Jean-Michel Maldamé*, op

Actualité de Teilhard de Chardin
Conférence pour le cinquantième anniversaire de sa mort

Pierre Teilhard de Chardin, Actualité. Conférence de Jean-Michel Maldamé

* Jean-Michel Maldamé est dominicain, Docteur en théologie, Professeur à la Faculté de Théologie de l'Institut catholique de Toulouse, Doyen émérite de la Faculté de philosophie de l'Institut catholique de Toulouse, enseignant à Domuni et membre de l'Académie pontificale des Sciences.

Version 1.0, du 05.08.2007


La lecture de Teilhard de Chardin, ou sa relecture pour ceux qui ont pu le découvrir au moment de la publication de ses œuvres, à l'occasion du cinquantième anniversaire de sa mort, est source de joie. Cette dernière vient du sentiment d'admiration fondé sur le fait que le passage du temps a montré la justesse et la profondeur de ses grandes intuitions. Plus encore, il y a en Teilhard une indication pour répondre aux défis du présent en travail d'enfantement.

Pour la clarté de l'exposé, je relèverai sept points :

  1. Surmonter le désespoir
  2. Une philosophie de l'avenir
  3. Une métaphysique de l'amour
  4. Le Christ cosmique
  5. Vers l'unité des religions
  6. Le christianisme à venir
  7. La rencontre de Dieu comme transfiguration

L'étude de chacun de ces points est possible parce que Teilhard a accompagné sa tâche scientifique de textes de réflexion personnelle. Les difficultés éprouvées pour les publier l'ont obligé à s'expliquer, voire se justifier, et donc à donner des éléments importants pour juger de son œuvre. Par là, nous avons une œuvre complète tout à la fois scientifique, philosophique et théologique.

1. Surmonter le désespoir

Teilhard enfant a été fasciné par un morceau de fer. Cette fascination a été l'occasion d'une expérience fondatrice qu'il évoque soixante ans après, dans un texte où il retrace son itinéraire spirituel et intellectuel :

« Pourquoi le Fer ? et pourquoi, plus spécialement, tel morceau de fer (il me le fallait épais et massif, le plus possible), sinon parce que, pour mon expérience enfantine, rien au monde n'était plus dur, plus lourd, plus tenace, plus durable que cette merveilleuse substance saisie sous forme aussi pleine que possible »
(Le Cœur de la Matière, Oeuvres, t. XIII, p. 26)

Or le petit garçon de six ans constate que le fer rouille et donc se détruit. Cette intuition est restée dans l'esprit du savant parce qu'elle exprime un point essentiel de la conscience des milieux scientifiques. Dans les milieux scientifiques, avec la naissance de la thermodynamique est apparue une conceptualité nouvelle où la notion d'énergie joue un rôle essentiel. Le terme d'énergie prend un sens majeur, pour dire la réalité. Or il apparaît que l'énergie est périssable car l'entropie qui la mesure est croissante et la croissance de l'entropie est telle que peu à peu toute transformation devient impossible. Tous les phénomènes mèneront à une sorte d'extinction. Cette conception est une source d'angoisse, comme le montre les nombreux textes de scientifiques agnostiques. Ce thème est revenu au premier plan de la préoccupation des responsables politiques et économiques : les ressources de la planète en eau, en énergie fossile et en biodiversité s'épuisent... et ceci est irréversible. Face à ces faits, la vision de Teilhard s'est construite comme un message d'espérance.

Pour cette raison, il est important de relever que la pensée de Teilhard a pris forme pendant la Grande Guerre. Lorsque la guerre est déclarée, Teilhard a déjà acquis une grande maturité. Il est entré chez les Jésuites à 18 ans après avoir été un très brillant élève au lycée. Il a fait son noviciat à Aix, ses études à Laval, puis à Jersey dans les îles anglo-normandes, lorsque la République a contraint les religieux à l'exil hors de France. Il avait commencé ses études scientifiques et enseigné dans le lycée jésuite du Caire, avant de poursuivre sa formation en Angleterre à Hastings, où il est ordonné prêtre en 1911. Il poursuit ses études à Paris où il se spécialise en sciences naturelles et travaille au Musée de l'Homme.

