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Gabriel NISSIM, op * L'Europe
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* Gabriel NISSIM est dominicain ; membre d'Espaces ; Assistant ecclésiastique de SIGNIS (Association catholique mondiale de communication) ; Représentant de SIGNIS et membre de la Commission de liaison des ONG au Conseil de l'Europe. |
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2. L'Europe et les rapports Nord-Sud1. Le contexte : la mondialisationOn ne peut comprendre les rapports de l'Europe avec les pays du Sud sans les situer dans le contexte actuel, marqué de ce point de vue d'abord par le phénomène de la mondialisation. 1.1. La mondialisation est d'abord une réalité d'ordre économique : elle signifie « l'unification du monde à partir d'un système économique s'étendant progressivement à tous les continents »1.Cela signifie aussi que les flux de capitaux circulent sans entraves d'un bout à l'autre du monde et vont se placer là où cela rapporte le plus, sans autre considération que celle des intérêts des entreprises concernées. Grâce aux techniques modernes de communication électronique (tel Internet), ces mouvements de capitaux peuvent s'effectuer en quelques instants ; c'est pourquoi on parle aussi de « globalisation » pour signifier cette possibilité de communication instantanée universelle entre ordinateurs. Dans un tel environnement, les pays du Sud n'intéressent les capitaux que dans la mesure où ils offrent de la main d' uvre à bas prix, sans protection sociale. C'est ce qui entraîne les « délocalisations » d'entreprises qu'on déplace de pays à haute protection sociale et hauts salaires vers les pays moins exigeants, soit à l'Est de l'Europe, soit en Asie. Cherchant les zones les plus rentables, ils créent en même temps de vastes zones désertiques du point de vue économique. (C'est pourquoi l'instauration des 35 heures en France peut provoquer des départs d'entreprises vers d'autres pays européens aux conditions de travail plus favorables pour les capitaux investis, puisque ces pays n'ont pas un système identique). Conséquence paradoxale de cette mondialisation : elle renforce par contre-coup les tendances identitaires chez les gens ; là où disparaissent les frontières, là où l'on est confronté à la présence des « autres » tout près de chez soi, là où règnent des pouvoirs économiques mondiaux qui décident de votre travail, il y a inévitablement une montée des réactions xénophobes, voire racistes. Même Internet peut favoriser ce type d'attitude : il permet certes d'être en contact immédiat avec l'autre bout de la planète, mais ce peut être souvent un moyen de se mettre en relation avec son « lointain semblable » sans pour autant favoriser les relations avec le « prochain différent ». Ce refus d'accepter la différence, l'attention à son propre « territoire », ses coutumes, ses « semblables », le sentiment confus d'une menace sur son identité propre, bref, ce mélange d'intérêt pour le « local » et de globalisation a donné naissance au terme de « glocalisation ». L'Europe n'échappe pas à cette tentation de fermeture, on l'a vu au sommet récent de Séville en Espagne, où la préoccupation centrale a été de renforcer les frontières de l'Union contre l'immigration clandestine. Ce qui ne rend pas plus facile non plus l'immigration régulière soumise à mille tracasseries, y compris pour les regroupements familiaux, au mépris du droit des gens. Dans le même temps, la baisse de la natalité et le vieillissement de la population en Europe nécessiteront dans un proche avenir une nouvelle immigration ! 1.2. Derrière cette mondialisation, il y a en fait une idéologie, qu'on peut appeler le « mondialisme ». « Cette idéologie repose sur le culte de l'innovation technologique, c'est une religion de la croissance, une foi absolue dans les vertus irremplaçables du libre-échange (...) Elle s'appuie sur quelques dogmes - le premier : il n'y a pas d'autre système économique que le capitalisme libéral. Le second lui est semblable : le libre échange est l'unique voie de la croissance et de la prospérité ; (...) c'est la « main invisible du marché » qui assure la bonne marche du monde et résout tous les problèmes ».2 Mais, comme le remarque Mgr Albert Rouet, « il ne suffit pas de prétendre opposer l'économie à l'homme ! (...) D'abord parce que l'économie et la loi des marchés ne sont que des instruments entre les mains de ceux qui les utilisent. Derrière ces techniques se cache plus qu'un pouvoir même exorbitant, il s'y tapit une approche symbolique de l'homme »3. 