fait rien que ma sœur me laisse servir toute seule ? Dis-lui donc de m’aider’. Mais le Seigneur lui répondit : ‘Marthe, Marthe, tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses ; pourtant, il en faut peu, une seule même. C’est Marie qui a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée » (Lc 10, 38-42).

Cette tradition est reprise dans le courant de la devotio moderna qui se développe à partir du XIVe siècle dans les milieux laïques. Les confréries laïques prennent en charge la vie de l’église : œuvres de miséricorde, de solidarité, de vie spirituelle. Les femmes s’organisent dans des confréries où elles vivent hors de la domination masculine. Ce courant spirituel se réfère plus facilement à Marie-Madeleine qu’à la Vierge Marie dont la virginité in partu et post partum est un obstacle à l’identification à la vie des familles chrétiennes.

Des femmes et des hommes de toutes conditions peuvent se reconnaître en Marie-Madeleine : conversion, pardon, prière, prière nourrie d’affectivité… Pensons au fait que Charles de Foucauld soit allé en pèlerin à la Sainte-Baume après sa conversion…

5. La figure de Marie-Madeleine pénitente est reprise par l’église catholique contre les Protestants. La figure devient une apologie de l’humilité et de la pratique du sacrement de pénitence. Dans cette image, on insiste sur le fait que Marie-Madeleine ait été une prostituée. C’est aussi une invitation à des œuvres sociales pour le relèvement des filles que la pauvreté a contraint à la prostitution40.

Cette rapide évocation historique montre que la figure de Marie-Madeleine est le reflet de son temps41. Chaque époque a sa « Marie-Madeleine ».

Il n’est pas étonnant que dans notre ère post-chrétienne – où les figures chrétiennes sont présentes, même après avoir été vidées de leur force et de leur vitalité – des esprits s’en emparent. La figure de Marie-Madeleine est donc prise par certains qui y projètent leur hédonisme et leur matérialisme dans une figure sensuelle. Si l’ouverture de la figure permet de placer des situations fort différentes, tout n’est pas possible. En particulier pas ce que Dan Brown dit du « féminin sacré »est une falsification de la figure évangélique attestée par des textes dont l’écriture remonte aux témoins oculaires, selon l’expression de saint Luc citée plus haut (Lc 1, 1-4).

Conclusion

La question théologique est celle du rapport entre éros et agapè. Il y a sur ce sujet deux conceptions.

La première option présente éros en opposition avec agapè. Cette tradition est présente dans la tradition augustinienne et donc dans le luthéranisme, le calvinisme et le jansénisme. Bien des figures de Marie-Madeleine sont liées à cette option première.

Il y a une manière dualiste de lire les textes ; c’est la tentation gnostique qui représente une tendance de la spiritualité chrétienne. Dans cette tradition, Marie-Madeleine est une figure du pur esprit, dégagée dès le temps de sa vie terrestre de toute réalité charnelle42.

Mais cette interprétation se renverse en son contraire et Marie-Madeleine est alors présentée dans une figure érotique au sens actuel du terme, tant dans sa vie de prostituée que dans ses relations sexuelles avec Jésus : le feu de la passion charnelle étant concentré en l’amour d’un seul homme qui est compris comme un être sacré.

La seconde présente une continuité dans un mouvement d’accomplissement, c’est celle de la tradition catholique reprise par l’encyclique du pape Benoît XVI. C’est là, une théologie où la grâce accomplit la nature et il y a une continuité entre éros et agapè. Le contraire de l’amour vrai est la haine qui est refus d’aimer. Le contraire de l’amour est le mépris d’autrui et donc l’oubli que l’autre est sujet de droit et doit être respecté dans son corps et dans son âme. L’amour vrai est tout à la fois du corps, du cœur et de l’esprit. Il est donc éros et agapè pour ceux qui ont part à la foi et à la charité de Dieu qui est répandue dans le cœur par l’Esprit Saint. L’amour suppose donc une conversion, celle qui fait passer du seul souci de soi, au souci de l’autre reconnu comme autre – cette relation interpersonnelle pouvant être sublimée dans un amour exclusif pour Dieu, selon la tradition mystique ou par l’amour d’une communauté à laquelle on consacre sa vie.

