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Philippe PRADINES Management : la subsidiarité
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La subsidiarité
dans l'entreprise |
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I - Existe-t-il un discours chrétien sur l'entreprise et par voie de conséquence sur le management ?
Une analyse anthropomorphique pousse nombre d'auteurs à considérer l'entreprise comme un organisme vivant, autonome. Ainsi, pour Peter Drucker, le premier but de l'entreprise est la recherche de la survie, profit et croissance en étant les conditions. Il argumente « survivre, pour tout organisme vivant, signifie établir sa domination sur un environnement évolutif et hostile, c'est en cela que stratégie et croissance sont au cur de la problématique de la survie de l'entreprise... ». Dans mes recherches, j'ai été étonné de constater que l'Eglise avait un discours très élaboré sur l'entreprise. Elle en donne la définition suivante1 : « l'entreprise est un moyen de créer des richesses et un cadre de vie qui doit permettre aux hommes de gagner leur vie. Elle est donc tout à la fois une communauté d'hommes au travail et une aventure économique ». Pour l'Eglise, « diriger convenablement une entreprise, c'est donc satisfaire aux exigences de l'une et de l'autre. Négliger le succès de l'aventure peut conduire l'entreprise à la ruine et le personnel au chômage ; s'attacher uniquement au succès de l'aventure fait perdre à l'entreprise toute signification et toute valeur humaine. » Je cite toujours « On ne peut qu'être d'accord avec ceux qui proclament que l'entreprise doit être au service de l'homme mais cela ne veut rien dire si, en contrepartie, l'homme n'accepte pas de se mettre au service de l'entreprise. En économie comme dans d'autres domaines, l'homme est toujours à la fois fin et moyen de ses propres activités ». « Diriger convenablement une entreprise... » Il existerait donc un discours chrétien sur le management ? L'Eglise, auteur d'un traité sur le management ? au même titre que les célèbres Taylor, Mayo, Maslow, Herzberg, Mac Gregor, Peters, Waterman, Gélinier et j'en passe... ? Manifestement, ce discours existe, il porte critique sur les théories existantes et réponses à méditer. II- Critiques chrétiennes des modèles de management2.Compte tenu du temps qui m'est imparti, je me contenterai ici d'exposer ici la nature des critiques de l'Eglise à l'égard des principaux modèles de management sans développer l'analyse et l'argumentation qui conduisent à ces critiques. En simplifiant, on trouve 3 grandes écoles de management. A - Les approches « mécaniste » et « biologique »Sur l'approche taylorienne, l'Eglise ne peut accepter que l'on divise
le monde du travail en deux catégories: la catégorie qui
pense et celle qui exécute, la première asservissant la
seconde. Si l'entreprise taylorienne est fermée sur l'extérieur,
l'approche biologique et le courant systémique, dans un même
souci de performance économique et de rationalité prennent
en compte l'environnement de l'entreprise pour expliquer ce qui la détermine.
Cette approche repose sur le postulat suivant lequel le besoin fondamental
de tous les systèmes empiriques est le maintien de leur intégrité
et leur auto-conservation. Il s'agit d'un modèle anthropomorphique
où l'organisation, l'entreprise qui se comporte comme un être
humain, est sujet de volonté et d'action autorégulatrice. B- L'école des relations humaines : ou le facteur humain déterminant de la productivité.L'effet Hawthorne du nom de la fameuse expérience réalisée
en 1933 à la Western Electric, se résume schématiquement
en disant que les gens réagissent positivement au fait que l'on
s'occupe d'eux pour améliorer leur situation. Le chef doit donc
devenir un bon animateur de groupe, attentif, à l'écoute,
plutôt qu'un « chef » au sens traditionnel
du terme. Ces « découvertes » ont fait s'interroger
sur la participation, la motivation, la satisfaction dans le travail.