1.3. Il ne faut pas pour autant oublier que le mondialisme est une forme d'universalisme, et cela aussi change les rapports Nord-Sud. Nous avons désormais une conscience claire de la pluralité des cultures et des religions de par le monde. Il y a là pour nous, Européens, une véritable « révolution copernicienne » : l'Europe n'est plus (et ne se considère plus) comme le centre du monde ; de même le christianisme n'est plus le centre de l'Europe. Cela veut dire que la civilisation européenne n'est plus « la » civilisation, ni le christianisme « la » religion. Cela change beaucoup les relations Nord-Sud : il y a un intérêt croissant pour les autres cultures, pour les autres religions. Ainsi pour la première fois depuis bien des siècles, l'Europe et le christianisme sont vraiment confrontés au pluralisme culturel et religieux. Déjà Platon préconisait que le simple citoyen ne voyage pas à l'étranger pour qu'il ne découvre pas que les coutumes et lois de sa cité, qu'on lui présentait comme « naturelles », étaient en fait « culturelles » et n'étaient ni les seules ni les meilleures possibles. Désormais les Européens voyagent et sont confrontés jusque chez eux à cette pluralité des cultures et des religions. En outre, parce que les Européens sentent leurs propres coutumes menacées par la civilisation américaine, ils sont davantage enclins à respecter les coutumes des autres. Il en va de même dans le champ chrétien, où l'on trouve la dimension mondiale, avec par exemple les JMJ, et l'importance croissante donnée à l'Eglise locale, depuis déjà Vatican II. Egalement dans le domaine de l'cuménisme, on est en train de passer d'un cuménisme privilégiant l'unité institutionnelle visible à un cuménisme prenant en compte davantage les diversités légitimes à l'intérieur d'une foi commune : ce fut le cas par exemple dans la déclaration dogmatique récente signée à Augsbourg entre catholiques et protestants sur le dogme de la justification. 1.4. Enfin sont apparus récemment d'autres aspects de la mondialisation. Les événements du 11 septembre 2001 ont révélé une sorte de « mondialisation des pauvres » dans les pays du Sud. Celle-ci, certes, était déjà latente depuis longtemps (ainsi déjà la conférence de Bandoeng dans les années 50), mais elle prend aujourd'hui une tournure nouvelle, marquée par la conscience d'une humiliation collective et d'une violence subie de la part des peuples du Nord. Non seulement les conflits locaux deviennent potentiellement mondiaux, mais la religion et la culture en deviennent des facteurs centraux notamment là où l'Islam fédère ce sentiment d'humiliation face aux peuples considérés globalement comme chrétiens. Les leaders des grandes religions monothéistes en sont bien conscients et ont appelé clairement à la concorde, cependant cela est loin d'être suffisant face à cette nouvelle forme de mondialisation. Il y a aussi ceux, nombreux dans ce qu'on appelle la « société civile » - beaucoup d'ONG de diverses sortes - qui veulent une « autre » mondialisation, attentive non seulement aux « lois » du marché, mais aux besoins des peuples, notamment du Sud. On parle souvent à leur propos d'anti-mondialistes, mais le réseau qu'ils ont créé entre eux, grâce à Internet, est lui-même « un autre type de mondialisation, participatif, diversifié, mais bien réel »4. Comme le remarque Amartya Sen, prix Nobel d'économie, cité par Mgr Rouet, « leur concertation compte parmi les événements les plus mondialisés du monde contemporain ». Ils se sont manifestés pour la première fois à la Conférence de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à Seattle, et ont été sans doute l'une des causes de l'échec de cette Conférence. Désormais, quand se tient un sommet des pays les plus puissants de la planète (le G8), se tient en même temps un contre-sommet à leur initiative - ainsi à Porto-Alegre récemment. 2. L'Europe et la coopération2.1. Bref historique Depuis les origines de l'Union européenne, il y a eu une conscience des responsabilités particulières des pays européens vis-à-vis de pays d'Afrique ou d'Asie, qui étaient à l'époque encore des colonies. Le traité de Rome, en 1957, incluait un Protocole sur la coopération avec les pays accédant ou devant accéder à l'indépendance et instituait un Fonds spécial pour la coopération au développement. L'idée était aussi de remplacer progressivement les relations bilatérales entre pays anciennement colonisateurs et colonisés par des relations « multilatérales » européennes évitant une dépendance des seconds par rapport aux premiers. Mais entre-temps on a assisté à plusieurs évolutions