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Jean-Michel MALDAME, op

Questions disputées

Michel Onfray
ou le dialogue impossible

Une réponse au Traité d'athéologie *

Michel Onfray, Traité d'athéologie, Grasset et Fasquelle, Paris, 2005, 282 pp, ISBN : 2246648017

* Michel Onfray, Traité d'athéologie, Grasset et Fasquelle, Paris, 2005, 282 pp, ISBN : 2246648017

SOMMAIRE

Introduction

A. La philosophie de Michel Onfray
1. Une idéologie
2. L'appel à la vie
3. Un matérialisme hédoniste

B. La voie de l'invective
1. Le croyant
2. Saint Paul
3. L'antichristianisme

C. Les ignorances du Traité
1. Les fondements de la foi chrétienne
2. Anthropologie
3. Les questions de société

D. La proie pour l'ombre
1. Un certain christianisme
2. La proie pour l'ombre
3. Ce que dit Jésus

E. Conclusion


emarquons pour commencer que l'ouvrage de Michel Onfray se présente avec le titre de « traité ». Il entend donc être reçu comme une réflexion systématique parce qu'il envisage la totalité et veut faire un exposé méthodique de son sujet. Ce n'est pas un essai, où, selon les exigences du genre, l'auteur propose une idée ou une conviction qu'il expose pour entrer en dialogue avec ses pairs ou pour prendre à témoin un vaste public concerné par son propos.

Le deuxième terme du titre, « athéologie », n'est pas une création de Michel Onfray. En effet, ce terme a déjà été employé par Michel Bataille dans sa célèbre Somme d'athéologie, ouvrage foisonnant où l'auteur développe une théorie de la sacralité pour fonder une nouvelle manière d'être au monde et à soi-même. Tel n'est pas le cas de l'ouvrage qui ne se présente pas comme un création ou un projet de société, mais tout simplement comme une analyse et une promotion d'un humanisme bâti sur la raison.

La lecture du Traité d'athéologie1 montre dès la première page que M. Onfray est un bon écrivain ou, plus exactement, un bon polémiste. Il écrit avec élégance et même un certain charme dû à la ferveur qui habite ses convictions. Les figures qu'il convoque apparaissent vivantes. Cette qualité de description est un atout. Le succès du livre doit beaucoup à cette qualité d'écriture. Le lecteur entre dans le débat sans être rebuté par la technicité du vocabulaire philosophique ou la minutie de l'élucidation conceptuelle. Bref, l'auteur se manifeste bon pédagogue pour promouvoir ses idées. Passé ce premier contact charmeur, plus on avance dans le livre, plus on découvre que le propos n'est pas à la hauteur de ce qui est annoncé et que le talent d'écrivain est mis au service d'une cause qui n'a rien de vraiment philosophique. Cela est dû à la haine tenace qui s'exprime et qui utilise sans vergogne toutes les armes de la polémique : ironie, dérision, dénonciation et même injure... Cet ouvrage a été réfuté dans des ouvrages écrits par des chrétiens. Dans les limites de cette conférence, nous suivrons ici une autre voie qu'eux. Nous n'avons en effet pas les talents de polémiste, ni l'humour de Matthieu Baumier2 ; nous n'avons pas non plus la vision d'ensemble et la préoccupation spiritualiste d'Irène Fernandez3. Notre projet est plus modeste : nous voulons seulement montrer comment le dialogue4 que l'on doit promouvoir dans l'esprit qui est à la base du christianisme est ici rendu impossible. Nous n'avons pas non plus l'intention de situer les propos de ce Traité dans le cadre de la suspicion à l'égard du Christianisme comme le fait si bien René Rémond5, mais seulement de pointer des éléments indispensables qui font que M. Onfray lâche la proie pour l'ombre. Selon les exigences chrétiennes du dialogue, nous avancerons avec respect, mais sans laisser de côté l'esprit critique. C'est donc une invitation à débattre sans mensonge.

A. La philosophie de Michel Onfray

La philosophie de Michel Onfray est un athéisme matérialiste dans le cadre de la tradition philosophique européenne. L'affirmation est constante et cohérente. Elle est exprimée sans équivoque dans la phrase du Traité qui déclare que : « Cette philosophie cohérente [le matérialisme] rend absolument compte de tout le réel » (op. cit., p. 115). Nous en relevons les fondements.

1. Une idéologie

Le premier fondement est une reprise de la conception développée par Feuerbach et reprise ensuite dans le marxisme. Puisque Dieu n'est pas, le discours sur Dieu ne saurait être considéré comme apportant quelque information ou quelque pensée objective. Le discours des penseurs et des croyants sur Dieu est vide. De sa lecture de Feurbach, M. Onfray a retenu que si le discours sur Dieu ne dit rien sur Dieu qui n'existe pas, il dit beaucoup sur l'être humain qui le profère. Cet être humain, le croyant confessant sa foi ou vivant les rites de sa religion, est bien réel. À l'oreille du philosophe athée, si ce qu'il dit n'apporte aucune vérité théologique, il a valeur anthropologique.

Ainsi le discours sur Dieu est-il un discours indirect que l'être humain profère sur lui-même et dans lequel celui qui sait entendre perçoit une information sur l'humanité de cet homme. Le langage et la pensée qui l'habite ne sont pas vides quant à ce qui concerne la vérité de l'homme.

C'est dans cet esprit que M. Onfray examine les monothéismes. Une illustration de cette thèse est donnée avec véhémence - et non sans réussir à amuser le lecteur - à propos du « paradis de Mahomet » ; là deux pages brillantes montrent comment les frustrations des nomades du désert les invitent à rêver des plaisirs auxquels l'austère désert leur interdit d'accéder et fantasmer un lieu où ces désirs se réaliseront sans fin ni entrave. L'islam réduit à un fantasme !