Au moment où commence la guerre 14-18 Pierre Teilhard de Chardin est donc un homme qui a une grande culture, spirituelle, théologique et scientifique ; son expérience humaine l'a confronté, bien au-delà des cercles traditionnels, à des horizons nouveaux comme le désert au Proche-Orient et surtout à la théorie de l'évolution qui situe la vie dans un cadre qui transgresse largement l'enseignement du catéchisme. Jeune prêtre, il demande un poste d'infirmier dans une unité de fantassins. Il refuse tout autre poste où il serait « planqué » - comme nombre d'ecclésiastiques mobilisés - ; il veut être sur le front, dans les premières lignes, au plus vif du combat et donc de la mort. Il risque sa vie à tout moment...

C'est dans ce contexte que sa pensée prend forme. Les textes de cette époque sont réunis dans un volume de ses œuvres complètes (ce livre est sans doute celui qu'il faut commencer à lire pour entrer dans sa pensée). Nés dans la précarité de la vie des tranchées, ils ont été repris soigneusement lors des temps de repos et de retraite spirituelle pris entre les combats. Ces textes ont été envoyés à ses proches - famille (sa chère cousine Marguerite) ou amis. En effet, Teilhard ne pouvait les garder avec lui dans la précarité de la vie de soldat et il savait que sa mort était fort probable dans les jours qui suivaient la montée en première ligne. Ces textes sont donc écrits sous le regard de Dieu et dans la conscience de la mort prochaine... D'où leur profondeur et l'éclat du génie qui les traverse.

C'est dans ce contexte, où on ne peut rien esquiver de la terrible réalité humaine, que Teilhard a écrit des pages qui semblent étranges aujourd'hui ; il a développé une image : celle du feu ; la guerre est vraie pour ceux qui sont au front, sur la « ligne du feu ». Or le feu est puissance de destruction, mais il est aussi puissance de fusion. Ainsi la guerre est comme un point où des mondes s'affrontent ; pour Teilhard, de leur rencontre devrait naître un monde meilleur, un monde autre qui aura surmonté la folie qui a mené tant de gens à la mort :

« Le Front n'est pas seulement la nappe ardente où se révèlent et se neutralisent les énergies contraires accumulées dans les masses ennemies. Il est encore un lien de Vie particulière à laquelle participent ceux-là seuls qui se risquent jusqu'à lui et aussi longtemps seulement qu'ils restent en lui. Quand l'individu a été admis quelque part sur la Surface Sublime, il lui semble, positivement qu'une existence nouvelle fond sur lui, et s'empare de lui » (p. 237).

L'absurde est surmonté ! Et le désespoir dépassé. Nous avons là le contraire de la philosophie de l'absurde qui a dominé la pensée des moralistes français au cœur du siècle passé.

Mais ceci ne serait qu'intuition ou émotion du moment s'il n'y avait une philosophie cohérente et réfléchie. Elle est délicate à saisir, car les écrits du temps de guerre sont empreints de poésie et de ferveur. Les conditions de leur écriture expliquent cet aspect, mais ce serait une erreur de les réduire à être une effusion sentimentale. La poésie est intimement liée à une pensée ferme et bien construite. Elle surmonte l'absurde et le non sens de la mort, du mal et de l'irréversible croissance de l'entropie.

2. Philosophie de la nature

Teilhard n'aurait pas aimé l'expression de philosophie de la nature. Elle me semble pertinente, pour bien montrer que Teilhard a mené tout au long de sa vie une réflexion de type philosophique. Cette réflexion ne s'est pas faite dans le cadre universitaire, aussi il ne faut pas chercher en lui quelque chose qui serait d'ordre scolastique. C'est une réflexion qui accompagne des travaux scientifiques dominés par la théorie de l'évolution.

La philosophie de la nature de Teilhard peut se résumer dans une expression qu'il a créée : « la loi de complexité conscience ». Le terme de loi signifie ici que le terme est employé pour dire ce qui relève de l'étude scientifique. Ce n'est pas une spéculation sur l'être ou sur les valeurs, mais l'observation de ce qui se donne à voir grâce à la méthode scientifique.

