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Hommage à René Girard
A l'occasion de son élection à l'Académie Française
Par Michel Van Aerde
1. La violence et le sacré

Rene Girard, (C) RD

Les trois textes qui suivent proposent une synthèse des intuitions de René Girard sur la question des Religions.
      1. La violence et le sacré
      2. Le sacrifice au coeur de la culture
      3. Les textes judéo-chrétiens
Ils sont issus du sentier Inithéo "Le Fait religieux". Pour plus d'information sur ce Sentier, cliquer ici.


La Violence et le Sacré
Les intuitions de René Girard

Fr. Michel Van Aerde

A. Introduction

1. Une œuvre gigantesque et complexe

L'œuvre de René Girard est colossale, par le nombre de livres publiés tout d'abord, par la cohérence de la pensée ensuite, par la pertinence des intuitions enfin. Cette œuvre est difficile d'accès. On sent qu'il faut connaître le système qui structure l'ensemble de la pensée de René Girard pour en comprendre les parties. Or il n'y a nulle part de résumé accessible et l'auteur n'est pas vraiment pédagogue, pour aider à saisir d'un seul regard l'architecture de son système.

2. Un système

Car il s'agit bien d'un système, d'une pensée très forte qui ne prétend d'ailleurs pas être originale : une sorte de mise en évidence du message biblique par un effet de stylisation et de simplification.

La présentation de cette pensée nous semble très utile dans ce sentier parce qu'elle permet de saisir, depuis leur origine, la mise en place des systèmes religieux : les interdits, les rites, les sacrifices. René Girard est maintenant cité par la plupart des auteurs. Nous voulons présenter ici le résumé de sa pensée, en particulier en ce qui concerne le monde religieux.

3. Deux portes d'entrée

Je propose plusieurs portes.

a. Le bouc émissaire

Pour un chrétien, le petit livre de poche Le bouc émissaire 3 est très intéressant. Malheureusement la première partie fait écran. Il faut sauter directement aux commentaires d'évangile. On y perçoit, dans le concret, la fécondité de l'approche girardienne. On peut le vérifier en particulier avec la méditation sur le reniement de saint Pierre ou celle de l'expulsion des démons de Gérasa.

b. Des choses cachées depuis la fondation du monde

Une autre porte, plus difficile mais intéressante aussi : dans le livre Des choses cachées depuis la fondation du monde4, on peut commencer par la deuxième partie qui traite de la Bible et, grâce au commentaire du fameux « jugement de Salomon », on peut comprendre plus facilement et de façon très pratico-pratique, ce que René Girard entend par phénomène mimétique, processus sacrificiel, etc. Au passage, en lisant effectivement René Girard, on percevra comment certaines critiques qu'on lui a faites sont tout à fait injustes et sans contenu. René Girard n'a jamais critiqué le sacrifice authentique, celui qui consiste à « se » sacrifier pour que l'autre vive. Il a dénoncé l'œuvre de mort des attitudes grégaires et violentes quand elles se font passer pour purificatrices alors qu'elles ne sont que mécanismes d'exclusion. Par exemple, la femme qui décide de laisser l'enfant à sa rivale « se sacrifie ». Mais elle le fait pour que l'enfant ne soit pas coupé en deux par l'épée du roi. Elle se sacrifie pour que l'autre vive. L'autre, aveuglé par son désir de l'emporter, accepte l'idée que l'enfant soit sacrifié pour que l'affaire soit « tranchée ».

4. Une stimulation très forte pour la théologie

Ce qui rend la présentation de René Girard si agréable, c'est qu'il aide à comprendre, par quelques équations assez simples finalement (pourvu qu'on ait eu l'intuition de son système de pensée) certaines phrases de Jésus ou certaines affirmations de la théologie qui sont des plus obscures. Par exemple « vous êtes des tombes blanchies... », « Les pères ont tué les prophètes, les fils leur construisent des tombeaux... », « La lumière a lui dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas accueillie... ». Tout le dogme du péché originel se trouve éclairé. La comparaison du logos d'Héraclite et du logos de saint Jean est très pertinente, la différence fondamentale de la logique de Jésus avec celle de la logique du monde est exposée de façon claire et précise. La passion elle-même, comme lieu du dévoilement est présentée de façon rarement égalée ailleurs. Sans parler du commentaire du livre de Job, qui me semble ne pas avoir d'équivalent. Le titre de ce livre, La route antique des hommes pervers ne guide malheureusement pas beaucoup pour comprendre ce dont il s'agit.