Ainsi en montrant comment les discours monothéistes sont enracinés dans le rêve, M. Onfray entend-il prouver que la référence à Dieu est non seulement une erreur, une illusion, voire une imposture, mais surtout la cause des malheurs qui ensanglantent l'histoire humaine.

2. L'appel à la vie

Le deuxième auteur dont l'influence est à la base de la philosophie ici présentée est un maître du refus de Dieu en Occident : Nietzsche. Les valeurs proposées par sa philosophie sont au fondement du procès instauré par M. Onfray à toute forme de monothéisme. M. Onfray considère le judaïsme, le christianisme et l'islam. Ce sont les monothéismes abrahamiques et donc ceux qui jouent un rôle dans le monde méditerranéen et en Europe occidentale.

Contre ces trois monothéismes, M. Onfray reprend la critique de Nietzsche qui récuse toute valeur à la religion, considérée comme l'expression d'une âme malade. L'homme malade se réfugie dans la religion pour se masquer ses échecs. La religion est l'expression de la peur de la mort.

Ces thèmes nietzschéens sont récurrents ; citons simplement deux phrases : « La religion procède de la pulsion de mort » (op.cit., p. 94) et « Le refoulement du vivant produit l'amour de la mort » (p. 236) ; la troisième partie en donnera une plus ample explicitation.

3. Un matérialisme hédoniste

Michel Onfray donne un programme à son travail de philosophe : fonder et promouvoir un matérialisme hédoniste, comme le montre le titre de ses ouvrages antérieurs : Le Ventre des philosophes (1989), L'Art de jouir. Pour un matérialisme hédoniste (1991), L'œil nomade (1993), La Raison gourmande. Philosophie du goût (1995), Politique du rebelle. Traité de résistance et d'insoumission (1997), Théorie du corps amoureux. Pour une érotique solaire (2000), Pour un esthétique cynique (2003) et Féeries anatomiques. Généalogie du corps faustien (2003).

Que signifie « matérialisme hédoniste » ? C'est d'abord comme son nom l'indique l'absence de reconnaissance de la valeur de l'esprit. L'esprit n'est qu'illusion ou fabulation. Il s'agit donc de dénoncer toute référence à l'esprit.

M. Onfray prend à parti tout ce qui est une entrave au plaisir. Le plaisir roi est évidemment le plaisir sexuel, comme le montre ses propos sur la circoncision initiée par Moïse6. Pour lui, la circoncision est une amputation dont le but est de restreindre le plaisir sexuel viril. M. Onfray prend le temps d'analyser les réseaux nerveux qui relient cette partie de l'organe masculin avec le cerveau pour mieux dénoncer dans la circoncision une mutilation ; elle est fondée sur la volonté de détruire la source d'un plaisir sans lequel, selon lui, la virilité ne peut se réaliser pleinement. La société religieuse répressive réduit donc le plaisir pour assurer l'ordre social et familial.

Ainsi, on voit la portée exacte de la philosophie qui est opposée à la confession de foi des monothéismes abrahamiques.

Après cette présentation qui donne le cadre annoncé par le traité, il faut constater que, hélas, le développement de l'ouvrage n'honore pas le propos et au contraire fait paraître une contradiction qui le ruine.

B. La voie de l'invective

Le ton de l'ouvrage n'est pas celui du débat qui procède par argumentation. C'est au contraire celui de l'invective.

1. Le croyant

L'adversaire de M. Onfray est le croyant monothéiste. Il est qualifié de « naïf et niais », « mineur mental », il baigne dans une « imbécile béatitude » ou dans un « perpétuel infantilisme » ; il adhère à une série de « balivernes », « bêtises », « billevesées », « contes », « délires », « extravagances », « fariboles », « facéties », « fables », « fatras », « fictions préhistoriques », et autres « sottises », « stupidités », « vérités grotesques » ou encore « théologies abracadabrantesques ». Bref, la verve de l'auteur est grande, mais on voit tout de suite que ce ton ne saurait être celui du débat entre philosophes qui usent de la raison pour accéder à la vérité.

On pensait qu'un traité écrit par un philosophe de langue française7 commencerait par exposer sereinement les positions de ses adversaires sans attaques personnelles.

2. Saint Paul

Dans les invectives que M. Onfray adresse aux monothéismes, on ne peut pas ne pas remarquer la virulence avec laquelle il attaque saint Paul. Il prolonge ce que disait Nietzsche de celui qui a enraciné le message de Jésus dans l'hellénisme. Le procès est simple à instruire, puisque Paul lui-même reconnaît avoir une « écharde dans la chair » - expression qui a reçu bien des explications et qui reste difficile à interpréter, même si certains y voient une maladie... M. Onfray ne fait pas dans la nuance ; pour lui, il est clairement établi que Paul est un malade, et il nomme la maladie : « hystérie » et « impuissance sexuelle » (op.cit., p. 168). Du fait de cette maladie, Paul serait « incapable de mener une vie sexuelle digne de ce nom » (op. cit., p. 169). Le diagnostic est donc aussi arbitraire que sans appel. Or c'est à partir de cette maladie que toute la doctrine de Paul est interprétée.

À l'école de Nietzsche, M. Onfray oppose Jésus et Paul, celui qui aime la vie et celui qui la hait. Il écrit à ce propos : « Paul de Tarse transforme le silence de Jésus sur ces questions en un vacarme assourdissant en promulguant la haine du corps, des femmes, de la vie » (op. cit., p. 165). Mais c'est la doctrine entière de Paul qui est dite par la métaphore de la maladie ; ainsi M. Onfray dit de l'évangélisation par Paul : « Partout il contamine. Bientôt la maladie de Paul gagne le corps entier de l'empire » (p. 173).

