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Jean-Michel Maldamé op
dominicain, professeur à l'Institut catholique
L'embryon corps et âme
Remarques épistémologiques sur le statut de l'embryon humain

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2. Philosophie de la nature

Le débat sur le statut de l'embryon doit donc évaluer les progrès des connaissances scientifique à partir des concepts qui portent le savoir scientifique et ouvrent sur une vision plus large du réel. Ce point est des plus important, car c'est en effet en philosophie de la nature que se trouvent les difficultés fondamentales.

1. La difficulté philosophique

La philosophie est confrontée à une situation contrastée. D'une part, le constat de l'inachèvement de l'embryon et, d'autre part, le constat d'une transformation continue qui empêche que l'on puisse distinguer des stades nettement séparés de l'existence.

Le premier point est présent même chez les thomistes, comme en témoigne ce propos de Jacques Maritain  : « La disposition ultime qui requiert l'âme intellective, çà suppose un cerveau, un système nerveux et un psychisme sensitivo-moteur déjà fort élevés. Admettre que le fœtus humain, dès l'instant de sa conception, reçoit l'âme intellective, alors que rien est encore disposé à cet égard, est à mes yeux une absurdité philosophique. C'est aussi absurde que d'appeler bébé un ovule fécondé. C'est méconnaître complètement le mouvement évolutif, qu'on prend à vrai dire pour un simple mouvement d'augmentation ou de croissance, comme si à force de grossir un cercle devenait carré, ou le Petit Larousse devenait la Divine Comédie »10.Ce propos se situe dans la perspective de l' « animation » de l'embryon.

En sens inverse, cette conception n'est pas reprise par Pascal Ide11 qui prolonge les travaux de Philippe Caspar12. Pour ces disciples de saint Thomas, l'argumentation citée ne vaut pas. Ils se fondent sur la notion de personne qui implique une âme spirituelle et valorise ce que constate un professeur de médecine : « Le fœtus ne pouvait être pris au sérieux tant qu'il était resté un reclus médical dans une cavité opaque. L'œil de l'échographe qui observe l'innocent fœtus découvre une petite créature étrangement active et pas du tout comme le parasite passif qu'on imaginait. 13 ».

L'observation montre en effet que le zygote a des propriétés qui font de lui un être vivant. Il réalise en effet, d'une certaine manière, les qualités qui correspondent à la définition du vivant. En premier lieu, ce qui apparaît dans la continuité de son évolution et de sa différenciation progressive, mais aussi et corrélativement son unité et son identité, puisqu'il n'est pas un partie du corps de la mère. Ces trois caractères (continuité, unité et identité) donnent à reconnaître que l'embryon est un être vivant, un être humain. Cette affirmation rencontre plusieurs objections de la part de ceux qui veulent l'utiliser pour les recherches en biologie.

1. La première est l'existence de jumeaux homozygotes dont l'existence empêche de dire qu'il y a une individuation stricte, puisqu'à deux moments de la première étape de la vie du zygote, il y a des cellules totipotentes.

2. La seconde vient du fait que les premières cellules du zygote ne sont pas toutes destinées à la formation de l'embryon  ; une part notable est destinée à devenir le placenta. Ceci sert à refuser à l'embryon les caractéristiques de l'individualité.

3. La troisième est la nécessité d'une nidation pour que le zygote puisse se développer. La fréquence élevée de l'élimination naturelle des zygotes confirme cette thèse, puisque la nature ne saurait être réglée pour être homicide.

4. La quatrième est la nécessité d'un corps organisé, c'est-à-dire suffisamment différencié pour qu'il y ait des activités proprement humaine. Si les Anciens parlaient de quarante ou quatre- vingt jours, les scientifiques reconnaissent le seuil de quatorze jours, parce qu'à ce moment là la différenciation apparaît entre les cellules.

Ces quatre argument sont utilisés par ceux qui refusent de considérer que, dans les premiers stades de la vie de l'œuf fécondé, il y ait un être qui puisse être qualifié de vivant et d'humain.

2. L'émergence

Pour répondre à ces difficultés qui relèvent de l'usage de concepts philosophiques, il nous semble important de rester au plus près de l'observation. Or les moyens qui fondent le savoir biologique mettent en évidence, comme il a été dit plus haut, une transformation progressive. Elle est nommée par un terme important, celui d'émergence, qui permet d'entrer sans artifice dans la réflexion philosophique.

La notion d'émergence tend à unir deux termes qui se présentent en opposition. D'une part, la continuité et, d'autre part, la nouveauté. Il y a continuité parce qu'il n'y a pas de rupture ou de saut entre les stades du phénomène étudié ou de la configuration d'ensemble. Il y a une nouveauté mais celle-ci provient d'un état antérieur qui ne s'est pas seulement modifié par accroissement ou par restructuration.