5. Une pensée qui touche à tous les domaines de la vie

C'est que René Girard est un laïc, un intellectuel universitaire (il a fait une grande partie de sa carrière à l'université de Standford, aux USA, et il ne vise pas un public de chrétiens convaincus mais un public cultivé. Il veut manifester que la Bible et l'ensemble du message judéo-chrétien est en quelque sorte expulsé de la culture officielle. Citer Freud, le complexe d'Oedipe, ou Nietzsche et l'éternel retour, peut être reçu dans les milieux académiques. Il s'agit pourtant de légendes, de mythes, et ne ressemble en rien aux sciences `dures'. Mais citer la Bible est toujours inconvenant. C'est pourquoi Girard avance en se cachant. Il essaie de contourner les défenses déjà établies par un rejet a priori et systématique, pour manifester tout d'abord la force de `ses' idées, avant de révéler qu'elles ne sont pas siennes et qu'il les a puisées dans la Bible. C'est ainsi qu'il a d'abord publié La violence et le sacré 5 avant Des choses cachées depuis la fondation du monde .

Le message chrétien concerne tous les domaines de la vie. La pensée de René Girard, qui ne veut être autre chose qu'une mise en relief de la pertinence du message évangélique (par exemple du fameux « si l'on te frappe sur la joue gauche, tend l'autre joue »), prétend dévoiler les fondements de toutes les institutions humaines, la justice, le pouvoir, l'économie bien entendu, mais aussi la domestication des animaux, l'organisation des fêtes, les rituels, les interdits, en passant par la littérature. En ce dernier domaine, ses commentaires de Dostoïevski, de Proust, de Shakespeare, sont devenus incontournables. René Girard agace certains intellectuels contemporains. Seraient-ils jaloux ? Cela aussi peut être compris à travers ses propres intuitions...

Repères biographiques :

René Girard, philosophe et anthropologue, est né en Avignon le 25 décembre 1923. De 1943 à 1947, il étudie à l'Ecole des Chartes et obtient le diplôme d'Archiviste-Paléographe. A partir de 1947, il vit aux USA où il enseigne dans diverses universités. Depuis 1986, il est professeur de Littérature comparée à l'Université de Standford (Californie). Ses ouvrages ont été traduits dans le monde entier, depuis le premier, Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, Paris, 1961. Dans son dernier livre, Celui par qui le scandale arrive, D.D.B., Paris, 2001, il revient sur sa conviction que la Croix, la mort du Christ, annonce la victoire sur les mythes et régressions les plus archaïques.

6. Des thèmes très divers, mais une pensée très unifiée

a. « Je suis Celui que tu persécutes ! »

René Girard a maintenant publié de nombreux livres, dont certains sont des vulgarisations comme ses interviews, et d'autres sont davantage théoriques. Mais, qu'il traite de Dostoïevski, de Proust ou de Shakespeare, qu'il analyse tel ou tel mythe d'une île du Pacifique, ou tel récit de la Bible, qu'il fasse tout un livre sur Job ou qu'il médite sur l'aveuglement d'Oedipe, René Girard n'a qu'une seule pensée, ou plutôt toujours la même pensée ! Chaque chapitre est signé, les intuitions fondamentales se reconnaissent presque instantanément. La cohérence et la force de l'argumentation agacent certains, mais c'est le propre de toute pensée forte. Celle-ci touche au plus profond, à la racine de toutes choses, comme une sorte d'équation fondamentale, et peut ainsi se diversifier au gré des différents domaines étudiés.