Plus grave encore, M. Onfray dit que « Paul n'a lu aucun évangile de son vivant » (op. cit., p. 172). Utiliser cet argument est malhonnête, car nul n'ignore aujourd'hui que les évangiles ont été mis par écrit dans leur forme définitive après la mort de Paul. Il est aussi malhonnête, car c'est ignorer qu'après sa conversion Paul a rencontré à maintes reprises les apôtres qui furent les compagnons de Jésus depuis le baptême de Jean et qui furent témoins de sa résurrection. Paul est donc bien inscrit dans une tradition vivante ; même si sa position est différente de celle des autres apôtres, il est vraiment du nombre. Si pour M. Onfray Paul n'a pas lu les évangiles, c'est qu'il ne lisait pas ou si peu. Ainsi il met Paul au rang des ignorants : « La culture de Paul. Rien ou si peu [...]. Sa formation intellectuelle ? On ne sache pas qu'il ait brillé dans des écoles ou de longues études » (op. cit., p. 173). Voilà ce qui contredit ce que Paul dit de lui-même et de sa formation ; voilà ce qui manifeste l'ignorance de la richesse intellectuelle du judaïsme de l'époque et tout particulièrement de la rencontre entre le monothéisme juif et la culture grecque ; voilà surtout ce qui manifeste que M. Onfray n'a pas vraiment lu les lettres de Paul qui, certes, témoignent d'une grande passion, mais aussi d'une grande culture et d'une puissance intellectuelle hors du commun.

Cette caricature de Paul est au service d'une thèse qui est dans tout le livre : le christianisme est l'ennemi de l'intelligence8.

3. L'antichristianisme

Disciple de Nietzsche, M. Onfray a manifestement un adversaire principal. S'il attaque le monothéisme et cite ses trois grandes formes religieuses, M. Onfray vise essentiellement le christianisme qu'il a connu dans la version du catholicisme de la tradition française. Tel est l'ennemi qu'il combat vigoureusement. D'une certaine manière les références au judaïsme et à l'islam, fort limitées dans l'information et l'attention, ne sont là que pour dire qu'il n'est pas l'ennemi d'une seule tradition, mais de toute pensée monothéiste. Son mépris s'adresse principalement aux chrétiens.

Dans le développement de sa polémique, M. Onfray est aveuglé par le mépris. Il ne prend pas en compte ses adversaires au sérieux. Il ne les écoute pas ; il ne les lit pas vraiment ; il se contente d'idées reçues qui ne sont jamais exposées pour elles-mêmes ni examinées avec le minimum de rigueur que l'on demande à des étudiants : lire un texte, l'analyser selon sa nature, le situer dans son contexte, le placer dans une tradition...

L'antichristianisme de M. Onfray veut se justifier par un discours empli d'erreurs. Pour le montrer, nous devons entrer dans une réfutation plus précise de ses thèses, ce qui confirmera ce qui a été dit dans les paragraphes précédents du climat et des fondements philosophiques de la controverse.

C. Les ignorances du Traité

Nous examinerons donc les points principaux de la polémique de M. Onfray ; d'abord ce qui concerne les fondements de la foi chrétienne, puis l'anthropologie et enfin les questions de société.

1. Les fondements de la foi chrétienne

Aux fondements de la foi chrétienne se trouve Jésus-Christ et la Bible. Nous commencerons par parler de Jésus-Christ.

a. Jésus-Christ

À propos de Jésus, M. Onfray reprend sans examen critique des éléments qui font partie de ce que disaient certains universitaires au XIXe siècle. Or ces points qui ont fait l'objet de longues et minutieuses études ne sont plus reçus par la communauté scientifique universitaire. Nous en retiendrons deux.

1. Le premier point est que M. Onfray considère que Jésus n'est pas un personnage historique. La vieille argumentation était fondée sur le fait qu'il n'y avait pas de référence à Jésus chez les auteurs romains classiques et que les évangiles, ayant été écrits par des disciples, n'avaient pas de valeur documentaire. Cet argumentaire a été maintes fois réfuté par les travaux scientifiques, si bien que, depuis plus d'un demi siècle, personne n'ose se hasarder à reprendre cette vieille thèse. Au contraire, on reconnaît aujourd'hui que la vie publique de Jésus est une des mieux connue de l'Antiquité9.

Les travaux herméneutiques attentifs à l'étude des textes ont appris à comprendre les mécanismes de la transmission orale et écrite qui ont présidé à l'écriture du Nouveau Testament si bien que l'on ne peut mettre en cause la véracité des évangiles canoniques et on explique bien les divergences dans l'espace de liberté que suppose et suscite la foi.

Jésus n'est pas un être imaginaire comme le pense M. Onfray. C'est un homme bien réel, connu dans l'histoire et son message n'a rien d'inconsistant.

2. Le deuxième point concerne la morale. M. Onfray reprend une vieille question : celle qui met en opposition la parole du Sermon sur la Montagne, où Jésus demande à tendre l'autre joue à qui a donné un soufflet, à l'expulsion des vendeurs du Temple après l'entrée triomphale à Jérusalem. D'une part, il ridiculise l'attitude demandée par Jésus ; il en fait une complicité masochiste avec la souffrance ; il ne prend pas la peine de lire le texte10, ni dans sa lettre, ni dans son contexte. D'autre part, il dramatise un épisode qui n'a été qu'une bousculade ou une échauffourée sans dommage pour les marchants11 sans soupçonner la réelle signification du geste qui instaure une rupture avec le système sacrificiel, attitude qui justement abolit la violence12.

Ainsi la personne de Jésus et son message ne sont pas évoqués. M. Onfray ne parle pas de Jésus. Il se contente de reprendre des propos anciens et des interprétations superficielles.

b. La Bible

Le propos de M. Onfray est donc empli d'une ignorance manifeste des évangiles. Cette méconnaissance est une partie de celle qui concerne l'ensemble de la Bible et tout particulièrement les premiers chapitres de la Genèse. Là encore, M. Onfray reprend des lieux communs de la polémique antichrétienne en donnant une interprétation du récit de la faute d'Adam qui dans l'Église catholique relève manifestement d'un autre âge.