négatives. En premier lieu, un relatif échec de ces efforts de développement. En second lieu la tendance s'est de plus en plus fait jour de remplacer les aides publiques au développement par des accords commerciaux. En soi, ce pourrait ne pas être une mauvaise idée si cela favorisait le développement économique. On peut craindre qu'en réalité ce soit pour les autorités publiques une façon de se défausser sur le secteur privé et que cela procède d'une confiance aveugle dans les « lois du marché » qui favorisent en fait les riches. Il faudra donc voir dans quelle mesure l'Europe se battra dans les réunions de l'OMC pour que les accords mondiaux ne pénalisent pas les pays du Sud. En troisième lieu on assiste à un retour partiel aux aides bilatérales - les pays anciennement colonisateurs cherchant à maintenir leurs zones d'influence privilégiées. En quatrième lieu, il y a, depuis 1990, la nécessité d'accroître l'aide aux pays européens candidats à l'Union européenne, et comme les fonds disponibles ne sont pas illimités, cela se fait au détriment de l'aide aux pays du Sud. Les Européens doivent donc se demander quelle Europe ils veulent bâtir. N'oublions pas qu'il y a une sorte de logique inéluctable entre d'une part les relations de l'Europe à l'extérieur et ses relations internes. Là où prévaut un repli sur les nationalismes, sur une Europe intergouvernementale plutôt que communautaire, sur une Europe d'abord du type « grand marché », ce sera le même type de relations qui prévaudra avec les pays du Sud. Si au contraire c'est une attitude de partenariat, de dialogue et de solidarité qui prévaut à l'intérieur de l'Europe, ce sera aussi, paradoxalement, au bénéfice des relations avec l'extérieur. « L'Europe sera-t-elle une forteresse de privilégiés ? un simple échelon ou relais de la mondialisation ? ou un espace original où fonctionnent des logiques économiques particulières s'appuyant sur la solidarité et la recherche d'une réduction des inégalités ? Telles sont les questions auxquelles doivent répondre les citoyens européens pour définir leur « vouloir-être ensemble » dans un monde complexe avec des polarités multiples. »5 2.2. La Convention de Lomé et les institutions européennes de coopération avec le Sud La date-clef à retenir est celle de 1975, qui a vu la signature de la Convention dite de Lomé entre l'Union européenne et les pays dits ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique). Ceux-ci, de 46 en 1975, sont passés à 71 à l'heure actuelle. Cette Convention, signée « dans un esprit de solidarité mutuelle », reste exemplaire à bien des égards. Elle a pour principales caractéristiques :
2.3. Evolutions récentes Malgré le caractère exemplaire de Lomé, les résultats n'ont pas été à la hauteur de ce qu'on pouvait en attendre. En outre, on l'a dit, le contexte de mondialisation et aussi « l'élargissement » de l'Union européenne à de nouveaux pays européens ont changé la donne. Actuellement l'Union européenne cherche à mettre en place un « nouveau partenariat ». Les objectifs en sont :
3. Le rôle des chrétiens3.1. Par rapport aux instances européennes d'aide au développement L'action des chrétiens peut s'exercer dans divers cadres :
3.2. Au sein de l'opinion publique européenne Une sensibilisation de l'opinion publique aux responsabilités de l'Europe par rapport aux pays du Sud est d'autant plus nécessaire aujourd'hui que nous sommes dans un contexte de mondialisation qui peut entraîner, on l'a dit, des réactions de repli identitaire. Cette sensibilisation peut se faire par différents moyens : par exemple grâce à des rencontres ou journées du type de celle-ci ; ou encore en donnant place au thème des relations Nord-Sud dans des thèmes plus larges : c'est ce qui aura lieu lors de la prochaine Semaine Sociale, où le thème de la violence sera traité en particulier dans ce contexte des relations Nord-Sud ; de même la session des Supérieurs et Supérieures majeurs français, à Lourdes en décembre, inclura aussi dans le thème proche « Vie religieuse et violence » la question de la violence dans les relations Nord-Sud, y compris à l'intérieur des Instituts religieux. La sensibilisation à la fois de l'opinion publique et des responsables politiques peut aussi passer à travers une réflexion d'ordre politique, économique ou éthique, inspirée par le point de vue chrétien, tel par exemple l'ouvrage de Jean Claude Lavigne et de Bernard Lestienne sur l'éthique de la coopération dans l'Union européenne7. Il y a également la présence, déjà sur le sol européen, de nombreux ressortissants des pays du Sud : c'est en multipliant