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Gabriel NISSIM, op

La diversité, chance et risque
pour l'unité de l'Europe

L'Europe


      Des jeunes, interrogés récemment sur la devise qu'ils aimeraient pour l'Europe, ont choisi en grande majorité « L'unité dans la diversité ». Ils ont raison : c'est là sans doute le défi majeur à l'heure actuelle pour le projet européen. Chacun, en effet, tient légitimement à son identité propre. Il y tient d'autant plus à une période de mondialisation : aussi n'est-il pas étonnant que l'on constate, ici ou là, des attitudes « identitaires ». Quand disparaissent les frontières permettant de savoir qui et où on est, la réaction spontanée est de recourir aux formes primaires d'expression de l'identité. Il est d'autant plus important que le projet européen conjugue diversité et unité : c'est seulement si l'Europe propose un projet respectant les valeurs culturelles, philosophiques ou religieuses, issues des différents pays et des différents courants de pensée européens qu'elle sera acceptée par ses citoyens.

Même monnaie, mêmes valeurs ?

     Jusqu'à la monnaie unique inclusivement le projet européen s'est bâti dans le domaine économique et il faut se féliciter des succès de ce processus : les liens économiques sont un véritable ciment de paix, mais aussi de solidarité, comme en témoigne par exemple l'utilisation des « fonds structurels » au service du développement des régions les plus pauvres. Cependant un tel processus atteint aujourd'hui doublement sa limite. D'abord parce que, si on peut négocier dans le domaine économique ou technologique, on ne négocie pas sur des « valeurs ». Ensuite parce que les citoyens européens ont été peu partie prenante du processus d'unification économique. En revanche, à partir du moment où leurs façons de vivre, leurs valeurs sont en cause, ils veulent et doivent avoir leur mot à dire, pour que l'unification européenne ne soit pas le « cheval de Troie » de la mondialisation mais protège la riche diversité de nos identités culturelles1.

Dans le cadre de notre réflexion, ici, sur « Europe chrétienne ? », cette problématique « unité / diversité » est alors incontournable pour deux raisons : en premier lieu, parce que les chrétiens se sont affrontés depuis l'origine à cette question de l'unité dans la diversité. Les Eglises ont mis en œuvre à cet égard des solutions diverses ; elles y ont connu des échecs comme des succès, qui peuvent être source d'enseignement pour aujourd'hui. C'est en tout cas une question centrale pour elles, depuis les sources bibliques jusqu'aux problèmes actuels de l'œcuménisme.

Mais aussi en second lieu parce que beaucoup redoutent une « Europe chrétienne », en y voyant une volonté d'hégémonie du Vatican. C'est une des raisons pour lesquelles les pays scandinaves, à majorité protestante, ont manifesté de fortes réticences à entrer dans l'Union européenne. Derrière le terme de « réévangélisation » de l'Europe, l'un des leitmotivs du pontificat de Jean-Paul II, beaucoup, à tort ou à raison, voient une volonté de retour en arrière vers une situation de chrétienté. En fait le Pape a parlé de « nouvelle évangélisation », et ses propres textes ne laissent pas percer une quelconque volonté d'hégémonisme2. Mais il n'est pas sûr que certains courants catholiques n'aient pas interprété ses propos de façon erronée.

Or il est clair que si l'on veut bâtir l'Europe à partir de sa réalité, elle ne peut être unifiée à partir du christianisme, encore moins à partir du catholicisme : c'est précisément parce que l'unité de l'Europe doit se faire en respectant et en favorisant la diversité que l'Europe ne pourra être une « Europe chrétienne ».

L'Europe : tant de différences !

Si l'on veut en effet faire l'unité de l'Europe, ce doit être nécessairement plus qu'ailleurs une unité dans la diversité.

