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Jean-Michel Maldamé op
dominicain, professeur à l'Institut catholique
L'embryon corps et âme
Remarques épistémologiques sur le statut de l'embryon humain

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4. La question du clonage humain

La question du clonage humain a été posée de manière spectaculaire par la déclaration d'un médecin italien annonçant qu'il allait procéder à des clonages pour répondre à des couples atteints de stérilité et par le projet de certains laboratoires. Cette perspective a suscité une levée de boucliers unanimes dans le monde scientifique, politique et religieux. La question touche le statut de l'embryon humain. On ne peut donc pas éluder la question.

La question du clonage n'est pas la plus importante dans le monde médical, mais elle est révélatrice de la culture des pays développés. La prétention à opérer des clonages pour la reproduction humaine participe des grands débats de société. Deux points en font partie. Le premier est à l'évidence un fantasme de toute-puissance. L'homme moderne a une puissance sur la nature  ; il produit des merveilles technologiques  ; il aimerait aller jusqu'au bout de cette puissance en produisant la vie humaine. Ce qui serait le comble de ses possibilités techniques. Le second est le désir d'avoir des bénéfices thérapeutiques avec la possibilité de réparer l'organisme déficient grâce au clonage. Face à ces désirs il convient de rester lucide parce que le vocabulaire n'est pas précis.

1. Qu'est-ce que le clonage  ?

Le terme de clonage est équivoque. Il désigne un mode de reproduction qui est commun chez les végétaux  ; c'est une reproduction non sexuée. Il est exceptionnel chez les vivants où il y a une reproduction sexuée. Il existe par exemple chez l'homme pour la conception de vrais jumeaux. Le terme de clonage comme tel n'a donc rien de violent ou d'anormal.

1. Le terme de clonage se réfère à des techniques biologiques modernes. Le terme désigne alors deux réalités différentes.

1°. La première est le clonage reproductif d'organisme par scission de l'embryon fécondé. Quand il est au stade d'une cellule, il peut se diviser en deux. On peut procéder in vitro à la séparation de deux cellules de façon à ce que chacune d'elle produise un embryon. Cette technique est utilisée pour les bovins et les ovins. Elle pourrait s'appliquer à l'homme.

2°. Le second sens du mot se rapporte au clonage par transfert de noyau. C'est aussi un clonage reproductif. La technique consiste à prendre le noyau d'une cellule somatique et à le transférer dans un ovule privé de son noyau. On obtient un organisme vivant. Ce fut le cas avec la célèbre brebis Dolly et avec d'autres animaux obtenus par cette technique. Cette technique pourrait s'appliquer à l'homme.

2. Il ya lieu d'introduire une autre distinction qui se prend de la finalité de l'intervention biologique en distinguant clonage reproductif ou non reproductif.

1°. Le clonage reproductif a pour but de produire des êtres vivants pour eux- mêmes.

2°. Le clonage non reproductif consiste à opérer un clonage pour une finalité thérapeutique ou de recherche fondamentale.

3. Les deux finalités peuvent être atteintes par les deux modes de technique. Dans la recherche actuelle on privilégie la technique de transfert de noyau pour produire des colonies de cellules génétiquement identiques par division successive à partir d'une cellule unique. Elle permet de produire des cellules à partir d'un embryon dont on ne laisse pas se dérouler la croissance. Cette technique peut concerner des cellules embryonnaires ou non  ; elles sont utilisées pour aboutir à des lignées cellulaires et à des tissus qui seront utiles dans une thérapie. L'attention à ces techniques (et donc les crédits pour la recherche) est motivée par les espoirs thérapeutiques que l'on accorde aux cellules souches.

Le terme de clonage est employé dans ces cas dont on voit qu'il ne relèvent pas du même statut. Il y a donc une équivoque dans l'emploi du terme sans explication claire.

2. Le clonage reproductif humain

Dans la communauté scientifique comme chez les moralistes et les politiques, il y a actuellement une certaine unanimité pour refuser le clonage reproductif humain. L'examen des raisons avancées pour le récuser permet de voir l'enjeu de la question, au plan biologique, moral et métaphysique.

1. Des raisons d'ordre biologique sont avancées. D'une part, la technique de reproduction n'est pas fiable et en la matière on parle plus en fonction d'un rêve que de la possibilité réelle. L'organisme humain est fort délicat, plus que celui des animaux pour lesquels il y a un nombre considérable d'échecs. D'autre part, les biologistes sont attentifs à la valeur de la bio-diversité. Or le clonage la supprime puisque la reproduction se fait à l'identique.