Teilhard voit la vie en genèse. Pour un scientifique, c'est un fait incontestable. Depuis des millions d'années, les formes de la vie ne cessent de se transformer. Or cette transformation est une élaboration progressive qui a produit des formes de plus en plus complexes. Teilhard introduit un concept qui est alors nouveau : celui de complexité. Les vivants ne sont pas simples ; ils sont complexes. Ils sont de plus en plus complexes au fur et à mesure que le temps passe et que les transformations ont lieu.

Cette complexité est le corrélat d'une capacité nouvelle, celle de la conscience. La conscience est pour Teilhard la capacité de connaissance.

Le rapport entre la complexité et la conscience n'est pas fortuit. Ainsi Teilhard constate que l'évolution est soumise à une exigence interne qui la règle. Pour cette raison, il l'appelle une « loi ». Elle préside aux transformations. Ainsi ce qu'il appelle avec les scientifiques de son temps d'un terme volontairement neutre « le transformisme » est compris quand on connaît la loi qui l'organise et le règle.

La loi de complexité conscience est universelle. Elle vaut à tous les stades de la réalité. La matière est apte à devenir élément du vivant, par son organisation en molécules ; puis ces grandes molécules peuvent devenir des organismes dont l'autonomie est le premier pas de la vie ; puis des êtres unicellulaires peuvent se complexifier et devenir des êtres pluricellulaires... Ainsi l'arbre où la théorie de l'évolution place les vivants trace la croissance des vivants selon leur complexité et leur richesse dans la connaissance de soi et du milieu vital. Les vivants se hiérarchisent en effet par leur capacité de réaliser l'unité d'une immense pluralité d'éléments. Plus il y a de complexité, plus il y a de richesse dans l'unité. Et cette unité permet la manifestation de la conscience. Cette progression mène à un seuil décisif, celui de la réflexion qui est atteint avec l'humanité. Tel est le point central de son maître livre, le Phénomène humain - livre très travaillé, difficile à lire, tant par son vocabulaire que par ses idées, mais fondamental pour qui réfléchit sur la vie.

Ce point permet à Teilhard de surmonter le désespoir évoqué plus haut : le seuil de la réflexion ayant été franchi, quelque chose est apparu qui échappe à la mort. Plus encore, lorsque le seuil de l'humanisation est franchi, il est irréversible. Les éléments qui lui ont permis d'émerger peuvent disparaître, un fruit a été donné qui demeure, parce que la richesse de l'esprit a été réalisée. La cosmogénèse, devenue biogenèse, mène à l'esprit - en grec noûs - ce qui permet à Teilhard de proposer le néologisme noogénèse. Une autre histoire commence qui ne se réduit pas à la physique-chimie.

Dans le prolongement de cette réflexion sur l'évolution, Teilhard introduit une exigence philosophique : l'évolution se comprend mieux, si on en perçoit la finalité. Sur ce point Teilhard s'est mis en désaccord avec la théorie synthétique de l'évolution, en étant partisan de ce que l'on appelle l'orthogenèse.

La philosophie de la nature de Teilhard est centrée sur la loi de complexité conscience. Elle est liée à une fascination : elle vient de ce qu'il appelle un troisième infini ; il y a l'infini de grandeur, l'infini de petitesse ; il y a aussi l'infini de complexité - ce qui mène à admirer la vie et sa puissance de produire ce qui l'accomplit : l'esprit.

3. Métaphysique

Teilhard ne se contente pas d'une philosophie de la nature. Il propose ce qu'il convient d'appeler une métaphysique. Cette métaphysique n'est pas la métaphysique scolastique qui spécule sur l'être, ou celle des universitaires qui réfléchissent sur le connaître et le vouloir, c'est une métaphysique qui puise ses concepts dans l'expérience explicitée par la science de la vie.