Quelles sont ces intuitions fondamentales, ces équations-clés ? Il faut les chercher, disséminées dans l'œuvre du « maître ». L'ambition de ce document est de les présenter. S'il me fallait résumer toute la pensée de René Girard en une seule phrase, je prendrais celle de Jésus à Paul : « Je suis Celui que tu persécutes ! »

b. Un message caché et rejeté

La difficulté que l'on rencontre pour comprendre René Girard, vient du fait qu'il avance masqué. Il prétend n'avoir rien inventé et que tout son système n'est autre que celui de la révélation biblique. Mais pour l'exposer, il ne parle jamais de la Bible en premier. Il commence par présenter l'état de la question dans le domaine anthropologique, au gré de la littérature mondiale, en allant depuis les mythes jusqu'aux romans, en passant par quelques récits plus ou moins historiques. Il serait plus simple d'aller directement à la Bible, mais ce serait trahir Girard qui veut montrer comment la Bible est à la fois ce qui éclaire et ce qui est toujours exclu dans la pensée officielle, autorisée, universitaire. Alors suivons l'ordre même de son exposé. Je m'appuie en particulier sur des notes prises lors d'une conférence faite par René Girard lui-même en 1979 à l'Institut Catholique de Toulouse.

B. Etude Anthropologique

1. Les textes de persécution

a. Le contexte historique

Dans notre univers culturel, celui du monde occidental et moderne, on trouve des textes que René Girard appelle des textes de persécution. Ils sont énoncés du point de vue du persécuteur. Il s'agit d'une persécution raciale, politique, ethnique ou religieuse et ces textes ont des particularités tout à fait caractéristiques, surtout les plus anciens. Au cours du Moyen Age, apparaissent les textes de l'antisémitisme médiéval. Des textes très semblables surgissent lors de la guerre de Sécession, avec le racisme américain contre les noirs du Sud. Enfin, le même genre littéraire se retrouve en Allemagne au moment de la persécution des juifs par les nazis ainsi qu'aux États-Unis, dirigés à nouveau contre les noirs, lors de la croisade des droits civiques.

Au 14ème siècle, surgit la peste noire en Europe. L'antisémitisme se déclenche, avec des caractéristiques que l'on retrouve toujours dans les récits de persécution : Les Juifs, les persécutés du moment, sont accusés d'avoir commis des crimes contre nature : parricide, inceste, infanticide, etc.

Les Juifs de cette époque n'étaient pas les seules victimes des persécutions déclenchées du fait de la peste. Il y avait aussi les malades, les lépreux, tous les gens contagieux, soupçonnés d'avoir empoisonné les autres. Il y avait aussi des étrangers, parfois des infirmes, et même des gens comme pris au hasard, pour lesquels on ne trouve pas de raison particulière.

b. Le genre littéraire

Ces textes sont très curieux parce qu'ils contiennent à la fois des éléments que nous jugeons vrais sur le plan historique, et d'autres éléments que nous estimons par contre tout à fait faux.

Ils disent qu'il y a un grand désordre dans la société, celui de la peste. Ils relient aussi ce désordre au fait de la présence d'éléments perturbateurs dans la société. Ils dénoncent la présence de gens qui ne sont pas de `bons' croyants, qui ne croient pas « ce qu'il faut croire » et qui, de plus, commettent des crimes abominables (cela, nous savons que c'est objectivement faux !). Ces textes nous disent aussi que ces gens ont été persécutés, expulsés etc., ce qui est vérifié.

Il y a donc, dans ces textes, des affirmations absolument erronées et d'autres qui sont très vraisemblables. Or, plus les accusations paraissent invraisemblables, plus il y a de chances pour que la persécution contre ces prétendus coupables ait eu réellement lieu : Ceux qui étaient convaincus de pareilles choses, avaient typiquement l'état d'esprit de persécuteurs.

