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Gabriel NISSIM, op * L'Europe
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* Gabriel NISSIM est dominicain ; membre d'Espaces ; Assistant ecclésiastique de SIGNIS (Association catholique mondiale de communication) ; Représentant de SIGNIS et membre de la Commission de liaison des ONG au Conseil de l'Europe. |
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SOMMAIRE 1. Où en sommes-nous
aujourd'hui de la construction de l'Europe ?
1. Où en sommes-nous aujourd'hui de la construction de l'Europe ?1. Quand on dit « Europe », que dit-on exactement ?Les frontières géographiques ne sont pas un critère pertinent : au Sud, la Méditerranée unit plutôt qu'elle ne sépare les pays riverains, si bien que le sud de l'Italie ou de l'Espagne est plus proche du Maghreb que de la Scandinavie ; à l'Est, l'Oural n'est pas une frontière : à Vladivostock (10.000 km à l'est de Moscou), en Sibérie, on est tourné vers l'Europe. Et à l'Ouest, l'Angleterre est au moins autant tournée vers les USA que vers le continent européen. Les frontières sont donc plus culturelles que géographiques. L'unité culturelle de l'Europe n'est pas évidente non plus, si on regarde de près les frontières internes à l'Europe : frontières des langues ; frontières historiques (par exemple la séparation linguistique entre Flamands et Wallons en Belgique qui suit pour une grande part l'ancienne frontière de... l'Empire romain !) ; frontière entre l'Europe de la bière et du beurre et l'Europe de l'huile et du vin ; différence entre les systèmes de parenté, qui peuvent expliquer des ressemblances de sensibilité (par exemple politique) entre des régions géographiquement éloignées en Europe en fonction de la ressemblance de leur système de parenté ; une frontière religieuse surtout, celle entre l'Europe occidentale - en fait les pays évangélisés par l'Ouest, sous l'impulsion du Pape - et l'Europe orientale, évangélisée à partir de l'Est, par des missionnaires envoyés par l'Empereur de Constantinople (d'où la soumission de ces Eglises à l'autorité politique, jusqu'aujourd'hui...). Différences aussi dans les projets de construction européenne entre
Différence majeure entre ces deux organismes : Le Conseil est une organisation intergouvernementale (comme par exemple l'ONU) dont les « conventions » et « recommandations » ne sont pas juridiquement contraignantes pour les pays membres. L'Union européenne est au contraire de type « communautaire » : les Etats membres lui délèguent une part de leur souveraineté, exercée par une autorité indépendante (la « Commission européenne », mais aussi le Parlement européen, à son niveau propre) ; cette autorité est chargée d'assurer le « bien commun » de l'ensemble de l'Union par des « directives » qui s'imposent à tous les pays membres : autrement dit les commissaires comme les députés européens ne sont pas là pour représenter leurs pays respectifs mais pour veiller au bien de l'ensemble de l'Union. A noter cependant qu'aujourd'hui cette intuition fondatrice (et très novatrice) est mise à mal par la tendance des gouvernements européens à reprendre un contrôle plus étroit sur la Commission européenne et à réintroduire une part d'intergouvernemental dans les décisions européennes, à travers l'usage du droit de veto. Autre différence : alors que le Conseil de l'Europe est consacré au respect de la « Convention européenne des Droits de l'Homme » et à la promotion de la démocratie, l'Union européenne s'est bâtie d'abord sur une base économique. On est parfois critique sur cette dimension économique, mais ce fut en réalité un coup de génie des « pères fondateurs », qui a permis d'ancrer solidement la solidarité entre des peuples qui sortaient à peine de la guerre mondiale et de remplacer une logique de l'affrontement et de la guerre par une logique de la négociation et du compromis. L'instauration de l'Euro est venue couronner cette intégration économique : plus des trois quarts de nos échanges commerciaux se font à l'intérieur de l'Union européenne (et pour un pays candidat comme la Pologne, cela concerne déjà 70 % de ses échanges) ; de multiples négociations se déroulent en permanence à Bruxelles entre responsables politiques, économiques ou sociaux des pays membres ; des liens dans l'ordre de la recherche, de la culture, de l'école, de l'Université ou autres se nouent jour après jour. Surtout cela a donné lieu à des gestes concrets de solidarité à l'échelle de l'Europe : les « fonds structurels » ont permis un développement économique remarquable pour des pays comme l'Irlande ou le Portugal comme aussi pour de nombreuses régions d'Europe. Le risque est alors évidemment que l'Union reste une réalité seulement d'ordre économique. Or une vraie solidarité ne peut durer s'il n'y a pas un sentiment commun d'appartenance : l'économie est une réalité humaine, elle ne peut donc fonctionner sans s'inscrire dans les dimensions sociales, politiques et culturelles. Là est le problème actuellement : comment donner forme à l'Union européenne au plan politique ? Comment donner forme à une Europe des citoyens ? La « Charte des droits fondamentaux » de l'Union européenne, signée à Nice récemment, est un premier pas dans cette direction : elle est le premier texte communautaire d'ordre vraiment politique. A la différence de la « Convention européenne des Droits de l'Homme » qui régit l'ensemble des pays du Conseil de l'Europe de Strasbourg, (et qui s'applique donc aussi déjà à tous les pays membres de l'Union européenne !), cette Charte de l'Union n'a pas encore de force juridique ; elle n'en existe pas moins avec un réel poids moral et peut devenir l'amorce d'une « Constitution » européenne, pour peu que l'opinion publique européenne pousse dans ce sens. C'est là en tout cas l'un des objectifs du groupe de travail appelé (lui aussi, mais dans un sens différent) « Convention », présidé par M. Giscard d'Estaing, et qui rassemble des représentants des pays membres de l'Union ainsi que, il faut le souligner, des pays candidats. 2. Quelle Europe voulons-nous ?La date charnière pour l'Europe contemporaine se situe en 1989, avec l'écroulement du communisme. Jusque là, le projet de communauté européenne allait en quelque sorte de soi, d'abord dans les années 50, avec la nécessité de mettre fin à ces guerres incessantes, ensuite, avec la situation de guerre froide : il y avait une identité claire de l'Europe occidentale, démocratique, par rapport à l'Europe sous régime communiste. Depuis 1989 a disparu la menace contre laquelle il fallait s'unir, en même temps que très vite les anciens pays communistes ont demandé d'adhérer à l'Union européenne : il y a donc moins d'urgence et de nécessité, et davantage d'extension. Se pose alors la question : voulons-nous vraiment l'Europe comme projet unificateur, et quelle Europe ? L'élargissement ne pose pas de « nouveaux » problèmes mais risque d'exacerber les problèmes existants, par exemple celui du financement de la politique agricole commune, avec l'arrivée d'un pays agricole comme la Pologne. Ou le problème des langues : actuellement, avec 11 langues, il est déjà difficile d'assurer la compréhension mutuelle - que sera-ce avec bientôt 21 langues ? comment trouver des interprètes en nombre suffisant pour assurer la traduction simultanée des débats européens dans des instances comme le Parlement européen, mais aussi dans les multiples commissions de travail ? En outre, le problème des mentalités va se poser : on le voit en Allemagne avec les différences entre la mentalité des Allemands des Länder de l'ex-RDA et les Allemands de l'Ouest (alors que la langue est la même). Le problème va se poser tout autant et davantage avec les nouveaux pays membres, marqués profondément par la mentalité créée par le communisme pendant 40 ans : déresponsabilisation, mensonge permanent. Quant aux nouvelles conditions économiques, elles sont dures aux plus pauvres de ces pays : combien de suicides en Roumanie ou Bulgarie parce que des gens n'ont plus rien à manger ni rien pour se chauffer en raison du coût des produits ! Et que dire des pas moins de 80.000 pages de textes communautaires à intégrer par les pays candidats dans leur législation - ce que nous, nous avons pu faire petit à petit ... Pourtant l'élargissement est non seulement inéluctable, mais moralement nécessaire : ils sont « européens » tout autant que nous ; leur culture, fondamentalement, est la nôtre ; ce n'est pas parce qu'ils sont « pauvres » que nous pouvons les abandonner (comme nous l'avons fait pour d'autres motifs, pas plus glorieux, en 1938, en 1944, en 1968) - au contraire, c'est un motif supplémentaire de nous solidariser avec eux. Et si aujourd'hui nous voulons assurer la paix en Europe, il est indispensable d'aider à résoudre les conflits de voisinage latents en Europe centrale ; indispensable aussi de renforcer la démocratie chez eux, comme nous l'avons réussi avec le Portugal et l'Espagne il y a quelques années à peine. Alors quelle forme politique trouver pour qu'une telle Union européenne à 25 ou à 30 soit viable ? jamais il n'y a eu de projet de ce type dans l'histoire connue de l'humanité : unir des nations si anciennes et si différentes non par la force mais par la volonté de se solidariser et de se respecter dans leur diversité. Quelle part de fédéralisme ? quelle part de « subsidiarité » ? La subsidiarité est un concept d'origine chrétienne utilisé abondamment dans les encycliques sociales des Papes ; il pose en principe que les décisions politiques doivent être prises au niveau le plus adapté possible : ce qui peut être décidé sans dommage au niveau local ne doit pas être décidé au niveau régional et ainsi de suite ; ce qui doit être décidé à un niveau plus élevé, sous peine d'inefficacité, doit effectivement être confié à ce niveau de décision - national, et maintenant européen. C'est le cas par exemple dans le domaine de l'écologie, et surtout de l'économie : dans un monde globalisé, les gouvernements nationaux ne peuvent plus maîtriser certaines évolutions, alors que l'ensemble des pays européens, surtout avec un système monétaire unifié, peut