1. Le transformisme manifeste que la vie est un processus d'unification. Dans un être vivant, les divers éléments sont unis pour former un individu qui jouit d'une certaine autonomie. Telle est l'intuition métaphysique de Teilhard : le devenir se comprend quand on perçoit que les échanges qui font la vie sont tendus vers une réalisation meilleure : une unité plus grande.

2. La métaphysique de Teilhard est attentive à l'œuvre la plus éminente de la nature, la personne humaine La personne est une réalisation parfaite de l'œuvre de la nature. D'abord, elle est une unité indivisible ou individu. Elle est vivante et donc comme toute individualité vivante, elle assume la diversité dans l'unité d'un seul être. Surtout, elle est un centre spirituel. En elle la conscience n'est pas seulement réflexes ou réactions instinctives aux sollicitations extérieures, comme dans les formes élémentaires de la vie, mais bien un centre d'esprit. Mais à la différence des animaux supérieurs qui ont part à la conscience et exercent leur volonté, la personne est capable de réflexion et donc habitée par l'esprit qui se rend indépendant de la matière. L'unité de la personne est indestructible. Mais la personne n'est jamais statique, enfermée sur elle-même.

3. La métaphysique de Teilhard n'est pas fixiste ; elle situe la personne dans une tension vers ce qui est plus grand qu'elle. Cette tension s'appelle l'amour.

L'amour est le dynamisme qui habite l'ensemble de la nature : cette force qui le tend vers une réalisation de soi optimale et qui l'ouvre sur autrui.

Lorsque Teilhard parle d'amour, il ne se contente pas de parler de la force qui habite tous les êtres. Il envisage les choses de manière concrète sans ignorer la dimension affective de la vie humaine. Sur ce point, sa vie est aussi exemplaire, car par les œuvres de Teilhard, en particulier sa correspondance, on peut retrouver l'importance de l'amitié et de l'amour dans la vie de cet homme.

L'amitié est un élément important ; elle a pour nom solidarité dans la masse des hommes. Elle a le visage de quelques fidèles parmi ses compagnons jésuites qui l'ont accompagné et soutenu pendant les années de persécution. Il a aussi le visage de ce que tout le monde appelle amour : la relation d'un homme et d'une femme. La vie de Teilhard s'est déroulée en relation avec des femmes. Teilhard n'a jamais trahi son engagement religieux, mais il a éprouvé la valeur de la présence d'une femme, le caractère particulier de la collaboration et du partage des taches scientifiques... Il a de ce fait écrit parmi les plus belles pages sur ce qu'il appelle « l'éternel féminin », reconnaissant que l'amour est lié à la relation des personnes dans un horizon qui les transcende.

La métaphysique de Teilhard est nourrie de cette dimension concrète et réelle du rapport entre hommes et femmes dans une dimension dynamique de la chasteté :

« Chasteté donc, vertu de participation et de conquête. Non point école de restriction et de fuite. La pureté, bien souvent, nous est présentée comme un cristal fragile, qui ne se conserverait qu'à l'abri des chocs et de la lumière ? Elle ressemble plutôt à une flamme qui assimile toute chose à la mesure de ses ardeurs [...]. Si nous voulons posséder jusqu'au bout le mystère de la chair, il nous faut, par une option réfléchie, où s'exprimera notre conscience l'effort même de la création, vaincre la fausse évidence du mirage qui nous attire en bas. Oui, c'est vrai : l'amour est le seuil d'un autre Univers » (Oeuvres, t. XI, p. 84).

Telle est la métaphysique de Teilhard, unité et amour qui culminent dans l'œuvre de l'esprit.

4. Le Christ cosmique

Teilhard a donné sa vie au Christ, d'une manière irréversible par ses vœux de religion. Il n'a jamais rompu avec ses vœux. Teilhard a souffert de l'Église : il a été interdit d'enseignement à l'Institut Catholique, il a été exilé en Chine, il a été interdit de publication, en matière de spiritualité, il a été bloqué par ses supérieurs pour l'obtention d'un poste au Collège de France... Teilhard a tenu par fidélité au Christ à qui il a donné toute sa vie.