D'abord parce que l'Europe a une histoire. Chez nous le passé compte. L'Europe ne peut bâtir son unité sur une nouvelle frontière à conquérir, à la différence des Etats-Unis. Nos identités se sont en grande partie forgée au cours d'affrontements avec ceux-là mêmes qui sont nos partenaires dans l'Europe d'aujourd'hui. Lors d'un séminaire tenu récemment entre journalistes de journaux hongrois et roumains, les participants ont pu se rendre compte que le seul point commun entre ces deux groupes de journaux était qu'aucun ne donnait la parole aux autres. Alors que la Hongrie et la Roumanie comptent chacune sur leur territoire d'importantes minorités de l'autre pays, une telle attitude ne peut qu'être lourde de menaces : un participant, journaliste d'ex-Yougoslavie, souligna qu'un tel parti pris éditorial préparait rien moins que la guerre !3

Mais les démons de la « purification ethnique » ne hantent pas seulement les Balkans. Les courants dits « souverainistes » se manifestent un peu partout en Europe. En effet, dans l'Europe relativement fermée d'il y a un siècle, l'ouverture était considérée comme une valeur à promouvoir. En revanche, dans l'Europe complètement ouverte et pluraliste d'aujourd'hui, les gens ressentent le besoin d'exprimer plus clairement leur identité, qu'elle soit nationale, culturelle, religieuse ou autre. C'est pourquoi il serait dangereux de laisser les courants xénophobes apparaître comme les seuls défenseurs des valeurs qui font l'identité culturelle de chaque « nation »4. Cette question de l'identité mériterait à elle seule de longs développements5, mais au moment même où les frontières disparaissent et où les Européens se déplacent de plus en plus facilement, beaucoup d'entre eux acceptent de moins en moins aisément d'accueillir les « autres » sur leur territoire.

De quel ordre sont ces différences ? D'abord d'ordre « culturel », c'est-à-dire portant sur l'ensemble de nos façons de vivre. Même si celles-ci s'unifient dans une certaine mesure (notamment dans les jeunes générations), la richesse de nos différences résiste6, et il faut s'en réjouir sans conteste.

Diversité culturelle

L'un des fondements de cette permanence des différences se trouve évidemment dans la diversité de nos langues. Se comprendre est un problème récurrent entre les onze langues officielles de l'Union (car langue et pays ne coïncident pas toujours) comme en témoigne le nombre des traducteurs qui y sont employés7. Si demain l'Europe, comme il est hautement souhaitable, passe à 25 pays membres, comment ferons-nous ? Réduire les échanges à deux ou trois langues (comme au Conseil de l'Europe qui, avec ses 44 Etats membres, n'accepte pour langues officielles que l'anglais et le français) est contraire précisément au respect de la diversité, car la langue est porteuse de bien plus que des mots : elle structure une pensée, elle s'enracine dans une conception de l'être humain qu'elle exprime de façon unique.

En effet, même quand les mots sont proches, bien des incompréhensions subsistent entre les concepts mis sous ces mots - « vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà » disait déjà Pascal. Nous avons spontanément tendance à prendre nos propres conceptions pour universelles. En fait elles sont toujours particulières. Pour le Platon des Lois, les voyages étaient interdits aux citoyens ordinaires : il fallait faire croire à ceux-ci, par un « noble mensonge » (expression de Platon dans « La République »), que leurs coutumes et leurs lois étaient « naturelles » plutôt que « conventionnelles »8. Aujourd'hui, non seulement nous voyageons, mais nous commençons surtout à savoir qu'il y a d'autres coutumes, d'autres cultures, tout aussi humaines que les nôtres. Cependant cette connaissance ne suffit pas : il faut une véritable volonté de se comprendre mutuellement et de s'accueillir. Peut-être d'ailleurs l'accueil des « autres » sur notre propre territoire devrait-il commencer par la découverte et l'accueil de ses façons de voir et de penser. Cela suppose en tout cas une « attitude spirituelle »9 décidée à « croire » en l'humanité particulière de l'autre et, en l'espèce, l'autre Européen : faire le pari qu'il peut enrichir ma propre façon (culturellement située et donc non universelle) d'être humain et européen.

D'autres différences vont avoir leur fondement dans l'enracinement géographique et dans les conditions du climat : l'Europe de la bière n'est pas celle du vin, celle de l'huile n'est pas celle du beurre ! L'histoire, plus encore, a engendré des conceptions différentes de la vie en société : celle-ci se bâtit de façon centralisatrice dans les pays héritiers de l'Empire romain, où le pouvoir descend de haut en bas, ou au contraire de bas en haut dans les pays germaniques, dans une tradition fédératrice de tribus indépendantes. Un exemple frappant de ces différences peut être pris dans le domaine de l'enseignement : alors que le « maître » des pays latins se considère comme « le serviteur de l'Etat auprès de la jeunesse pour lui transmettre les programmes décidés d'en haut », le « professeur » du monde germanique se doit « d'orienter les jeunes » à la fois dans le foisonnement des filières ou des orientations et dans le respect de l'autorité de leur famille et de la tradition de leur terroir. De son côté l'enseignant scandinave va chercher à organiser non la compétition entre ses élèves, mais leur solidarité et leur entraide, car il s'agit d'apprendre surtout « à gérer un vivre-ensemble » dans de petites communautés que le long hiver contraint à rester « en dedans ». Quant à l'enseignant britannique, il est « au service de l'éducation des personnes confiées à l'établissement scolaire dont il est l'employé » : il est « conseiller », et il fait œuvre de « guidance »10. Il est passionnant d'explorer ainsi les raisons profondes des différences entre les pays d'Europe, et de pouvoir surmonter par là beaucoup de nos incompréhensions mutuelles, qui viennent la plupart du temps d'une ignorance de nos mentalités et de nos histoires respectives11.