avec eux les relations de toute sorte, en nouant des contacts à la base, en se rendant mutuellement service, en impliquant le maximum de personnes dans ce type de relation que l'on pourra faire tomber les préjugés et les réactions de peur, en donnant visage concret à ces pays lointains. C'est ce que réalisent avec succès par exemple des fêtes de quartier, des festivals de rue (comme celui de la « fête des nations » organisé chaque année à Montpellier par la radio chrétienne). Mais peut-être, en tant que chrétiens, avons-nous une responsabilité particulière quant au dialogue interreligieux : nous aurions beaucoup à apprendre, à cet égard, de ce qui se pratique en Asie, là où les chrétiens sont minoritaires. Même si nous ne sommes plus vraiment « majoritaires » en Europe, nous restons de loin les plus nombreux en tant que croyants - à nous alors d'ouvrir ce dialogue, de pratiquer l'accueil à ce plan-là. Si un tel dialogue est bien conduit, loin de conduire à une sorte de syncrétisme douteux, il permettra à chacun de mieux se situer lui-même : l'expérience missionnaire de la rencontre interculturelle et interreligieuse le montre largement. Un tel climat de dialogue est la condition de possibilité du vivre-ensemble dans nos métropoles multiculturelles et donc multireligieuses : il est indispensable pour nous permettre de changer dans l'opinion publique l'image trop souvent négative que nous avons des « autres » ; il est aussi, on l'a vu récemment à plusieurs reprises, la garantie d'une paix civile alors que des actes violents risquent de se propager jusqu'en Europe. Il peut retentir positivement, par contre-coup, dans les régions où les conflits interreligieux sont aigus. 3.3. Faire fructifier notre capital de fraternité chrétienne Mais notre responsabilité principale, en tant que chrétiens, porte sur les relations de fraternité qui s'établissent spontanément entre nous, quels que soient nos pays, nos cultures, dès là que nous sommes chrétiens. C'est cette fraternité au-delà des frontières de toute sorte qu'il s'agit avant tout pour nous de cultiver et de développer. C'est pourquoi, même si le mot « mission » ou « missionnaire » peut continuer à être employé, il faut réaliser qu'il ne recouvre plus une différence de statut entre l'Europe et les pays du Sud : la « mission » est une réalité qui nous attend désormais tout autant dans l'Europe déchristianisée ou post-chrétienne qu'en Afrique ou en Asie. En revanche la solidarité, la communion, le service mutuel entre les Eglises locales au Nord comme au Sud, à l'Est comme à l'Ouest, voilà ce qu'exige la nature universelle, « catholique », de l'Eglise : la présence de « missionnaires » dans les pays du Sud comme la présence de chrétiens de ces pays en Europe nous invite à continuer plus que jamais à établir des liens profonds d'amitié que seules des relations humaines entre des personnes concrètes rendent possibles : tout ce vécu commun, fait inévitablement d'aspects positifs et négatifs, de difficultés et de richesses, qui a forgé entre nous, du Nord au Sud, une conscience commune. Voilà pour notre monde d'aujourd'hui, et en premier lieu pour l'Europe, un lieu central d'apprentissage de cette unité dans la diversité qui est à la fois une nécessité pour notre vivre-ensemble dans une époque de mondialisation et ce que l'Esprit propose, aujourd'hui comme de tout temps, à l'Eglise née de la Pentecôte. Une image pour conclure : celle de cet Africain anonyme qui, lors de la célébration du centenaire de l'Eglise centrafricaine, se recueillait en priant le « Notre Père », assis à la fourche d'un arbre d'où il suivait la célébration. La caméra du « Jour du Seigneur », en nous le donnant à voir, permit à beaucoup de chrétiens, ici en Europe, de partager avec lui cette prière de fraternité, qui prenait alors grâce à lui une nouvelle dimension. frère Gabriel M. Nissim, o.p. Rencontre inter-peuples 1 Cf. Albert SAMUEL, « la mondialisation qu'est-ce au juste ? » dans le numéro très intéressant de la Revue SPIRITUS de mars 2002, n°166, « Mondialistes autrement », p. 7. Ce numéro fait notamment une large part au point de vue de l'Afrique. 3 Cf. Albert ROUET, « Mondialisation et respect de l'homme », SPIRITUS, mars 2002, n°166, « Mondialistes autrement », p. 116. 5 Cf. Jean-Claude LAVIGNE et Bernard LESTIENNE, « Construire une éthique de la coopération - un projet pour l'Union européenne », Ed. de la Chronique sociale, Lyon, 2000, p. 13. On se reportera avec profit à l'ensemble de l'ouvrage sur les questions abordées ici.
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