2. Des raisons d'ordre moral sont utilisées pour récuser une telle pratique. Un principe fondamental de la morale est que l'être humain ne doit pas être utilisé comme moyen en vue d'une fin18. Pour le dire, on dit aujourd'hui que l'être humain ne doit pas être « instrumentalisé ». Il ne peut être utilisé comme une chose19 et l'on dit aujourd'hui qu'il ne doit pas être « réifié ». Cette condamnation prolonge celle de l'esclavage, car à l'évidence le clone humain serait l'esclave parfait et ne vivrait pas pour lui-même.

3. Des raisons psychologiques sont avancées. Elles se développent à partir de la difficulté de la gémellité. Les jumeaux ont de la peine à trouver leur identité. A fortiori un être humain obtenu par clonage. Il ne serait pas lui-même. Il ne serait pas reconnu pour ce qu'il est puisque le clonage aurait pour effet de supprimer la valeur symbolique du corps et du visage humain.

4. Des raisons morales ou psychologiques apparaissent dans la mesure où l'être humain produit par clonage ne serait pas voulu pour lui-même. En outre cette manière de reproduction abolirait un élément essentiel au sujet humain, la filiation  : l'être humain s'inscrit dans un lignage. Exclure tout lignage serait une perte de l'identité humaine. C'est une source de folie pour un enfant de ne pas être voulu pour lui-même, comme par exemple quand il est désiré pour remplacer un frère ou une sœur disparue. Les problèmes posés par l'adoption seraient décuplés. Dans l'intérêt donc de l'enfant ainsi conçu, il faut donc récuser ce mode de conception.

Pour ces raisons, le refus du clonage reproductif humain est quasi unanime dans le monde occidental. Comme il peut exister des chercheurs sans scrupules moraux pour le faire, on ne peut que souhaiter que se mette en place rapidement une législation internationale pour l'interdire efficacement et surmonter les divergences de législations des États où l'on a la capacité de le faire.

3. Le clonage non reproductif

Si l'unanimité se fait pour refuser le clonage humain reproductif, ce n'est pas le cas du clonage non reproductif à finalité thérapeutique. Les meilleures connaissances du développement de l'embryon ont montré qu'il existe des cellules souches qui présentent un grand avantage thérapeutique. Ces cellules sont dans l'embryon  ; on les appelle pour cette raison « cellules souches embryonnaires ». Elles peuvent être développées et ensuite réimplantées pour une thérapie, en remplaçant des cellules malades ou absentes. Sur ce point, les avis divergent. Deux positions s'affrontent.

La première considère que l'on peut utiliser des cellules souches embryonnaires, parce que jusqu'au stade de quatorze jours, il n'y pas un embryon, mais un pré-embryon. Dans ce cas on pourrait utiliser les cellules prises sur un pré-embryon, et les faire se reproduire pour obtenir une réserve pouvant servir à une thérapie. À cet argument s'ajoute un autre selon lequel, puisqu'il s'agit d'une fabrication d'embryon par transfert de noyau, il n'y a pas eu procréation au sens strict, puisqu'il n'y a pas eu fusion des gamètes. Il n'y a pas eu fécondation, mais fabrication d'un amas cellulaire.

La seconde position récuse cette argumentation en relevant que la distinction embryon/pré-embryon n'est pas satisfaisante - comme on l'a vu plus haut. Ce qui récuse le premier argument. Au deuxième argument, on répond en reconnaissant que la définition de l'embryon par la seule singularité ne suffit pas.

Le Conseil de l'Europe sur la bio-médecine note la « nécessité de respecter l'être humain à la fois comme individu et dans son appartenance à l'espèce humaine ». En effet, l'être humain quel que soit le stade de son développement et son état porte en lui-même la dignité humaine. Même si ses potentialités humaines ne sont pas développées, il appartient à la communauté humaine. Ainsi, même avant d'être constitué comme sujet, l'embryon doit être respecté.

Cette exigence a une conséquence morale immédiate. Si on considère que l'utilisation des techniques brise avec la dignité humaine, il logique de l'interdire. En effet, l'intention ne suffit pas à elle seule de fonder la moralité d'un acte  ; il faut que toutes les étapes de la réalisation du projet soient conformes à des exigences de la morale. La fin thérapeutique bonne ne saurait justifier l'emploi de moyens mauvais.

18 C'est le sens de la célèbre maxime de Kant  : « Agis toujours de telle façon que tu traites l'humanité dans ta propre personne et dans celle d'autrui, non pas seulement comme un moyen, mais comme une fin », Fondement de la métaphysique des moeurs, édit. Delagrave, p. 149.

19 Kant disait à ce propos  : « Considéré comme personne, c'est-à-dire comme sujet d'une raison moralement pratique, l'homme est élevé au-dessus de tout prix », Doctrine de la vertu, Paris, Vrin, 1968, p. 109.

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