1. Lorsque M. Onfray évoque les chapitres 2 et 3 de la Genèse qui racontent la désobéissance d'Adam et ses conséquences, il se souvient que le précepte divin porte sur « l'arbre de la connaissance du bien et du mal ». Il interprète ce texte comme le mépris de toute connaissance et le rejet de tout savoir. Il voit dans la Bible une caution de l'ignorance... Que l'on puisse entendre le récit dans ce sens est possible, mais cette possibilité est barrée dès qu'on lit l'ensemble de l'Ancien Testament et tout particulièrement les textes de sagesse, surtout si on se souvient que les deux chapitres relèvent de la réflexion des sages, attentifs à dire la raison de la discordance entre ce qui est et ce qui doit être selon la volonté de Dieu. Ces textes font l'éloge de la connaissance. Ainsi l'expression « arbre de la connaissance du bien et du mal », comme celle d'arbre de vie qui la recoupe, désignent le don de Dieu au peuple élu : la Loi qui scelle l'alliance13. Le texte biblique ne porte aucun mépris pour la connaissance ; bien au contraire, il enseigne que le don de Dieu qui est source du savoir doit être reçu comme il est c'est-à-dire sans convoitise d'appropriation. C'est un appel à bien user de la connaissance, ou selon le terme biblique, à savoir discerner. Or en mettant la main sur ce qui lui était donné et en faisant comme s'il avait sur lui tout pouvoir Adam (entendons l'archétype de tout être humain) le détruit en ayant l'illusion d'avoir toute maîtrise. L'expérience historique actuelle ne continue-t-elle pas de le confirmer amplement ?

2. Dans sa lecture M. Onfray reprend à son compte les principes des créationnistes ou fondamentalistes les plus bornés quand il écrit à propos du premier chapitre de la Bible : « La Genèse rapporte que Dieu part de rien et crée le monde en une semaine » (op. cit., p. 120). Cette lecture littéralement littérale l'empêche de voir la profondeur du texte qui donne un sens original à la notion de création. Celle-ci est comprise comme un acte de parole, acte de sagesse. Cette vérité n'a cessé de féconder la culture occidentale devenue universelle, puisque sans la conviction que le monde est intelligible toute science et toute philosophie seraient vaines. Les historiens de la pensée sont tous d'accord pour reconnaître que le monothéisme chrétien est la matrice originelle de toute science et de tout effort pour mettre dans la vie de l'ordre et de la raison. Étrange alliance que celle d'un philosophe qui se présente comme héritier des lumières avec les créationnistes les plus bornés !

2. Anthropologie

Outre ces propos qui concernent les fondements du christianisme, M. Onfray aborde des questions qui relèvent de la philosophie ou plus exactement de l'anthropologie. On aurait pu imaginer qu'en abordant des questions qui touchent à ce qui n'est pas spécifiquement lié à la Révélation, il aurait pu avoir une information plus sûre. Hélas, il faut constater la même précipitation dans le jugement et les mêmes carences dans la quête de l'information. Nous le ferons sur deux points : la mort et la sexualité.

a. La mort

La considération sur la mort est au cœur de la philosophie d'un disciple de Nietzsche qui voit dans la crainte de la mort la racine du sentiment religieux M. Onfray écrit en ce sens : « Le dernier dieu disparaîtra avec le dernier des hommes. Et avec lui, la crainte, la peur, l'angoisse, ces machines à créer des divinités. La terreur devant le néant, l'incapacité à intégrer la mort comme un processus naturel, inévitable, avec lequel il faut composer, devant quoi seule l'intelligence peut produire des effets, mais également le déni, l'absence de sens en dehors de celui qu'on donne, l'absurdité a priori, voilà les faisceaux généalogiques du divin (op. cit., p. 39-40). Pour M. Onfray, la religion vient de la peur de la mort. Cette thèse est habituellement redite avec complaisance en anthropologie culturelle par les rationalistes. Mais rien n'a jamais prouvé que ce soit la seule réponse à la question de la naissance des religions. Si tel était le cas, il faudrait alors se demander si le christianisme correspond à cette définition et voir avec précision ce qu'il dit de la mort.

Or, M. Onfray ne prend pas le temps de se demander ce que le discours chrétien sur la mort a de spécifique. Il aurait pu alors découvrir que ce dernier est porté par un souci de vérité. Avec toute la Bible, il ne nie pas la réalité de la mort ; il la voit comme une néantisation et il ne nie pas que la mort soit douloureuse. Plus encore, le christianisme héritier de toute la Bible reconnaît dans la mort un scandale quand elle porte sur la mort des justes - comme le fait le livre de Job - et des enfants innocents. Avec la Bible, le chrétien ne fait pas de la mort une illusion, comme dans le bouddhisme ou dans l'épicurisme qui traite longuement du néant de la mort. La mort n'est pas pour la Bible un passage à vivre vertueusement pour un au-delà, c'est une réalité à affronter en face, en échappant au reproche exprimé par Pascal reconnaissant que n'ayant pu guérir la mort, les hommes préfèrent n'y point penser. La mort est surmontée par la résurrection, acte de Dieu qui achève son œuvre par une nouvelle création, mais c'est un acte de foi nue - non expérimentable.

On ne peut reprocher à M. Onfray de rester à l'extérieur de la foi, puisqu'il fait profession d'athéisme. Mais en tant que philosophe lecteur des auteurs chrétiens, il aurait dû être attentif à la manière dont le Christ à vécu sa mort. Ce fut un mouvement de lucidité et de refus, mais aussi une remise dans les mains de Dieu. Cette considération lui aurait montré que le christianisme est fondamentalement espérance de la résurrection de tout l'être, corps, cœur, âme et esprit. En effet, la foi est un mouvement vers la lumière et la charité est fondée sur l'amour de Dieu, de soi et d'autrui.