Diversité philosophique et religieuse

Cette diversité culturelle est aussi une diversité d'ordre confessionnel et philosophique. Soulignons ici trois types de diversité dans ce domaine.

D'abord à l'intérieur même du christianisme. La principale « frontière » culturelle (et pas seulement religieuse ou confessionnelle) intra-européenne sépare les pays évangélisés à partir de Rome, par des missionnaires envoyés par le Pape, et les pays évangélisés à partir de Constantinople, par des missionnaires envoyés par l'Empereur, donc entre l'Eglise occidentale et l'Eglise orientale12. C'est aujourd'hui le principal défi auquel est confronté le mouvement œcuménique, comme on a pu le constater par exemple lors du grand rassemblement européen de Graz, en 199713. A l'origine, le schisme de 1054 est plus d'ordre culturel que proprement théologique, mais aujourd'hui les difficultés se sont amoncelées. Elles tiennent d'abord à un passé conflictuel, jusque récemment, en raison en particulier de l'existence des Eglises gréco-catholiques, rattachées à l'Eglise romaine. Elles tiennent ensuite à des conceptions différentes des rapports entre pouvoir politique et pouvoir religieux, entre territoire national et responsabilité pastorale, entre réalité présente et eschatologie. Enfin l'Eglise orthodoxe (comme d'ailleurs l'ensemble des Eglises sous régime communiste) a été soigneusement tenue écartée, par le pouvoir politique, de toute possibilité de penser la foi dans un contexte de modernité. Or elle est désormais directement aux prises avec cette modernité en même temps qu'avec le pluralisme religieux : double défi que les Eglises orientales, à la différence de leurs sœurs occidentales, n'ont pas pu encore apprendre à relever.14

Si l'on considère l'ensemble des rapports entre chrétiens européens, on peut aujourd'hui se demander si les différences les plus pertinentes sont d'ordre confessionnel ou au contraire d'ordre socioculturel15. Les attitudes et les conceptions sont souvent plus proches par exemple entre un catholique et un protestant allemand qu'entre un catholique allemand et un catholique français. Autrement dit, là aussi les Européens se différencient davantage par leurs cultures nationales que par leurs confessions religieuses, et c'est d'autant plus vrai que la religion des personnes concernées est plus populaire.

Enfin, les « guerres de religion » - en fait, des guerres entre chrétiens ! - ont disqualifié les Eglises aux yeux de l'ensemble des Européens quant à leur capacité d'établir la paix en Europe. On ne pourra donc bâtir l'unité européenne sans prendre en compte les massacres de la Saint-Barthélemy en France ou la prise de Constantinople par les croisés latins. Ces conflits n'étaient certes pas seulement religieux, pas plus qu'aujourd'hui en Irlande du Nord. Il reste que nous avons à faire la preuve que nous sommes capables, en tant que croyants, de contribuer à la compréhension plutôt qu'à attiser les conflits.

Les rapports entre juifs et chrétiens posent eux aussi un problème spécifique d'unité et de diversité en Europe. Le judaïsme a évidemment profondément marqué l'Europe par ses apports, tant anciens que modernes, dans des domaines aussi divers que l'art ou la philosophie, la science ou l'économie. Par ailleurs l'identité juive, qui s'est maintenue contre les persécutions permanentes au fil des siècles, a connu elle aussi une certaine diversification (certes moindre que pour le christianisme) de Vilnius à Amsterdam, de Prague à Sarajevo. Enfin, à l'évidence, il ne peut y avoir d'unité européenne sans prise en compte de la Shoah : il y a là plus qu'une simple blessure, non seulement pour les Juifs eux-mêmes, mais pour la conscience de l'Europe tout entière et plus particulièrement des chrétiens : ceux-ci ont à examiner leurs propres responsabilités à cet égard et à en tirer les conséquences dans le domaine du respect de la diversité.