Toulouse, le 30 mai 2006

Jean-Michel Maldamé


1 Sur ce livre et sur le film, voir la conférence « Décoder Da Vinci Code ».

2 On avait déjà découvert en 1930 une bibliothèque manichéenne copte dans le Fayoum égyptien. La publication des documents retrouvés n’a pas été simple…

3 C’est le sens de la thèse de Simone Pétrement, Le Dieu séparé. Les origines du gnosticisme, Paris, édit. du Cerf, 1984.

4 Les notions d’Orient et d’Occident sont relatives à un certain état du monde. Deux sens s’opposent dans le contexte de notre réflexion. La première distinction relève de l’empire fondé par Alexandre : l’occident désigne le monde grec et l’orient le monde qui va de l’égypte aux confins de l’Inde ; au contraire, dans l’empire romain, l’occident désigne le monde latin et l’orient l’ancien empire d’Alexandre non revenu à la domination « barbare ».

5 Voir la parole de Jésus : « La vie éternelle, c’est qu’il te connaisse, toi et celui que tu as envoyé Jésus-Christ » (Jn 17, 3).

6 Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, trad. fr. Paris, édit. du Cerf, 1984.

7 Elle est exposée dans un ouvrage de synthèse, Hans Jonas, La Religion gnostique. Le message du Dieu étranger et les débuts du christianisme, trad. fr., Paris, Flammarion, 1978. Les travaux fondateurs de Hans Jonas sont publiés en plusieurs volumes sous le titre Gnosis und spätantike Geist.

8 Jean Ménard, De la gnose au manichéisme, Paris, Cariscript, 1988.

9 Certains pensent que c’est contre les premiers pas de cette erreur qu’a été écrite la première épître de Jean qui insiste sur la réalité sensible et tangible du corps de Jésus et que le Prologue de l’évangile parle de la chair prise par le Logos – le terme de chair étant plus concret que celui de corps ou d’homme.

10 Par exemple, le nom de Yadalbaoth qui désigne ce dieu mauvais est la transcription de l’hébreu « Yahvé Sabaot » que connaissent bien ceux qui lisent la Bible de Jérusalem.

11 Rappelons ce qu’a écrit Luc au début de son évangile : « Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et serviteurs de la parole, j’ai décidé, moi aussi, après m’être informé exactement de tout depuis les origines, d’en écrire pour toi l’exposé suivi, excellent Théophile, pour que tu te rendes bien compte de la sûreté des enseignements que tu as reçus » (Lc 1, 1-4).

12 John P. Meier, Un certain Juif Jésus. Les données de l’histoire, trad. fr., Paris, édit. du Cerf, 2004-2006.

13 On rattache cette fusion à Grégoire le Grand dans les homélies de Pâques en 591 ; Régis Burnet, Marie-Madeleine, Paris, édit. du Cerf, 2004, donne comme titre à un chapitre : « Le coup de force de Grégoire : l’invention de Marie Madeleine » p. 31s.

14 Matthieu et Marc disent que c’est « à Béthanie dans la maison de Simon le lépreux » (Mt 26, 1 ; Mc 14, 3) ; Jean ne parle que de Béthanie en mentionnant Lazare (« à Béthanie où était Lazare » Jn 12, 1).

15 Le texte a été utilisé dans l’apologie de la vie contemplative…, mais ce n’est pas le contexte de l’évangile.

16 Les « féministes » sont attentifs à souligner que ce n’est pas Pierre qui dit la foi la plus pure, mais Marthe, une femme.

17 La liste des femmes n’est pas uniforme selon les évangiles. Marie de Magdala est toujours mentionnée. Sur la liste des femmes qui accompagnent Jésus, voir Raymond Brown, La Mort du Messie, trad. fr., Paris, Bayard, 2005.

18 L’évangile selon Marie, texte établi et présenté par Anne Pasquier, « Bibliothèque copte de Nag Hammadi », Université de Laval, Canada, 1983.