Ce don n'était pas aveugle, aussi dans les notes de retraite, dans les divers écrits sur sa pensée, Teilhard a proposé une christologie qui a des traits originaux.

1. La christologie de Teilhard a renoué avec des éléments fort traditionnels. En particulier il a donné une importance majeure aux textes du Nouveau Testament qui montrent la dimension cosmique de l'action du Christ. Le premier texte est dans l'épître de Paul aux Colossiens qui dit que « tout subsiste dans le Christ » (Col 1, 15) ; le second est dans l'évangile de Jean où Jésus dit qu' « élevé de terre il attirera tout à lui » (Jn 12, 32). Le mot tout est ici entendu au sens le plus large 

Ces textes étaient méconnus dans la théologie de l'époque. Teilhard les a repris dans le cadre d'une pensée qui sort de la théologie des manuels et redonne du souffle à des vieilles expressions. Pour cela sa pensée est plus proche de celle des Pères de l'Église que de la scolastique. Le Christ est celui qui accomplit.

2. Pour Teilhard de Chardin, le Christ est le Verbe de Dieu qui s'est incarné. Mais cette incarnation n'a pas été un emprunt extérieur et fugace de quelques éléments du monde. Elle a été un acte par lequel Dieu a assumé toute la cosmogénèse. L'incarnation ne concerne pas seulement quelques êtres humains, mais tout l'univers.

Teilhard propose donc une vision cosmique du Christ.

Il l'exprime dans les premiers écrits comme dans l'ultime grand texte qui a pour titre Le Christique - écrit à la veille de sa mort. Le terme de « christique » dit que l'identité du Christ ne se limite pas à la jonction de la nature divine avec la nature humaine, mais avec tout le processus de l'anthropogenèse, de la noogénèse et plus avant de la biogenèse et de la cosmogénèse.

Sur ce point, le concile Vatican II a reconnu la valeur de cette vision des choses : puisqu'il a transformé la fête du « Christ roi », en fête du « Christ roi de l'univers » - faisant sortir cette fête de l'idéologie antimoderne qui la marque encore.

3. Un trait particulier de la christologie de Teilhard de Chardin est de préciser le mode d'action du Christ ressuscité.

Ce mode d'action est exprimé par le mot de l'évangile de Jean : attraction. Jésus agit par attraction. Il est celui vers qui tendent les forces de l'univers qui sont à l'intime de la matière, des vivants, des humains et des cultures.

Teilhard voit l'univers comme une montée de la conscience. Celle-ci est orientée vers un point qu'il appelle Oméga. La foi permet d'identifier ce point avec le Christ qui attire à lui tous les siècles.

5. Rencontre des religions

Un point sur lequel Teilhard apporte un élément important pour discerner le visage de l'avenir est celui de la rencontre des religions. Teilhard a connu l'Islam en Égypte. Mais surtout, il a parcouru le vaste monde pour son travail scientifique de géologue paléontologue.

Il n'a pas fait que de l'observation scientifique : il a rencontré des peuples et des civilisations. Il a rencontré des religions. Pour cette raison, sa réflexion a été attentive au fait religieux mondial. Il est évidemment sorti de l'étroitesse d'esprit qui habite les universitaires européens qui considèrent que la religion n'est qu'esprit archaïque ou primitif.
Il a considéré que les religions participent de la construction de la noosphère : ce monde de l'esprit qui se construit par l'effort de l'homme.

1. La perspective religieuse de Teilhard s'inscrit dans ses grandes intuitions fondatrices. Les religions s'accomplissent non dans leur affrontement, mais dans leur rencontre qui est une convergence. Il les présente comme par l'image issue de la biologie, celle du phylum - qui est un embranchement des vivants dans l'arbre retracé par l'évolution. Or dans la théorie de l'évolution, les divers éléments convergent. Les religions sont des voies par lesquelles se réalise l'unité de la noosphère. C'est donc une vision très positive des religions dans l'aventure humaine.

« L'heure est certainement venue où peut et doit se dégager enfin, aux antipodes d'un orientalisme périmé, une nouvelle mystique à la fois pleinement humaine et chrétienne : [...] la route du monde de demain »
(Oeuvres t. 7, p. 336).