L'histoire nous invite donc à refuser toute forme d'Europe « chrétienne » au profit d'une Europe nécessairement diverse du point de vue religieux.

Quelle place pour l'Islam ?

Cette constatation s'applique aux rapports interreligieux proprement dits - essentiellement pour l'instant avec l'Islam. Il n'est pas possible, dans le cadre de cet article, de prétendre traiter de la place de l'Islam en Europe. Soulignons simplement pour notre propos quelques points de façon très sommaire.

L'Islam en Europe est lui aussi très divers. Sans parler de la Bosnie, où il est implanté depuis des siècles, on ne rencontre pas le même Islam en Allemagne, avec la présence majoritaire des Turcs, en Angleterre, avec celle des Pakistanais, en France, avec celle des Maghrébins, ou aux Pays-Bas, avec celle des Indonésiens. On le voit, cette diversité musulmane a souvent à voir avec l'histoire coloniale de nos pays. Par ailleurs, dans l'imaginaire des Européens de souche, l'Islam a souvent été considéré comme l'envahisseur potentiel. Or à mesure que les conflits intra-européens se sont apaisés, la tendance est de désigner à l'extérieur des « ennemis » contre lesquels s'unir : l'Islam joue souvent ce rôle de bouc émissaire, et les événements du 11 septembre 2001 n'ont fait que renforcer cette tendance16. Pourtant, qu'on le veuille ou non, l'Islam fait partie de l'Europe tant par son passé (l'Espagne au Moyen Age, l'Empire ottoman au XVIIème siècle) que par le fait qu'il est aujourd'hui la deuxième religion européenne en nombre : à nous de reconnaître aux Musulmans la place qu'ils tiennent de fait en Europe. Mais en même temps nous aurons à les aider à donner naissance à un « Islam européen », capable de s'insérer dans une société où règnent le pluralisme et la séparation entre les religions et l'Etat.

Il n'y aura donc pas d'unité européenne sans un dialogue au niveau proprement interreligieux, et au premier chef entre chrétiens et musulmans. Beaucoup s'y emploient à l'heure actuelle. Au nom même de la séparation entre religions et institutions européennes, ces dernières devraient favoriser un tel dialogue interreligieux.

Le troisième type de diversité à prendre en compte en Europe dans le domaine confessionnel et philosophique concerne les rapports entre croyants et agnostiques. La philosophie humaniste des Lumières, notamment, est une des sources inspiratrices de l'Europe aujourd'hui. Nous ne pouvons donc concevoir une Europe seulement chrétienne ou croyante, car nous avons à y reconnaître la place du courant humaniste agnostique. Certains objecteront sans doute les drames humains qu'a engendrés l'athéisme totalitaire au XXème siècle. Cependant, de même qu'il ne faut pas confondre l'Eglise et les guerres de religion, il ne faut pas confondre non plus l'athéisme avec le Goulag ou avec les camps nazis. L'apport majeur de la philosophie des Lumières, c'est la reconnaissance de la dignité de toute personne humaine ainsi que des droits qui en découlent, sans distinction de race, de religion ou de frontière. On se souvient du débat sur le préambule de la « Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne », où l'on a finalement inscrit une référence au « patrimoine spirituel et moral » de l'Europe plutôt qu'à son « héritage culturel, humaniste et religieux ». Certes, le refus du terme « religieux » procède d'une conception étroitement française de la laïcité. Il reste que la démocratie, faite de liberté, de respect mutuel et de solidarité, hors de toute référence religieuse, est un fondement majeur de notre vivre-ensemble en Europe. C'est aussi ce qui a fait et fait encore en grande partie le rayonnement de l'Europe dans le monde. Ce peut être la base d'une collaboration heureuse entre croyants et incroyants17. Pour faire l'unité en Europe dans la diversité des convictions entre croyants et agnostiques, il faut que les chrétiens reconnaissent que l'ère constantinienne est désormais révolue - et que c'est une bonne chose, puisque cela permet aux Eglises non plus d'imposer (selon le principe « cujus regio, ejus religio »), mais de proposer leurs positions et leurs valeurs sur la base d'un dialogue. Cette attitude est en fait bien plus cohérente avec notre foi : « dans le contexte de la liberté, il est non seulement utile, mais carrément nécessaire de construire aussi la rencontre avec l'homme moderne à la manière de la révélation de Dieu : c'est-à-dire sur le mode du dialogue »18.