2. Les Mythes

a. Les Mythes

Dans les mythes en général, du monde grec ou du reste de la planète (Afrique, Indonésie ou Amérique), se trouvent développés des thèmes très semblables à ceux des textes de persécution.

Dans le mythe d'Oedipe (suivant la version de Sophocle), par exemple, on trouve ce schéma :

1- La peste est dans la ville de Thèbes.

2- On cherche le coupable et l'on découvre un individu, nommé Oedipe, dont on nous dit qu'il a commis les crimes épouvantables du parricide et de l'inceste.

3- L'Oracle dit : « Ne vous inquiétez pas ; si vous vous débarrassez de lui, vous serez guéris. »

4- La ville de Thèbes se débarrasse de lui

5- La ville est guérie (en principe).

Dans les textes de persécution, le schéma est le même :

1- La peste

2- Des crimes contre nature

3- Le coupable doit être rejeté

4- On se débarrasse de lui

5- On va être guéri.

N'y aurait-il pas un rapport entre ces textes ?

1. Pourquoi lisons-nous certains comme des mythes et d'autres comme des textes de persécution ?

2. Comment il se fait que les textes de persécution soient tous du monde occidental, et relativement modernes.

3. Pourquoi, devant les mythes, nous avons tendance à dire : « ces univers sont merveilleux, il y a une magnifique poésie dans ces mythes, et ils n'ont pas cette oppression, cette persécution que nous connaissons ».

Commençons par ce troisième point. L'oppression, la persécution que l'on ne trouve pas dans les mythes n'y serait-elle pas, sous une forme masquée ? Les mythes n'auraient-ils pas au cœur de leurs récits quelque chose de très semblable à ce que nous avons appris à reconnaître dans les textes de l'antisémitisme occidental ? Autrement dit : l'antisémitisme et les textes de persécution modernes ne seraient-ils pas des mythes ratés ? Pourquoi ratés ? Parce que nous, les modernes, nous ne croyons pas que la victime a commis des crimes contre nature, parricide, infanticide ou inceste !

Dans le monde occidental et moderne nous savons reconnaître le point de vue du persécuteur : il provoque toujours des distorsions caractéristiques dans le récit. Or nous retrouvons justement ces mêmes distorsions dans les mythes !

En Amérique Latine, par exemple, on trouve des mythes où le héros est accusé d'avoir empoisonné la nourriture de la communauté simplement en la regardant (tout comme au Moyen Age, on accusait les Juifs d'avoir empoisonné les puits et les fontaines). Dans ces mythes, le héros est brûlé sur un grand bûcher (tout comme les boucs émissaires, juifs ou lépreux du Moyen Age) et, troisième phase du récit : de ses cendres, surgissent tous les éléments de la culture locale (cf. « Des choses cachées » p. 115-120).

Les mythes sont bien structurés comme des textes de persécution et, par ailleurs, on constate qu'ils sont producteurs de religieux.

b. Les Rites

Dans les peuplades primitives, avec les mythes, qui structurent la pensée religieuse, se trouvent de nombreux rites. Parmi eux, un rite est très fréquent, celui du bouc émissaire (Lévitique 16). Dans de nombreuses sociétés antiques, on sacrifie une victime, animale ou humaine. On projette sur cette victime non seulement le péché de la communauté, mais aussi toute sa violence. Ensuite on chasse la victime, ou on la tue. La communauté reproduit de manière codifiée, elle ritualise ainsi, des coutumes finalement assez peu différentes de ce qui se passait, mais de manière spontanée, dans les persécutions du moyen Age !

La thèse de René Girard est donc que la mythologie (l'ensemble de la mythologie mondiale !) est un vaste texte de persécution qui peut être déchiffré.