Éludant de prendre en compte le cœur de la foi, M. Onfray ne rencontre que des fragments qu'il cite en mêlant les contradictions - ce qui l'empêche de voir que le christianisme est amour de la vie - sous la conduite de celui qui a dit de lui qu'il et « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6).

b. La sexualité

Le deuxième point sur lequel portera notre critique a déjà été mentionné : il s'agit du plaisir lié à la sexualité qu'il est nécessaire d'aborder dans la fidélité à la culture universelle qui associe éros et thanatos, bien au-delà de Freud abondamment cité dans le Traité, puisque maître du soupçon.

Le dossier que M. Onfray présente à propos de la sexualité concerne les femmes. Il dénote une conception fort limitée du génie féminin puisque, conformément à sa philosophie hédoniste, la femme n'existe que pour le plaisir. Il écrit fort crûment : « L'épouse et la mère tuent la femme » (p. 135). La femme perd donc sa valeur quand elle se marie et devient mère, et l'on entend derrière ce reproche la nostalgie d'une sexualité vagabonde permettant à l'homme de choisir ses partenaires dans un vaste champ de possibilités. C'est une étrange réduction de la vie de relation entre l'homme et la femme !

C'est à partir de cette vision de la femme prise dans le réseau des plaisirs et du désir masculin que M. Onfray fait le procès du christianisme. Ce n'est pas là chose difficile, tant la prédication puritaine ou janséniste est facile à critiquer. Mais ce faisant, apparaît une singulière méconnaissance de ce que porte la tradition chrétienne, dont M. Onfray ne soupçonne pas la richesse et la subtilité. Non seulement il méconnaît les aspects sociaux de l'équilibre dans le respect de l'autre qui suppose la maîtrise de ses convoitises et de ses regards, mais il ignore tout du développement qui a été le fait du christianisme moderne développant et promouvant la spiritualité conjugale où il n'y a nul mépris de la chair, au contraire14.

Une fois encore, M. Onfray reprend à son compte la lecture fondamentaliste du texte de la Genèse pour y lire qu'Ève est la principale fautive et donc la première à devoir expier la faute originelle. Il ignore tout ce qui est dit par les textes bibliques sur l'humanité créée à l'image de Dieu et sur les dimensions de l'amour qui est non seulement plaisir sexuel, mais partage d'un idéal, communion des cœurs et des esprits, consentement à la vie dans un acte où s'unifie l'être humain. Il ne sait manifestement pas que l'Ancien Testament porte en son cœur le Cantique des cantiques.

3. Les questions de société

La critique de M. Onfray porte aussi sur l'Église catholique et pour cette raison, il entre dans des questions de société. C'est sur ce point que ses analyses sont les plus fausses. Deux thèmes majeurs le montrent : les massacres et l'antisémitisme.

a. Les massacres

M. Onfray accuse le christianisme d'être source de violence de manière systématique. Le procès commence avec l'arrivée au pouvoir de Constantin accusé d'avoir mis en place un système totalitaire dont le christianisme aurait été l'âme. Caution idéologique, il aurait été la justification morale de l'élimination des opposants et des persécutions. Le modèle est dénoncé. Il n'est jamais analysé pour lui-même. Cette étape aurait été nécessaire, puisque c'est à partir de lui qu'est interprétée l'histoire subséquente de l'Occident.

Un traité philosophique aurait dû prendre le temps d'analyser les relations du religieux et du politique pour elles-mêmes avant de condamner. Plus grave encore, M. Onfray considère que l'essence du christianisme est adéquatement réalisée dans un système totalitaire. Il présente l'histoire comme « un fleuve de sang » imputable au durcissement du christianisme sur ses privilèges. Certes, l'histoire de l'Occident quand le christianisme était religion majoritaire est fort sanglante. Mais pour en parler en vérité, il faudrait ne pas se limiter à ce point et dire que le XXe siècle a montré - ce que nul aujourd'hui n'est excusé d'ignorer - que la violence anti-chrétienne est bien pire dans ses œuvres15. Nous en parlerons plus loin.

Sans attendre relevons la manière dont M. Onfray falsifie les faits. Il écrit à propos des horribles massacres du Rwanda : « Le pape défend activement le massacre de centaines de milliers de Tutsi par les Hutus catholiques du Rwanda » (op. cit., p. 212). Quoi de plus faux ? Au moment où l'opinion internationale se tait, le 15 mai 1994, Jean-Paul II est le premier à parler de génocide quand il déclare : « Les criminels devront répondre de leurs actes devant Dieu [...]. Je ressens le besoin aujourd'hui encore d'évoquer les violences dont sont victimes les populations du Rwanda. Il s'agit d'un vrai génocide, dont sont responsables aussi et malheureusement des catholiques [...]. Jour après jour, je me sens proche de ce peuple à l'agonie et je voudrais à nouveau m'adresser à la conscience de tous ceux qui planifient les massacres ». Quoi de plus clair ? Hélas, M. Onfray passe ces paroles sous silence pour pouvoir déclarer le christianisme responsable. S'il avait été cohérent avec sa vision autoritaire de l'Église catholique, il aurait dû consulter les propos des responsables et ne pas considérer que ce qui a été fait par des catholiques réalise la mission de l'Église comme telle.

b. L'antisémistisme

M. Onfray ne prend pas grand risque en reprenant avec complaisance les propos de ceux qui accusent l'Église catholique de complicité avec Hitler. Là encore, il reprend des idées reçues qui ne résistent pas à un examen historique sérieux.