On a découvert l'importance de la vie de groupe et des liens
affectifs en son sein. Hormis le fait que ces « découvertes » ont souvent été utilisées à des fins manipulatoires, en particulier par la pratique des audits sociaux qui permettaient d'obtenir des moments de paix relative après des périodes de tensions sociales aiguës, l'Eglise nous fournit une vision critique de la notion de besoin. Pour l'Eglise, le concept de besoin est pertinent s'il se rattache
à une conception intégrale de la nature de l'homme. Les
besoins ne sont pas seulement individuels, matériels, physiologiques,
économiques. Ils sont aussi sociaux, communautaires, culturels
et spirituels. Maslow notamment en traduisant des fonctions psychologiques
individuelles en enjeux sociaux omet les besoins de nature morale. C- Les Ecoles du 3ème typeA partir des années 70, l'avènement dans les sciences humaines du paradigme de la complexité et du modèle d'efficacité japonais vont modifier profondément les théories du management. Dans ce nouveau modèle, on met davantage l'accent sur l'absence de formalisme, l'initiative individuelle, l'adhésion et le sens de l'action. On insiste sur la reconnaissance de l'homme dans l'entreprise, sur la participation comme moyen de renforcer la vision commune. Pour l'essentiel, on reconnaît que productivité et reconnaissance de l'homme au travail, non seulement ne sont pas incompatibles, mais au contraire convergent. En 1982 Peters et Waterman publie « le prix de l'excellence », livre référence des nouvelles tendances du management. Thèmes principaux de cette Ecole de pensée : Ressource humaine
La participation
Leadership ou autorité
Projet d'entreprise ou projet de l'entreprise
ConclusionLes modèles taylorien, biologique, l'Ecole des relations humaines sont pour l'Eglise des modèles réducteurs dans le sens où leur préoccupation se situe exclusivement sur le terrain de l'efficacité en évacuant la notion de bien commun. Il peut en être autrement avec l'entreprise du 3ème type et la vision moderne du management. En effet, ce modèle n'exclut pas la recherche du bien commun, chère à l'Eglise. Les thèmes majeurs sont les mêmes. Raison pour laquelle certains auteurs catholiques ont pu voir dans cette nouvelle approche de l'entreprise, une « heureuse surprise ». Mais les mots ne commandent pas nécessairement à la réalité et dans la pratique, les préoccupations sont souvent dominées par le seul souci de l'efficacité, ce qui conduit inéluctablement à l'idéologie d'entreprise (Paul Ricoeur). Cela est manifeste en ce qui concerne par exemple le projet d'entreprise. III - La subsidiarité ; un modèle de management chrétien ?Dans la doctrine sociale de l'Eglise, trois grands principes sont applicables à l'entreprise : la subsidiarité, la solidarité et le bien commun. J'ai choisi de traiter le principe de subsidiarité car c'est sûrement le plus méconnu. Sa « technicité » et son originalité le hissent au niveau des modèles de management qui pourraient (devraient) être étudiées dans les Ecoles de gestion. A - Le concept de subsidiarité dans la doctrine sociale de l'EgliseIl s'exprime de la manière suivante :
Si on le traduit dans le vocabulaire managérial, il s'agit d'une délégation à l'envers ! ! Si c'est l'Eglise qui l'a le mieux explicité et qui en a précisé
les fondements, la notion de subsidiarité se trouve déjà
chez Aristote, les principes de secours et de suppléance chez
Thomas d'Aquin. Plus tard, Althusius, échevin de Brême en Allemagne et philosophe décrit la société comme un assemblage de communautés s'emboîtant comme des poupées russes (famille, corporation, cité, province...) L'autonomie de chaque sphère se justifie en fonction de ses besoins. Chaque groupe accomplit librement tout ce pourquoi il est compétent. Au-delà, un groupe plus puissant vient le suppléer, lequel use lui aussi de ses compétences propres et ainsi de suite jusqu'à l'Etat. L'Etat assure ainsi tout ce qui manque à la société. Si l'on saute quelques siècles et quelques philosophes, c'est à Pie XI dans Quadragesimo anno de 1931 que l'on doit la première formulation du principe de subsidiarité, je le cite :« De même qu'on ne peut enlever aux particuliers pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de leur seule initiative et par leurs propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice, en même temps troubler de manière dommageable l'ordre social que de retirer aux groupements d'ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d'un rang plus élevé, les fonctions qu'ils sont en mesure de remplir eux-mêmes ». Depuis cette date, la référence au principe de subsidiarité est devenue une constante dans l'enseignement de l'Eglise. B- De l'application de la subsidiarité dans l'entrepriseAu delà de raisons éthiques, il existe des raisons pratiques à la mise en uvre de la subsidiarité dans l'entreprise moderne, les mêmes qui ont amené l'émergence des modèles de management de 3ème type que nous avons évoqués plus haut. :
Ici se trouvent les limites de l'usage de la contrainte, donc du pouvoir dans l'entreprise moderne face à la mentalité actuelle : la force d'inertie est un contre-pouvoir imparable. Le renforcement des pouvoirs de la hiérarchie ne résout pas le problème. Coupant toute communication, il fait vivre les chefs dans un monde imaginaire coupé des réalités. La seule issue pour mobiliser le maximum de salariés ( deux sur trois ?) consiste donc pour l'entreprise à leur confier les responsabilités que leur formation les incite à réclamer, c'est-à-dire donner progressivement à chacun toute l'autonomie qu'il peut assumer en vue de l'intérêt général (efficacité), dimension du bien commun. B- 1 : La subsidiarité en 3 principesA Courtaigne, ancien Pdt du CFPC, illustre la subsidiarité par trois principes :
B-2 : La subsidiarité s'exprime par la délégationCe qui rend délicat l'application du principe de subsidiarité dans l'entreprise c'est le fait qu'elle naît centralisée. On part de ce que fait le chef pour concéder en quelque sorte au subordonné une part de ses compétences et de son pouvoir de décision. Le processus part d'en haut, il s'agit de la délégation. Or la subsidiarité, c'est la délégation à l'envers. La subsidiarité oblige donc à construire l'entreprise d'en bas en donnant du pouvoir aux salariés qui au cur de l'action, sont à même de prendre les décisions. La subsidiarité n'a donc d'autres choix pour s'exprimer que de recourir à la « technique » de la délégation dans le cadre d'un effort de reconstruction de l'entreprise par le bas. Dans une optique catholique, il s'agira en quelque sorte de déléguer dans l'esprit de la subsidiarité. Nous retrouvons ici le même type de difficultés concernant la distinction entre les concepts de pouvoir et d'autorité. B- 3 la pratique de la délégationMettre en uvre la subsidiarité dans l'entreprise, c'est passer d'un management directif où le chef donne des ordres à un management délégataire dans lequel on donne de l'autonomie aux acteurs, à tous les acteurs, c'est-à-dire des pouvoirs en vue de l'efficacité de chacun...