19 L’évangile selon Philippe, Introduction, texte-traduction, commentaire par Jacques Ménard, Paris, Cariscript, 1988.

20 Sur ce point voir Jean Ménard, L’évangile selon Philippe, p. 150-151 : «C’est surtout Marie-Madeleine, mère, compagne et sœur de Jésus, (cf. Mc III, 35) qui est pour notre auteur le prototype du parfait réuni au Soter dans un baiser […]. Elle est, comme la Sophia, la Mère qui est réunie à son conjoint, le Soter. C’est dans un baiser ou une salutation affectueuse (apazesthai) qu’elle enseigne […]. Elle est la soeur qui prêche […]. Le Logos enseigne par elle. Elle est aussi la compagne, celle qui a part à la vérité ». 

21 Jean Ménard L’évangile selon Philippe par. 55 : « La Sophia (sophia) qui est appelée stérile (steira) est la Mère [desAn]ges. Et la compagne (koinônos) du [Fils de Marie] Mad[eleine]. Le [Seigneur aimait Marie] plus que [tous] les disci[ples (mathètès) et il] l’embrassait (aspzein) [souvent sur la bouche]. Les autres [disciples (mathètès)] le [virent aimant Marie], ils lui dirent : ‘Pourquoi l’aimes-tu plus (parai) que nous tous ?’. Le Sauveur répondit : ‘Comment se fait-il que je ne vous aime pas autant qu’elle ?’ ». Les mots entre crochets traduisent des lacunes reconstituées par les spécialistes. Rappelons que le copte est la langue égyptienne transcrite en grec ; dans les textes religieux ou philosophiques, les auteurs ont repris des termes grecs. La difficulté vient de ce qu’il n’est pas sûr qu’ils aient le même sens que dans les textes classiques.

22 En particulier la présentation de Jean-Yves Leloup qui met en français courant les traductions des spécialistes sans indiquer les difficultés qu’il esquive. Hélas, cette présentation est lue comme vraie et accrédite les imaginations érotiques de contemporains.

23 Sur ce point, voir Jean Ménard, L’évangile de Philippe, op. cit., p. 171. Dans un autre texte gnostique, La Pistis-Sophia, Marie-Madeleine passe de l’âme (psychè) à l’esprit (noûs) – du féminin au masculin. Elle voit naître en elle « l’homme intérieur », au-delà de toute distinction entre homme et femme, liée à la matière et donc au mal. « La semence femelle est un fruit faible […]. Il faut qu’elle soit réunie au Logos ; alors elle ne sera plus faible ni plus soumise aux Puissances cosmiques. Réunie à l’époux et transformée en Homme, elle devient un fruit mâle et elle appartient à la chambre nuptiale » (op. cit., p. 198).

24 Evangile selon Thomas, trad. fr., écrits apocryphes chrétiens, t. I, édit. de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1997, p. 53,

25 La question des frères du Seigneur est polémique à cause des conflits doctrinaux sur la Vierge Marie. La tradition de l’église dit, depuis les origines, que c’étaient des enfants de Joseph, mais pas de Marie.

26 Le mot de l’évangile traduit littéralement est « eunuque ». Le terme se réfère alors à une situation sociale plus qu’à une condition physiologique.

27 L’Evangile selon Marie, page 17, lignes 7-20 et page 18, lignes 1-14.

28 Les évangiles ne manquent pas de relever le caractère impulsif de Pierre.

29 On en trouve un exposé dans la thèse érudite de Elisabeth Schüssler-Fiorenza, In Memory of her, 1983.

30 Elizabeth Carol, « Women and Ministry », Theological Studies 36, 1975, p. 660-687.

31 Bernadette Neipp, Marie-Madeleine, femme et apôtre. La curieuse histoire d’un malentendu, Genève, édit. du Moulin, 1991. Sur la délicate question de l’accès des femmes au ministère ordonné, nous pensons qu’il ne suffit pas de citer cette tradition pour convaincre les adversaires de toute ordination féminine. Il nous semble que le débat est plus précis car lié à la société actuelle où la place de la femme n’est plus ce qu’elle était dans la société traditionnelle. L’église catholique porte en elle plusieurs sensibilités ; faute de les reconnaître et de les honorer, l’évangélisation en est gravement contrariée.