Chrétiens et unité européenne

Quelle est alors notre responsabilité propre des chrétiens, face à cette recherche d'unité dans la diversité au sein de l'Europe ?

Il nous faut en premier lieu prendre conscience du fait que nous n'avons pas su traduire dans nos comportements l'esprit de paix et de fraternité dont nous aurions dû être porteurs ; au contraire nous n'avons pas peu contribué à exacerber les divisions européennes. Il nous faut donc aujourd'hui plus que jamais chercher à panser les blessures encore à fleur de peau. Tel est bien le sens premier de la construction européenne, telle que voulue par les « pères fondateurs » : non seulement la paix, mais la réconciliation. Tel était justement le thème du « Deuxième Rassemblement œcuménique européen » de Graz.

Nous avons pour cela des ressources dans notre tradition qu'il nous faut davantage exploiter. La révélation biblique nous offre des modèles pour penser ensemble diversité et unité. Le premier chapitre de la Genèse montre l'importance accordée à la « séparation » et à la diversité des espèces. Les récits de Babel et de la Pentecôte surtout manifestent que Dieu refuse un totalitarisme faussement unificateur. L'unité doit toujours être de type « symphonique », dans le respect de chaque langue, donc de chaque culture. Mais l'on voit bien que les diverses solutions retenues au fil des siècles pour conjuguer le caractère local et le caractère universel de l'Eglise ont été loin de fonctionner correctement : tantôt l'insistance sur l'universel a conduit à un centralisme hégémonique (comme dans le cas de l'Eglise catholique romaine), tantôt la volonté d'incarner le christianisme dans la réalité linguistique et culturelle de chaque pays a conduit à des Eglises « nationales » : ainsi en va-t-il pour l'autocéphalie au sein de l'Eglise orthodoxe ou bien pour les Eglises protestantes de certains pays.

En fait, alors que le mouvement œcuménique a pu s'appuyer sur le climat général d'ouverture des années trente à cinquante du siècle dernier, il est au contraire à l'heure actuelle confronté avec la tendance générale à l'affirmation identitaire19. C'est pourquoi, conformément à l'image du « corps » chez Paul, l'œcuménisme peut reconnaître aujourd'hui que la compréhension du mystère chrétien s'enrichit de la légitime diversité de ses traditions. Cette diversité n'est pas forcément synonyme de non-communion. Peut-être faut-il penser désormais l'unité non plus de façon d'abord institutionnelle, mais comme une reconnaissance mutuelle 20: nous avons besoin de la diversité les uns des autres, confessionnelle ou socioculturelle, pour constituer le Corps du Christ.

Mais surtout, d'ores et déjà, il nous est donné de vivre, comme chrétiens, au sein de l'Europe et au-delà, quelque chose de cette fraternité à laquelle tous les êtres humains sont appelés par Dieu. Parce que nous savons que tous les êtres humains sont filles et fils d'un seul Dieu et Père, parce que notre espérance et notre appel sont uniques, il devrait nous être facile de porter sur les « autres », différents de nous, un regard amical. C'est bien ce qui se passe dans de nombreuses rencontres entre chrétiens en Europe : bien souvent, de fait, des liens mutuels s'établissent où différences et unité peuvent se conjuguer.

Tel est le rôle et la mission propre de l'Eglise, en Europe comme ailleurs : être un début de réalisation et, par-là même, un signe de cette véritable unité21, jamais uniformisante, proposée aux femmes et aux hommes de bonne volonté et que, selon une belle expression, St François de Sales avait nommé : « unidiversité ».

Gabriel M. Nissim, OP *

* Gabriel NISSIM est dominicain ; membre d'Espaces ; Assistant ecclésiastique de SIGNIS (Association catholique mondiale de communication) ; Représentant de SIGNIS et membre de la Commission de liaison des ONG au Conseil de l'Europe.