2. Le moteur de cette montée est la mystique. La mystique est l'âme des religions. Elle est désir de communion et de personnalisation. Elle est désir de rencontre.

Dans cette perspective, Teilhard juge les religions en fonction de leur aptitude à la construction de la noosphère qui converge vers le point Oméga. Il oppose deux spiritualités, celle de l'Est et celle de l'Ouest. Il voit dans la première un consentement à la fatalité et à une vision qui ramène l'être humain à son état antérieur. Il voit dans la seconde une dimension de dynamisme par son esprit de transformation de la réalité.

3. Le moteur de l'avancée des religions est le sens de la vérité qui prend forme de recherche qui caractérise l'âme de la modernité. Or une telle aspiration doit être convertie. La conversion n'est pas un renoncement, mais une réalisation optimale. Telle est la mission de l'Église : faire réussir la grande aspiration des hommes à exister pleinement dans l'esprit.

« Du point de vue réaliste et biologique qui est éminemment celui du dogme catholique, l'Univers représente : 1) l'unification laborieuse et personnalisante en Dieu d'une poussière d'âmes distinctes de Dieu, mais suspendues à lui, 2) par incorporation au Christ (Dieu incarné), 3) à travers l'édification de l'unité collective humano-chrétienne (Église). `Quand le Christ se sera assimilé toutes choses, alors il se soumettra à Celui qui lui a tout soumis, en sorte que Dieu soit tout en toutes choses' (saint Paul). [...] L'amour de Dieu pour le monde et chacun des éléments du Monde, comme aussi l'amour des éléments du Monde entre eux et pour Dieu, ne sont donc pas seulement un effet secondaire surajouté au processus créateur, mais ils en expriment à la fois le facteur opérant et le dynamisme fondamental »
(Oeuvres, t. 10, p. 180).

6. Un christianisme d'avenir

Teilhard a souffert de l'Église, mais il n'a jamais manifesté quelque hostilité à l'Église, même si sous sa plume, on trouve quelques mouvements d'humeur contre ceux qui le persécutent, en particulier les tenants de la vision fixiste de la nature. Il voit en eux des obstacles au rayonnement du Christ. Ce texte le montre clairement :

« Je me fous complètement des théologiens. Seulement j'enrage en les voyant maintenir le Christianisme dans un état de nanisme qui dégoûte les Gentils (sans parler de beaucoup de chrétiens...) : alors que le christianisme est fondamentalement le seul `phylum' religieux capable d'amoriser l'Univers, comme il le faut à tout prix (du simple point de vue `énergétique', précisément) pour que l'hominisation continue »
(lettre à Pierre Leroy, 1953).

1. Le point de départ des difficultés rencontrées par Teilhard a été une note confidentielle rédigée à l'attention d'un collègue lui demandant comment il voyait la théologie du péché originel dans la perspective tracée par l'évolution en ce qui concerne les origines de l'humanité. Teilhard a répondu brièvement qu'il était impossible de tenir pour la lecture traditionnelle qui voit en Adam et Ève des personnages historiques. Il lui semblait nécessaire de reconnaître ce fait qui pour lui est incontestable. Plus encore, sa formation théologique lui fait percevoir que cette remise en cause n'est pas isolée d'un ensemble, et qu'elle invite à repenser l'ensemble de la théologie de la rédemption. Cette lucidité est admirable ; elle explique l'acharnement de ses adversaires à le réduire au silence et à le cantonner dans un travail scientifique et technique qu'ils jugeaient sans danger.

Mais Teilhard ne pouvait y consentir, car il voyait bien que se cantonner dans une telle manière de faire était impossible : les travaux scientifiques sont liés à une vision du monde et donc ont un lien avec la théologie.

2. Teilhard de Chardin n'a jamais renoncé à servir l'Église. Il a refusé de quitter la Compagnie de Jésus, comme l'y invitait ses collègues scientifiques qui ne comprenaient pas pourquoi il avait tant de patience à l'égard de ses persécuteurs. Il a toujours travaillé à ce que l'Église soit plus fidèle à l'inspiration qui était celle du Christ et qui repose sur le mystère de l'incarnation.