davantage faire sentir son influence. De même dans le domaine de la politique étrangère, il y a des choses que l'Europe unie peut obtenir, alors que nos pays, pris séparément, ne pourraient faire entendre leur voix. Finalement la question décisive qui se pose est celle-ci : quel « esprit » va animer notre Europe ? Quelles convictions humaines ? quel visage d'humanité va-t-elle représenter ? C'est là aussi sans doute que les chrétiens auront leur mot à dire. 3. Notre place et notre responsabilité de chrétiensQuand les hommes construisent quelque chose ensemble, ils ont toujours la tentation de la Tour de Babel : une construction immense, qui « monte jusqu'aux cieux » et où ceux qui y sont impliqués doivent « parler d'une seule bouche » - autrement dit les tentations de la puissance sans limites et du totalitarisme. L'Europe n'échappe pas à cette tentation : une Europe forteresse, une unité européenne qui ne respecte pas les différences linguistiques, culturelles, religieuses et sociales. Un tel modèle d'Europe est voué inéluctablement, comme la Tour de Babel, à l'échec. Le contre-modèle de Babel, c'est la Pentecôte. Une force ouverte, servante - une unité qui accueille les différences et les valorise : vouloir l'autre différent, l'accueillir chez soi, aller le visiter chez lui. Cela passe par des choses concrètes comme l'apprentissage de la langue de l'autre - les missionnaires le savent d'expérience ! Cela signifie aussi respecter l'histoire de l'autre, telle qu'il l'a vécue, avec ses blessures, ses sensibilités parfois encore à vif. Ainsi, notre responsabilité de chrétiens, c'est d'abord d'aider l'Europe à résister à la tentation de Babel, et d'y insuffler l'esprit de Pentecôte - et donc aussi l'Esprit de Dieu. De chercher à éviter ainsi une Europe qui cherche à reproduire l'esprit des dominations passées pour mettre en uvre la solidarité et le respect, partout, de la dignité de la personne humaine. Comment les Eglises peuvent-elles faire entendre ce message ? Il faut être attentif à un changement radical, que soulignaient récemment les évêques européens : alors que, récemment encore, les Eglises agissaient par alliance avec les autorités politiques des Etats (selon la formule constantinienne « le trône et l'autel »), aujourd'hui, nous sommes entrés dans une société démocratique et surtout pluraliste, où les chrétiens ne sont plus qu'une force et un courant parmi bien d'autres. Cela veut dire que nous sommes obligés, pour nous faire entendre, de convaincre les autres quant aux positions que nous voulons défendre. Il nous faut, sans cesse et auprès de l'ensemble de nos concitoyens, faire la preuve de la pertinence de ce que nous proposons pour le bien de l'ensemble de la société. Or, de fait, que chaque fois que nous nous exprimons manifestement pour le service de la société, avec compétence et modestie, nous sommes volontiers écoutés : ainsi en Hongrie, la récente lettre sur la situation sociale et économique ; ainsi le travail est les prises de position des évêques européens à Bruxelles ; ainsi au Conseil de l'Europe à Strasbourg, la présence des observateurs du Saint-Siège dans différents comités d'experts ou celle de nombreuses Organisations chrétiennes au sein de l'ensemble des ONG qui y ont un statut consultatif officiel. Il ne s'agit pas, dans toutes ces instances, de défendre le statut des Eglises au sein de la société, mais de se mettre au service du bien commun de l'ensemble de la société sur une base éthique - et notamment de défendre les plus pauvres. Cette présence chrétienne est assurée à différents niveaux : pour l'Eglise catholique on trouve des représentants du Saint-Siège, de l'épiscopat européen, de nombreux mouvements de laïcs (Caritas, enseignement catholique, organisations de médias, étudiants, juristes, nombreuses organisations féminines...) et des religieux (le secrétariat des conférences européennes de Supérieurs et Supérieures majeurs, les Jésuites avec l'OCIPE - Office catholique d'initiative et d'information pour l'Europe - et les Dominicains avec « Espaces » - Spiritualités, Cultures et Société en Europe). Pour les Eglises anglicane, orthodoxes et protestantes, la Commission « Eglise et société » de la Conférence européenne des Eglises, ainsi que de nombreuses organisations de laïcs. Il y a la plupart du temps une bonne collaboration entre tous ces organismes représentant les Eglises. Mais ce sont surtout de très nombreux laïcs chrétiens, présents à différents niveaux, soit dans les instances européennes, soit dans des organismes privés ou publics impliqués au plan européen, qui représentent cette inspiration chrétienne à travers leur propre réflexion et action : c'est d'ailleurs le cas pour les trois plus récents présidents de la Commission européenne. Ce sont eux tous, avec bien des personnes de tous courants et de toutes religions, qui permettront à l'Europe d'être, dans les années à venir, fidèle au meilleur d'elle-même : sa préoccupation sociale, culturelle, spirituelle - y compris chrétienne.
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