Il ignore manifestement que le nazisme a été fermement condamné par le pape Pie XI dans un texte célèbre de 1939 (Mit Brenneder Sorge) écrit au temps où Pie XII était secrétaire d'État. Ce texte est une condamnation sans appel du national-socialisme et de l'hitlérisme. L'histoire de l'Allemagne montre que les catholiques ont toujours récusé les thèmes de l'idéologie nazie et résisté à la manipulation des consciences. Le propos anti-papal repose sur le silence de Pie XII au moment où la guerre a changé de visage et quand a commencé l'extermination systématique des juifs. Il est effectivement difficile d'interpréter le message de 1942 de Pie XII ; ce message dénonce les massacres et les exterminations sans donner la liste des victimes et donc sans nommer explicitement Israël. Mais ce silence ne saurait être interprété comme une caution pour ces massacres, surtout quand on sait que les autorités internationales de l'époque se taisaient sur ce point. Le dossier est donc complexe. M. Onfray aurait dû avoir l'honnêteté de citer ceux qui ont témoigné du rôle positif du pape pour sauver les juifs, là où son autorité pouvait s'exercer, en premier lieu les propos du grand rabbin de Rome.

M. Onfray ose aller plus loin. Il accuse le christianisme de complicité avec le nazisme, quand il écrit que « Hitler était disciple de saint Jean » (op. cit., p. 201). En écrivant cela, il fait un étrange amalgame qui repose sur un contresens soigneusement entretenu. En effet dans l'évangile de Jean emploie le terme « juif » pour désigner les adversaires de Jésus, ceux qui le condamnent à mort. Le terme ne désigne à l'évidence pas tous les juifs de tous les temps16 ; dans l'évangile de Jean, comme l'indique le contexte, le terme désigne les adversaires de Jésus. Comme ces derniers sont les autorités légitimes de Jérusalem (prêtres et docteurs de la Loi), il est conforme à la sémantique de les appeler par un nom générique et de les qualifier de « juifs ». Ces remarques de bon sens, qu'on trouve dans tous les manuels d'étude biblique et dans les commentaires érudits de l'évangile, n'ont pas effleuré l'esprit de M. Onfray. Celui-ci aurait dû lire dans l'évangile de Jean une phrase où le terme « juif » est entendu dans sa généralité : « Le salut vient des juifs » (Jn 4, 22). Quoi de plus clair contre l'idéologie nazi ?

Il y a là un aveuglement qui ruine la prétention de quelqu'un qui se veut héritier des lumières, car il rejoint ainsi la famille d'esprit de ceux qui font du nom de l'autre un emblème pour cristalliser leur ressentiment et leur haine.

D. La proie pour l'ombre

Nous venons de montrer sur des faits précis qui sont au cœur du Traité que M. Onfray fait en toutes ses analyses preuve d'ignorance au point que l'on peut légitimement soupçonner son travail de n'être pas à la hauteur de ses prétentions philosophiques. Il faut cependant reconnaître que tout ce qu'il écrit n'est pas faux. Il y a une part de vérité et nous devons dans cette dernière partie nous demander laquelle.

1. Un certain christianisme

Les critiques de M. Onfray s'adressent à une figure du christianisme qu'il est facile de reconstituer à partir des points que nous avons pris comme éléments fondamentaux de sa polémique : antisémitisme, racisme colonialiste, antiféminisme, culpabilisation de la sexualité, fondamentalisme... Ce portrait correspond-il à la réalité ?

Au risque de froisser certains catholiques, il faut reconnaître humblement que oui. En effet, il est possible dans tous ces chapitres de trouver des textes, des références et des actes qui correspondent à ce qu'il décrit. Oui, il y a chez certains Pères - et pas des moindres - des textes qui expriment le mépris de la femme. Il y a dans le christianisme - et même au plus haut niveau - des propos antijuifs17. Il y aussi une culpabilisation des consciences et une peur de la vie et de la sexualité...

Il faut alors se demander si ces traits constituent un tout cohérent et s'ils peuvent être considérés comme le christianisme. Si oui, lequel ? Si non, où est la vérité du christianisme ?

Les éléments cités par M. Onfray dans son procès, si tendancieux et si excessif qu'il soit, pointent un visage du christianisme tel qu'il est apparu au cours des âges. Nous pouvons le caractériser comme une dérive articulée à un certains nombre de thèses théologiques que nous regroupons de manière simpliste en trois thématiques qui sont parfaitement cohérentes.

La première est l'interprétation culpabilisante du péché originel qui, entendant le texte à la lettre, a développé une considération anti-féminine - Ève étant la première et la principale coupable - et un grand mépris du corps et de la sexualité.

La deuxième est le modèle autoritaire hérité, non de Constantin, mais de ce que les historiens et les philosophes appellent l'augustinisme politique, selon lequel, l'homme étant mauvais - à cause du péché originel - il doit être gouverné de manière autoritaire par une autorité soumise à la Révélation. L'antijudaïsme est lié à cette vision dominatrice qui a fondé l'ordre du haut Moyen Âge.

La troisième qui est corrélative est le modèle sacrificiel. Puisque l'être humain est ainsi lié au péché, il ne peut en être libéré que par la souffrance qui est rédemptrice. Il faut donc qu'il fasse de sa vie un sacrifice. Le mot n'est pas entendu ici dans le sens que lui donne saint Augustin d'œuvre bonne faite pour Dieu, mais de souffrance compensatrice du mal.

C'est ce christianisme que M. Onfray critique. Il le fait sans discernement. Il ne situe jamais les faits, ni les textes dans leur contexte ; aussi sa critique n'est pas recevable. Nous pensons qu'au-delà de ces fautes, ce qu'il vise mérite d'être dénoncé. Pourquoi ? Par amour pour la vérité.

Avec l'Église catholique, cet amour de la vérité peut s'exercer de manière sûre puisque sa structure hiérarchique liée à l'institution apostolique permet de définir clairement un dedans et un dehors tant au plan de la doctrine que de la pratique morale. L'étude de la tradition montre que le modèle de christianisme rapidement typé dans les lignes précédentes de ce paragraphe n'a jamais été officiellement reconnu. Les divers éléments sont des fragments qui n'ont jamais été repris comme doctrine officielle.