3. L'imitation, source de conflits, de violence.

a. L'imitation positive

Le phénomène de l'imitation est étudié en philosophie depuis très longtemps, depuis Platon ! L'imitation (en grec mimésis, d'où l'adjectif mimétique) est au départ considérée comme positive ? Chez les grecs, c'est l'imitation des chefs et celle des maîtres. Elle est encouragée. Il n'y a pas d'apprentissage sans imitation, pas de transmission culturelle sans imitation.

b. L'adjectif `imitateur' peut être péjoratif

Pour nous, à l'inverse, imiter c'est être grégaire, c'est être un `suiveur' ou un répétiteur. Nous valorisons davantage l'improvisation, la création, voire la révolte.

c. L'imitation peut être source de conflit

Si mon voisin désire un objet et que je tends la main comme lui, nous entrons en conflit ! L'imitation peut être conflictuelle. Elle ne peut se pratiquer qu'à l'exception de toute démarche d'appropriation d'un territoire, d'une nourriture ou d'un partenaire sexuel.

Comment donc la culture réussira-t-elle à utiliser l'imitation, si nécessaire dans certains domaines comme celui de l'éducation, tout en évitant de provoquer les conflits qui surgissent dès qu'il s'agit de l'appropriation d'un objet ? Comment les communautés primitives sont elles parvenues à domestiquer cette force qui les a fait progresser ? Il y a une énigme au cœur de la culture.

C. Comment la violence est-elle régularisée ?

1. L'escalade de la violence

a. Chez les animaux, la rivalité mimétique est limitée

Lorsqu'il y a une rivalité entre deux mâles pour des femelles, par exemple, il y a un moment où l'un des mâles abandonne la partie : il accepte d'être dominé. Le problème est résolu. Chez les hommes il n'en est pas ainsi : ils peuvent lutter jusqu'à la mort.

Les éthologistes parlent « d'instinct » de mort ou « d'instinct de violence » chez l'homme. Mais ils parlent aussi de « l'instinct » qui retient les Indiens sur le chemin de la violence absolue et qui les empêche d'aller jusqu'à l'autodestruction. Cela fait beaucoup de significations différentes pour le seul mot instinct ! D'où vient cet `instinct', cette connaissance inconsciente mais bien présente, cette sorte de `sagesse' ?

b. Chez l'homme, l'imitation et la rivalité mimétique deviennent trop forts

Les conflits créés dans le désir d'appropriation ne sont plus solubles par les compromis qui fonctionnent encore dans la société animale. Il faut donc qu'intervienne un principe d'auto-régulation. Il faut un mécanisme social pour que, dans des conflits inexpiables, la violence n'aille pas jusqu'à son terme, c'est à dire la totale destruction.

c. La pseudo explication par l'agressivité

On explique souvent les conflits humains en termes d'agressivité. Que certains hommes soient plus agressifs que d'autres, c'est indéniable. Il en est de même pour certains individus dans les espèces animales mais, dans un conflit, on accuse toujours l'autre d'être l'agresseur ! C'est toujours le même discours : l'autre est considéré comme le responsable du conflit parce qu'il est agressif.

René Girard se plaît à faire de remarquer qu'au cours du conflit, se produit une parfaite symétrie des attitudes. Les accusations se répondent, les coups se correspondent. On se renvoie la balle, comme dans une partie de tennis. Il y a un mimétisme impressionnant qui se met en place. Et ce phénomène est, pour René Girard, tout à fait fondamental, au point de devenir pour lui la clé de sa théorie.

Plutôt que différencier entre agressifs et non agressifs, il identifie la cause principale du conflit humain avec la rivalité mimétique. Celle-ci se ne produit pas seulement pour l'appropriation des femmes ou des aliments, mais tout aussi bien dans tous les autres domaines comme, par exemple, celui de la vie intellectuelle.

d. La régulation de la violence mimétique

La culture humaine ne peut pas se passer de l'appropriation mimétique. Il lui faut canaliser la violence qui surgit dans l'imitation, vers des formes culturellement constructives. Le mécanisme socio-psychologique qui permet la régulation de la crise mimétique, c'est pour René Girard, celui du bouc émissaire. Il parle de mécanisme, parce c'est un fonctionnement inconscient, à plusieurs niveaux, qui affecte les sociétés primitives et qui leur permet de transfigurer leurs textes de persécution en des mythes. La violence y est masquée, elle prend figure de justice, de libération et de guérison.