32 Baigent & Lincoln, Holy Blood, Holy Grail, trad. fr., L’énigme sacrée, Paris, Pygmalion, 1983.

33 Le jeu de mot qui fait partie du titre anglais du livre source de Dan Brown n’est pas possible en français. Il remonte à un auteur anglais, Sir Thomas Malory (+1471) qui a profité d’un séjour en prison pour traduire la légende arthurienne en anglais – cette traduction a eu un grand succès et a fait connaître la légende arthurienne dans le monde anglo-saxon. Or il a traduit le mot graal de manière confuse ; au lieu de mettre systématiquement The Holy Grayle, pour traduire le français Saint Graal, il traduit The Sankgreal à qui il donnait le sens de « sang béni de notre Seigneur Jésus-Christ ». Le phonème « san » a glissé du mot « saint » au mot « sang ». Le film montre bien le jeu d’écriture ; « sangreal » peut en effet se lire « sang real » ou « san greal » - ce qui ne prouve rien ! La notion de sang royal reprise par le roman de Dan Brown n’est qu’une faute de traduction. Ce n’est en rien une tradition médiévale.

34 Sur ce texte voir le commentaire érudit de Michel Corbin, Résurrection et nativité. Lecture théologique de Jn 20, 1-31, Paris, édit. du Cerf, 2002.

35 Cette interprétation est celle des premiers Pères. On la trouve en particulier chez Hippolyte qui écrit : « ô consolations nouvelles : ève est devenue apôtre ! Voici désormais la ruse du serpent a été éventée, ève n’erre plus. Car celui qu’elle regardait, désormais elle le méprise ; elle considère comme un ennemi celui qui l’avait séduite par la concupiscence. Désormais l’arbre de la séduction ne la séduira plus. Voici désormais c’est dans l’arbre de vie qu’elle a trouvé sa joie : grâce à la confession, elle a goûté sur l’arbre ce qui vient du Christ ; elle est devenue digne de ce qui est bon et son cœur l’a désiré en nourriture », cité par Régis Burnet, op. cit., p. 29. Sur la lecture patristique de la figure de Marie-Madeleine, voir Emilien Lamirande, « Marie-Madeleine disciple, témoin et apôtre, d’après l’ancienne littérature chrétienne », Science et Esprit, 56/2 (2004), p. 153-170 et 56/3 (2004), p. 265-283.

36 Au terme du dialogue avec Simon le pharisien, une phrase de Jésus tient ensemble les deux aspects du mystère du salut : « Lui sont remis ses péchés nombreux, puisqu’elle a aimé beaucoup. Mais celui à qui peu est remis, aime peu » (Lc 3, 47). Tout le débat sur la grâce est en germe dans ce verset.

37 Voir Régis Burnet, Marie-Madeleine. De la pécheresse repentie à l’épouse de Jésus, Paris, édit. du Cerf, 2004, p. 31.

38 Jacques de Voragine en donne une narration qui a influencé la tradition ultérieure, voir La Légende dorée, trad. fr. édit. de la Pléiade, Paris, 2004, p. 509-521 et les notes érudites sur ce texte.

39 Dont Sidoine l’aveugle-né guéri par Jésus.

40 Cette institution sera déformée quand les maisons pour « madeleines » deviendront des centres de rééducation fonctionnant comme des prisons pour femmes. Le film The Magdalen Sisters de Peter Mullan (2003) en fait le procès.

41 Sur la plasticité de la figure, voir le livre étrange et équivoque de Pierre-Emmanuel Dauzat, L’Invention de Marie-Madeleine, Paris, Bayard, 2001.

42 Dans le film de Ferrara, Marie-Madeleine récite les textes gnostiques où l’on voit l’ascension qui fait passer du corps, à l’âme, puis à l’esprit, pour accéder au « pur esprit » ou « intellect » qui ne doit rien ni à la chair, ni à la sensibilité, ni à quelque affection humaine. Marie-Madeleine demande : « Seigneur, celui qui perçoit la vision, est-ce au moyen de l’âme ou au moyen du pneuma qu’il le voit ? ». Le Seigneur (littéralement l’Enseigneur) répond : « Ce n’est ni au moyen de l’âme, ni au moyen du pneuma qu’il le voit, mais le noûs entre les deux c’est lui […] perçoit la vision » (évangile de Marie, § 10). Nous avons dit la difficulté due à l’emploi de ces termes marqués par la philosophie et celle de leur traduction en français.


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