Rien dans les symboles baptismaux, rien dans les textes conciliaires ni dans les propos des docteurs de l'Église ne permet de cautionner cet ensemble. Le jugement en la matière suppose une étude historique minutieuse. Aussi de manière pertinente, aujourd'hui, il convient pour parler de l'Église de se référer au dernier concile œcuménique, le Concile Vatican II. Or celui-ci a vivement condamné les déviations mentionnées et a rompu avec un catholicisme fondé sur la peur, sur la culpabilité, sur la lecture fondamentaliste des Écritures et sur l'apologie du sacrificiel.

Ainsi, la critique de M. Onfray est-elle anachronique, ou plus exactement, elle ne vise que ceux qui refusent le concile. Si présents qu'ils soient dans la société, ils ne peuvent se targuer d'être le vrai visage du christianisme. À n'en rien dire, M. Onfray manque manifestement de pertinence dans sa critique. Il est hélas suivi par un vaste public qui n'en sait pas plus long que lui - et sans doute moins encore - et qui de ce fait se laisse séduire par ces critiques d'arrière garde.

2. La proie pour l'ombre

Pour qualifier cette non pertinence du Traité de M. Onfray, nous reprendrons l'adage selon lequel « il ne faut pas lâcher la proie pour l'ombre ». Le Traité d'athéologie lâche la proie pour l'ombre. Il veut être une critique du christianisme et des monothéismes qu'il considère comme proches - par un raccourci qui manque de finesse et de précision18. Or ses critiques ne concernent pas le christianisme comme tel. Nous l'avons montré sur plusieurs points essentiels. Ses critiques portent sur une série de formes dégradées du christianisme, dont nous avons essayé de dire la cohérence.

Ainsi il lâche sa proie - le christianisme authentique - pour l'ombre, à savoir une caricature formée de fragments disparates. Nul chrétien ne saurait nier certains faits évoqués : il existe un antijudaïsme chrétien, il y a un mépris ecclésiastique de la femme, il y a des guerres où l'appartenance religieuse joue un rôle déterminant... Mais tout cela n'est que déformation et trahison du christianisme. Les actes de repentance que le pape Jean-Paul II a effectué au début du troisième millénaire le montrent clairement. Les chrétiens reconnaissent que ces actes sont vraiment une trahison du christianisme. Est-ce une esquive ou bien une attitude qui est au cœur du christianisme ?

3. Ce que dit Jésus

Pour répondre à la question posée à l'instant, il est nécessaire de revenir au principe de la foi chrétienne : les propos de Jésus. Il apparaît à tout lecteur des évangiles que les propos de Jésus sont d'une particulière radicalité à l'encontre des points que le Traité dénonce.

Le Sermon sur la Montagne, qui rassemble l'enseignement moral de Jésus, ne se contente pas de l'appel universel à la charité ; il demande une mise en œuvre qui est un appel à la justice, à la paix, à la vérité. Jésus demande à ses disciples de ne pas user de violence ; il leur demande de respecter autrui non seulement en actes, mais aussi en parole et en regard et en pensée19. Il intériorise la loi morale. Jésus condamne avec force ceux qui disent et ne font pas. Il rejette les religieux qui écrasent les humbles croyants et se dispensent de pratiquer le cœur de la Loi. Jésus déclare nettement que les sacrifices ne sont pas ce que Dieu demande, mais bien l'amour... Jésus donne en exemple dans ses paraboles, le samaritain qui sait venir au secours de la victime des brigands, le père qui accueille son fils repentant et invite l'aîné à la miséricorde. Jésus guérit ceux qui sont écrasés par le malheur. Il purifie les lépreux, pacifie les cœurs tourmentés... il fait ainsi advenir un monde de bonté et de paix. Enfin, Jésus donne sa vie et il ne fait pas l'apologie de sa mort ; il vit la sienne comme un don pour inaugurer le monde de la résurrection. Il y a donc plus sévère que M. Onfray face à la caricature de christianisme qu'il se complait à décrire par des amalgames et des falsifications - rien d'autre que l'initiateur de la foi, Jésus lui-même.

E. Conclusion

L'ouvrage de M. Onfray, aurait pu être un livre utile pour ceux qui sont légitimement choqués par les abus commis au nom de Dieu. Nous n'avons retenu que ce qui concerne le christianisme - et qui est le cœur de l'ouvrage. Aussi au terme nous pouvons exprimer deux regrets. D'abord, dans l'attitude de dialogue qui est la nôtre et dans l'a priori de bienveillance qui est de règle pour ceux qui veulent mettre en pratique le Sermon sur la Montagne, qui invite à parler à ses adversaires sur le chemin de la vie, nous devons dire que la manière de M. Onfray rend le dialogue impossible. Il y a chez lui d'abord du mépris à l'égard de toute conviction monothéiste. Il y a aussi une perpétuelle falsification de ce qui est dit par l'autre. D'une part, on voit la méconnaissance - volontaire ou involontaire, on ne sait - du monothéisme et des grandes thèses qui l'habitent. D'autre part, l'ouvrage se déconsidère par l'abondance des erreurs ou des omissions qui déforment la vérité. Dans un tel climat, peut-on entrer en dialogue ? Certes, seul le croyant peut voir en Dieu une relation personne vivant avec qui il est en relation et si pour un athée Dieu reste une « idée », en tant que philosophe, M. Onfray aurait dû respecter cette idée et l'envisager sans erreur. Pour cela M. Onfray aurait dû reconnaître l'importance d'une distinction essentielle dans la pensée chrétienne. Elle est développée différemment selon les familles spirituelles ou intellectuelles. Le christianisme marque une différence entre la foi et la religion. La foi est relation vivante à un Dieu vivant, reconnu comme une personne. Elle se nourrit de prière et de pratique sacramentelle où agit l'Esprit Saint. La religion est une dimension anthropologique fondamentale ; elle n'est pas du même ordre. Si M. Onfray avait lu saint Paul attentivement, il n'aurait pas pu ignorer une telle distinction libératrice.