La notion scientifique de système complexe permet d'en rendre compte. Ce qui était latent et indiscernable paraît. Il y a pour cela une réorganisation des parties de l'ensemble. Le phénomène est commun dans les systèmes ouverts. Il s'applique de manière éminente au développement d'un être vivant. Si l'on distingue des stades, on ne peut marquer des ruptures. Il y a une continuité qui est sous-jacente à l'apparition de formes nouvelles. Pour cette raison, il importe de reconnaître un fondement réel qui demeure au cours de la transformation. C'est ainsi que l'on peut reconnaître une unité et une individualité à l'embryon dont on ne peut nier qu'il soit, depuis le tout premier commencement - la fusion des gamètes -, un organisme. Sur ce point la génétique apporte des éléments nouveaux qu'il importe de prendre en compte.

3. L'information génétique

L'être humain en devenir dans les divers stades de l'embryogénèse - du zygote au fœtus - n'est pas seulement saisi par les caractères des premières cellules. Il doit être étudié en tant qu'organisme.

L'observation traditionnelle est attentive à la forme en devenir et plus exactement à l'organisation. Le terme d'organisme est essentiel à la philosophie biologique et fondateur du savoir médical. De fait, en ses premiers stades de développement, l'être humain n'a pas encore forme humaine. Il est, du point de vue de la forme, semblable aux autres animaux qui lui sont proches. C'est sur cette situation que la législation anglo-saxonne marque une seuil pour l'utilisation médicale des embryons (le 14e jour est celui où commence à apparaître la différenciation cellulaire qui donne naissance au système nerveux).

Or l'étude biologique plus fine de la réalité des cellules montre que l'organisation est déjà présente, même si elle n'a pas eu le temps de s'exprimer. Elle est dans le génome qui est compris comme un code qui préside à la constitution ultérieure et qui donne les régulations nécessaires au développement harmonieux.

La notion de code génétique qui régit les échanges et les transformations permet de porter un jugement global sur l'embryon humain dès le commencement - au stade où il est un zygote. Il n'est pas encore un être ayant forme humaine, mais il a en lui, de manière active, les principes de son devenir qui ne peut être que l'explicitation de son humanité. Pour cette raison, on doit reconnaître le caractère humain du zygote - même constitué de cellules totipotentes - même si à l'échelle de l'observation visuelle, il n'apparaît pas comme tel, car il ressemble à un « amas de cellule » et qu'il est semblable à d'autres vivants proches de lui sur l'échelle de la vie.

La nature ne se réduit pas à la forme extérieure ou à la configuration  ; elle est une potentialité ou un pouvoir être. Celui-ci, faute de temps, n'a pas encore produit son fruit et don ne saurait être réduit à ce qu'il apparaît. L'information génétique est inaliénable et donc permet de donner un sens précis à la notion d' « être humain ».

Il en va de même de l'aspect immunologique qui joue un rôle lors de la nidification. A ce moment-là, une part importante des cellules du zygote est utilisée pour sa protection en constituant une barrière qui sépare le soi du non-soi (en l'occurrence le zygote et la matrice de sa mère) tout en permettant l'échange nutritionnel nécessaire à son développement.

On peut ainsi faire surmonter les difficultés évoquées plus haut. Certains auteurs s'appuient sur cette situation pour donner un critère pour l'usage des cellules de l'embryon.

D'abord, la gémellité ne rend pas équivalentes les cellules qui se séparent. En second lieu, la distinction entre les cellules qui donneront le placenta et celles qui donneront l'embryon proprement dit supposent leur articulation dans un organisme unifié. Ensuite, si la nidation est nécessaire pour le développement, ce seuil est déjà inscrit dans le programme génétique. Enfin, le seuil de quatorze jours n'est pas une séparation, mais une complexification déjà inscrite dans la réalité.

Ce dernier point introduit à une question épistémologique. Si on détermine des seuils dans la formation de l'embryon et si l'on parle de stades de manière nette, il faut relever que la détermination de ces stades et de ces seuils relève d'un jugement. La reconnaissance de la nouveauté suppose un acte spécifique. Cet acte est un jugement. La philosophie de la connaissance reconnaît que connaître, c'est juger et que le simple constat ne suffit pas. Or une telle activité suppose la référence à des principes. C'est pourquoi les arguments échangés à propos du statut de l'embryon n'en restent pas au seul plan de la biologie. Non seulement, comme on l'a vu, ils participent d'une philosophie de la nature, mais sur une vision plus large, que l'on peut qualifier de métaphysique et morale, en donnant à ces termes le sens le plus large possible. Il s'agit là de principes universels.

On entre ainsi nécessairement dans une considération nouvelle qui utilise un autre registre de réflexion, celui de la métaphysique et de la morale.

10 Approches sans entraves, Paris, Fayard, 1973, p. 115.

11 « Le zygote est-il une personne humaine  ? », Nova et Vetera, 2001, n° 1, p. 45-89 et n° 2 p. 53-88.

12 L'Individuation des êtres, Aristote, Leibniz et l'immunologie contemporaine, Paris, Lethielleux, 1985.

13 Cité par Michèle FELLOUS, « Echographie, foetus, personne », dans Bio-médecine et devenir de la personne, Paris, édit. du Seuil, 1991.

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