B-4 Les conséquences de la subsidiarité pour le chef et les obstacles à sa mise en placeLe responsable doit être préparé à assumer les conséquences de la mise en uvre de la délégation. Elle exigera de lui la réflexion à long terme, mais aussi une confiance accrue dans ses collaborateurs directs, un rôle de formateur vis à vis de son équipe, une volonté de communiquer et de soutenir, l'acceptation de ne pas être au courant de tout, des qualités d'animateur, une exemplarité de comportement... Quant aux obstacles, je suppose qu'en même temps que j'énonçais les conditions de la délégation ils vous sont venus à l'esprit en foule...
Cependant l'obstacle majeur à la délégation réside au fond dans l'amour et l'attrait du pouvoir. La diffusion de la responsabilité serait-elle dès lors contre nature ? ConclusionPourquoi l'Eglise considère-t-elle que le principe de subsidiarité doit s'appliquer à l'entreprise ? Hyacinthe Dubreuil, sociologue du monde du travail en fournit une explication
de « l'intérieur ». Issu d'une famille très
modeste, son père était manuvre analphabète,
il est hanté par le problème de la dignité. Il dénoncera toute sa vie avec force la subordination à
laquelle est condamné l'ouvrier dans le monde industriel. Cette
dépendance résulte pour lui tout autant du paternalisme
patronal que de l'assistanat socialiste qui vise à le mettre
à l'abri de tout risque. Dans l'entreprise, cette subordination
est engendrée et perpétuée par une hiérarchie
qui monopolise la responsabilité et ne diffuse l'information
qu'en termes d'ordre d'exécution. Dubreuil est catégorique :
« il n'y a pas de dignité en situation de subordination ».
Pour qu'il recouvre cette dignité, « il faut lui
donner la responsabilité de l'action ». « En effet pour l'Eglise, le principe de subsidiarité résulte de la reconnaissance de l'éminente dignité de la personne humaine. L'être humain est unique et irremplaçable, il est doué de raison, de capacité créative, de volonté, de désintéressement, voire d'héroïsme. Toute l'histoire de l'humanité en atteste, l'Eglise le confirme. Transgresser ce principe pour Pie XI constitue donc à la fois une injustice et une erreur. Une injustice parce que c'est une négation de la reconnaissance de la personne, une erreur parce que c'est priver la société de toute la capacité d'intelligence, de création, d'initiative dont elle est capable. Pour l'Eglise, la subsidiarité est un principe universel d'organisation sociale. Il régit la coopération entre les hommes, êtres uniques et êtres sociaux à la fois par nature et par nécessité. Je terminerai en vous disant que j'ai été très intéressé de découvrir que si Paul VI7 avait dénoncé le phénomène idéologique, il avait aussi réhabilité l'utopie.
Philippe Pradines Mars 2004 1 Conclusions du colloque AREC. Octobre 1988 2 Les développements qui suivent sont très largement inspirés de l'ouvrage de Jean Pierre Audoyer « le nouveau management : critiques et réponses chrétiennes » aux éditions de l'Emmanuel 1997 ainsi que de « l'Etat subsidiaire » Chantal Million-Delsol Léviathan PUF 1992 et Bible et management Alain Setton Desclée de Brouwer 2003. 3 Jean XXIII , Mater et Magistra/83 5 Friedberg : l'analyse sociologique des organisations. 6 Castel Gondolfo 8 octobre 1956. 7 Octogesima adveniens en 1971
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