1 Cf. Henri MENDRAS, « L'Europe des Européens », Paris, 1997, en particulier l'Introduction, pp. 9-70.

2 Cf. Conseil des Conférences épiscopales d'Europe, « Les Evêques d'Europe et la nouvelle évangélisation », Documents rassemblés et présentés par Hervé LEGRAND, o.p., Paris, 1991, pp. 28-30 : même si le Pape utilise parfois le terme « réévangélisation », il s'agit clairement d'une « nouvelle qualité d'évangélisation », qui doit d'ailleurs toujours revêtir une dimension œcuménique.

3 Cet exemple a été rapporté au cours du Groupe de travail IV, « Information, communication et médias », lors de la Conférence européenne contre le Racisme, tenue au Conseil de l'Europe, à Strasbourg, 11-13 octobre 2000.Voir le rapport de ce Groupe de travail, dans les Actes de la Conférence, Secrétariat de l'ECRI, Conseil de l'Europe, Strasbourg, pp. 84-87.

4 Cf. Dominique WOLTON, « Penser la communication », Paris, 1997, p. 11.

5 La question de l'identité est à l'ordre du jour chez de nombreux chercheurs et écrivains. Voir par exemple : Amin MAALOUF, « Les identités meurtrières », Paris, 1998. Cf. aussi : Groupe de travail œcuménique européen UNDA-WACC, `Médias, Cultures et Société'  : « Identités, communautés : quelle communication ? », (G. Nissim, ed.) Strasbourg, 2000.

6 Cf. Henri MENDRAS, op. cit. p.69.

7 On ne sait pas toujours que parmi les « fonctionnaires européens », la majorité sont en réalité des interprètes et traducteurs.

8 Cf. Pierre HASSNER, « Vers un universalisme pluriel », in Esprit, n° 187, décembre 1992, pp. 102-103.

9 Cf. Paul RICOEUR, « Quel ethos nouveau pour l'Europe ? » in Coll. « Imaginer l'Europe », Paris, 1991, pp. 107-116.

10 Cf. Gilbert CAFFIN, « Professeurs, qui êtes-vous ? », in Enseignants d'Europe, Bulletin d'information de l'AEDE, 39° année, n°3, Octobre 1996.

11 Cf. « Le code civil et/and the Common Law », Rapport de la journée d'étude des ONG du Conseil de l'Europe, (J. Barnett et G. Nissim, edrs), Conseil de l'Europe, 2001.

12 De ce point de vue, il est inapproprié de parler de « l'Europe centrale et orientale ». On trouve certes en Europe centrale des pays de tradition orientale, comme par exemple la Bulgarie ou l'Estonie, mais aussi des pays comme la Pologne ou la Hongrie, entre autres, que leur tradition, clairement occidentale, rapproche davantage de l'Europe de l'Ouest que de l'Europe de l'Est.

13 « Réconciliation, don de Dieu et source de vie nouvelle », Documents du Deuxième Rassemblement Œcuménique Européen à Graz, édité par le Conseil des Conférences épiscopales Européennes (CCEE) et la Conférence des Eglises Européennes (KEK), publié sous la direction de Rüdiger Noll et Stefan Vesper, Verlag Syria, 1998.

14 Cf. Nicolas LOSSKY, « L'Eglise orthodoxe et le Mouvement œcuménique : les difficultés », in Recherches de Science Religieuse, Avril-Juin 2001, Tome 89/2, pp. 225-245.

15 Cf. Jean-Paul WILLAIME, « L'ultramodernité sonne-t-elle le glas de l'œcuménisme ? », in Recherches de Science Religieuse, Avril-Juin 2001, Tome 89/2, p.182.

16 C'est là une des vraies raisons pour lesquelles tant d'Européens sont réticents à laisser entrer la Turquie dans l'Union européenne.

17 Ainsi au sein du Conseil de l'Europe où près de 400 ONG de toute tendance ont un statut consultatif. Parmi elles plus d'une trentaine sont des organisations chrétiennes. Il faut souligner le climat de collaboration particulièrement ouvert entre toutes ces ONG, dans le service commun de la démocratie et des Droits humains, qui sont le fondement et le but du Conseil de l'Europe.

18 Conseil des Conférences épiscopales d'Europe, « La religion, fait privé et réalité publique - la place des Eglises dans les sociétés pluralistes », Paris, 1997, p. 30.

19 Cf. Jean-Paul WILLAIME, op. cit., p.204.

20 Cf. Jean-Paul WILLAIME, op. cit., pp. 182-183.

21 Cf. Vatican II, Constitution conciliaire LUMEN GENTIUM, n° 1 & 5.

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