Toulouse, 2006

Jean-Michel Maldamé

* Jean-Michel Maldamé est dominicain, docteur en théologie, Doyen émérite de la Faculté de philosophie de l'Institut catholique de Toulouse. Il est membre de l'Académie pontificale des Sciences.


1 Paris, Grasset, 2005

2 Matthieu Baumier, L'anti traité d'athéologie. Le système Onfray mis à nu, Paris, Presses de la Renaissance, Paris, 2005.

3 Irène Fernandez, Dieu avec esprit. Réponse à Michel Onfray, Paris, Philippe Rey, 2005.

4 Faut-il rappeler que ce maître-mot du Concile Vatican II est celui des Actes des apôtres ; on lit qu'à Athènes Paul « dialoguait » (en grec on lit dielegestai) avec les philosophes et les chercheurs de Dieu

5 René Rémond, Le nouvel Antichristianisme, Paris, Desclée de Brouwer, 2005.

6 Armand Abécassis a répondu à cette attaque sur un point sur lequel le judaïsme est particulièrement attentif : « Vous parlez de ce que vous ne connaissez pas et que vous n'avez pas étudié : le judaïsme» (Le Point, 24 mars, 2005.

7 Sans poste officiel dans l'Université, mais souvent reçu dans les médias.

8 En citant la phrase de M. Onfray où, après avoir dit que les chrétiens des communautés fondées par Paul étaient des incultes, on lit « devant les petites gens pas besoin de culture, la démagogie suffit et avec elle sa perpétuelle alliée : la haine de l'intelligence », Matthieu Baumier ajoute : « N'y a-t-il pas un rien d'autobiographie sous la plume de l'auteur du Traité d'athéologie ? » ; Matthieu Baumier, L'anti traité d'athéologie. Le système Onfray mis à nu, Paris, Presses de la Renaissance, 2005, p. 143.

9 Sur ce point on peut lire la monumentale étude de John Meier, Un certain juif, Jésus, Paris, édit. du Cerf, 2005 - trois volumes sur quatre de l'édition nord-américaine sont traduits à ce jour.

10 Jésus demande de tendre l'autre joue. Mais en grec pour dire « autre », il y a deux mots : le premier dit ce qui fait la paire ; le second ce qui est différent ; Jésus ne demande pas de s'exposer à recevoir des coups et à se faire complice de son agresseur, mais bien à résister intelligemment en « faisant face » ou en « faisant front » pour employer des expressions qui relèvent du même champ que le mot « joue ». C'est là le courage... qui exclut la fuite ou la mise en œuvre du cycle infernal de la violence.

11 Jésus renverse les tables des changeurs et chasse les animaux destinés à être offert en sacrifice.

12 Est-il besoin ici de citer René Girard ? Le refus du sacrificiel est plus ancien et fort traditionnel dans l'Église.

13 La mise en scène autour des arbres est une des clefs d'interprétation du récit. La présence d'un arbre au centre du jardin signifie que Adam n'est pas le créateur ni le propriétaire du jardin, mais son gérant ou son gardien. Or cet arbre se dédouble ; il y a l'arbre de vie (source de la sainteté) et l'arbre de la connaissance du bien et du mal (symbole de la Torah) ; ce dédoublement signifie la conséquence de la désobéissance : l'humanité à accès au savoir, mais elle n'a pas la vie bonne et heureuse.

14 L'Église catholique, comme vient de le rappeler le pape Benoît XVI, ne place pas d'antinomie entre éros et agapè ; elle tient qu'éros doit s'accomplir dans l'agapè, l'amour qui prend doit s'accomplir en amour qui donne, acte d'une personne unifiée, acte du cœur, du corps, de l'âme et de l'esprit. On pourrait dire aussi dans le langage des psychanalystes que la sexualité englobe la génitalité - mais c'est là un autre registre de pensée.

15 Ce n'est pas en accusant les autres que l'on se justifie : mais il est étrange que M. Onfray n'ait pas envisagé que Atatürc, Hitler, Staline, Mao, Pol Pot et bien d'autres se réclamaient d'une tradition antichrétienne et laïque.

16 Surtout si l'on se souvient que Pierre, Paul, Jacques et Jean lui-même étaient juifs, tout comme Marie et les autres membres de la famille de Jésus qui ont joué un rôle important dans la naissance de l'Église.

17 Il serait important, une fois encore, de bien distinguer entre antijudaïsme et antisémitisme, entre une rivalité entre frères et une théorie raciste explicitement contraire à la doctrine chrétienne qui affirme à la suite de la parole de Jésus rapportée par l'évangile de Jean que « le salut vient des juifs »..

18 Nous n'entrons pas ici dans le débat pour savoir si le judaïsme, l'islam et le christianisme peuvent être rassemblés sous la même catégorie de monothéisme. À notre avis non. Ce que saisit ce regroupement est si général qu'il n'a pas grand contenu. Il faudrait aussi savoir si l'on peut parler au singulier du judaïsme, de l'islam et du christianisme. Pour ce qui est du monde chrétien, peut-on rassembler sans précautions les diverses dénominations chrétiennes. Les travaux œcuméniques apprennent beaucoup sur la difficulté à dire l'unité dans une telle diversité. Mais nous entrons là dans des questions que M. Onfray ne soupçonne pas.

19 Pour revenir sur la difficile question du rapport entre les hommes et les femmes, quand Jésus ne se content pas de condamner l'adultère, mais demande aux hommes ne pas convoiter les femmes même du regard, qui ne voit alors qu'il crée un espace de liberté, personnelle, familiale et sociale, où chacun peut vivre dans la confiance.


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