Le changement que Teilhard espérait de l'Église était qu'elle cesse de mépriser le monde.

Pour Teilhard le monde n'est pas mauvais ; il n'est pas le fruit d'une chute originelle. Tout est bon dans l'œuvre de Dieu. C'est le rôle de l'Église que de permettre à l'aspiration humaine de parvenir à son terme.

3. Cette vision influe sur la conception que Teilhard se fait de sa vocation. Dans ses notes de retraite, et tout particulièrement dans celles écrites dans les moments difficiles dus aux persécutions dont il est l'objet, Teilhard médite sur sa situation de prêtre.

« Le prêtre ce n'est pas celui qui se drape dans les rites, ni se confine dans l'église et l'administration des sacrements, ni s'absorbe dans les œuvres. C'est le modèle et le premier des hommes, - celui qui est le premier à s'enthousiasmer et à souffrir, le premier à attaquer le Réel pour le faire plier et l'améliorer »
(Journal).

7. Rencontrer Dieu

L'œuvre de Teilhard qui n'a rien perdu de sa valeur est son œuvre spirituelle. Celle-ci a été reprise de manière incessante dans la rédaction d'un ouvrage qui, à la différence des autres, n'a pas pris une ride Le Milieu divin.

Là aussi, Teilhard prend un titre qui ne fait pas chapelle, mais ouvre sur l'universel. Dans ce livre, écrit attentivement et soigneusement révisé en dialogue avec ses compagnons jésuites, il exprime une vision très belle de la spiritualité toute entière tournée vers le désir de la rencontre de Dieu.

1. Le premier point de cette spiritualité est de communier avec les forces qui sont dans la création et qui sont le meilleur du monde.

La spiritualité est celle de l'attention et de l'effort, l'un et l'autre couronnés par la joie de chercher, de trouver, de partager et de communier à Dieu à travers son œuvre.

2. Le deuxième point concerne ce qu'il appelle les passivités. Le terme nomme la réalité sans la qualifier par des termes qui relèvent du péché ou du mal. Il s'agit de ce qui limite, contraint ou entrave le désir de vivre. Il s'agit aussi de ce qui fait souffrir et qui mène à la mort. Teilhard ne nie pas cette réalité ; il demande à ce qu'elle soit vécue.

3. La mort de Teilhard vérifie ses intuitions fondamentales. Dans son journal il écrit cette prière :

« Mon Dieu, je vous en supplie aidez-moi à bien finir : 1e mon premier livre, pour Vous ; 2e ma vie. Que ma mort ne discrédite pas mon évangile : si tout cela est vraiment bien Vous, ce Christ Universel qui a toute mon ambition et ma vie »
(retraite 1939). 

« Ô Jésus, faites que je finisse bien - c'est-à-dire dans un geste de témoignage scellant l'affirmation et la foi de ma vie en un Pôle d'amour à la dérive universelle. La communion par la mort (La Mort Communion). »
(Retraite 1948).

« Seigneur de mon enfance et Seigneur de ma fin, - Dieu achevé pour soi, et cependant, pour nous, jamais fini de naître, - Dieu qui, pour vous présenter notre adoration comme `évoluteur' et `évolutif', êtes désormais le seul à pouvoir nous satisfaire, - écartez tous les nuages qui vous cachent encore, - aussi bien ceux des préjugés hostiles que ceux des fausses croyances. Et que, par Diaphanie et Incendie à la fois, jaillisse Votre Universelle Présence. Ô Christ toujours plus grand »
(Le Cœur de la matière, p. 70).

La mort de Teilhard, le 10 avril 1955, jour de Pâques après la messe a porté un sceau d'authenticité à sa vie et à sa pensée. 

Lagardelle sur Lèze, 15 avril 2005

Jean-Michel Maldamé


Haut de page


version 1.0 - © Copyrights DOMUNI 2005 - tous droits réservés
biblio.domuni.org