2. La crise mimétique et le sacrifice

a. Un moment de crise générale

Dans les textes primitifs, on retrouve toujours une crise mimétique. La plupart des rites se présentent comme des scènes de mêlée générale, avec des phénomènes d'imitation et de violence diffuse, un moment où la communauté frôle sa propre destruction.

b. Une imitation réciproque

Pourquoi la rivalité est-elle symétrique ? Parce que tout le monde s'imite, toujours !

Prenons un exemple : j'imite l'appropriation de mon voisin. Celui-ci avait vu un objet dont il avait envie (c'était pour lui une appropriation originelle), mais, quand il s'aperçoit que je fais le même geste que lui, son intérêt ne fait que redoubler : « Tiens ! Tiens ! ». Mon geste le confirme dans son propre sentiment. L'imité devient lui-même imitateur de celui qui l'imite et ainsi de suite... Il s'instaure donc ce que les informaticiens appellent un processus de « feed back ». La violence survient dans ce conflit mimétique, lorsque deux mains se tendent vers le même objet et que chacun essaie de se l'approprier de plus en plus. La violence vient de l'escalade de la rivalité mimétique, c'est le mimétisme qui est premier, l'imitation et non pas la violence.

c. La violence n'est pas d'abord le fait d'un acte isolé

Aujourd'hui, nous isolons l'acte de violence (nous avons un système judiciaire qui l'isole très bien et qui vise à déterminer où commence la violence physique). Les primitifs, eux, savent qu'en réalité il n'y a pas d'acte de violent isolé mais toujours une circularité, une circularité mimétique. Autrement dit, la violence uniformise les antagonismes d'une façon extraordinaire.

d. La raison du conflit est oubliée

Au cours de son développement, la violence rend les adversaires semblables et symétriques. Elle uniformise les parties en présence au point que l'on arrive à les confondre, des substitutions sont possibles et elles aboutissent au mécanisme de la victime émissaire. Comme dans le volume des aventures d'Astérix, Le combat des chefs, le groupe vit une crise semblable à une mêlée épouvantable. Tout le monde se bat avec tout le monde, parce qu'on ne sait plus vraiment pourquoi l'on se bat ni contre qui on se bat. L'objet originel de la dispute a été oublié, il est tombé. La dispute se poursuit sans objet dans le seul souci de répliquer : par le phénomène de la réciprocité dans le mimétisme, la violence s'auto-entretient et fait boule de neige. Dans la communauté primitive, chacun s'approprie une raison d'être violent, devenant mimétique des deux premiers qui se sont affrontés, les autres prennent partie et s'en mêlent : il n'y a plus deux antagonismes mais 3, mais 4 etc. Personne n'a le droit de rester indifférent.

e. On peut adopter une attitude unanime : le rejet

Du fait qu'il n'y a plus d'objet dans l'affaire, le mimétisme porte sur les antagonismes. Et c'est alors qu'un dénouement peut se produire car, si se polariser sur un même objet d'appropriation, c'était inévitablement s'opposer (l'objet ne peut appartenir à tout le monde), en revanche, se polariser tous sur un même antagonisme, serait s'entendre à nouveau ! Les hommes ne peuvent pas s'entendre pour saisir tous, le même objet, mais ils peuvent s'entendre pour tous exclure la même personne, rejeter tous le même objet. Pour René Girard, le phénomène de la victime émissaire, celui du sacrifice donc, ce n'est d'autre que cela.

Ceci se déroule à un niveau hallucinatoire dans les sociétés primitives. Le rapport entre les individus est alors profondément transformé, ils entrent dans un état que l'on retrouve dans certains rites : la transe.


3 Grasset, Paris, 1982, Le Livre de poche, essais n° 4029.

4 Grasset, Paris, 1978, Le Livre de poche, essais n° 4001.

5 Grasset, Paris, 1972, Hachette-Pluriel n° 8352.


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