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Frère Jean-Marie MERIGOUX, dominicain

Le visage araméen de l'Église

Visage araméen de l'Eglise, J.M. Mérigoux, op - DOMUNI

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1. Les divers visages de l'Église 

Dans une conférence de Carême faite à Notre-Dame de Paris, le Père Jean-Louis Bruguès, aujourd'hui évêque d'Angers, avait invité ses auditeurs à « découvrir l'enchantement des visages de l'autre »5.

C'est bien à cela, à cet enchantement, que je voudrais vous inviter en évoquant certains des visages de l'Église.

Premières découvertes

Cette joie de la découverte des visages de mon Église, nouveaux pour moi, je l'ai éprouvée pour la première fois alors que j'étais encore étudiant à Marseille en 1957, cette ville si bien nommée la » Porte de l'Orient ».

Depuis, mon enchantement n'a fait que s'accroître à mesure qu'il me fut donné de découvrir la richesse spirituelle des diverses traditions orientales du christianisme.

La ville de Marseille me donna une idée assez exacte de la nature du monde arabe avec ses deux composantes, chrétienne et musulmane.

C'est chez les chrétiens Maronites de Marseille, dans leur petite église dédiée à Notre-Dame du Liban que j'ai rencontré pour la première fois le visage arabe et araméen du catholicisme, découverte complétée peu après, toujours à Marseille, par celle du visage arabe et grec de nos frères les Grecs melkites catholiques, en leur église Saint-Nicolas-de-Myre, rue Edmond Rostand, toute proche du couvent dominicain de cette ville.

Cette découverte s'accompagnait alors pour moi de mes premières rencontres avec le monde arabe musulman à travers les jeunes algériens dont je m'occupais en liaison avec les Soeurs Blanches de Marseille. C'était alors le début de la guerre entre la France et l'Algérie et les réfugiés du Maghreb était nombreux dans le grand port de la Méditerranée6.

Par la suite, devenu dominicain, je continuais à approfondir ces deux découvertes lors de mes études de la lange arabe, d'une part à Alger, une ville musulmane à la fois arabe et kabyle, et ensuite au Liban où le monde arabe, chrétien et le musulman, cohabitent depuis des siècles.

Cette culture arabe, à la fois chrétienne et musulmane, je n'ai cessé, depuis, de l'étudier, d'en pénétrer la belle langue et aussi de la faire connaître.

Pour tous ces musulmans et ces chrétiens d'Orient la langue arabe était la langue de la culture, de la communication et de la prière, même si les chrétiens arabes ou arabophones avaient encore d'autres trésors culturels et linguistiques dans les traditions et les langues copte, grecque, arménienne et syriaque.

L'Irak se révèle être un pays qui manifeste bien la vraie nature du monde arabe, à la fois chrétien et musulman.

Ce pays nous révèle encore qu'une grande partie de ses fidèles chrétiens possède une autre source culturelle dans laquelle ils puisent et dans laquelle ils expriment leur héritage chrétien avec plus de profondeur encore et d'exactitude que par la langue arabe, et c'est la tradition araméenne avec la langue syriaque qu'ils parlent encore sous la forme appellée soureth

Dans « Va à Ninive ! » j'ai essayé de transcrire mon enthousiasme lorsqu'en arrivant à Mossoul en 1968, je découvris des évêques, des prêtres, des religieuses, le Séminaire syro chaldéen et des fidèles qui étaient parfaitement à l'aise dans cette langue arabe que beaucoup croient souvent être la langue des seuls musulmans. Tous parlaient l'arabe, ils étaient orientaux et catholiques sans être latins.

Toutefois la langue et la tradition araméennes étaient pour eux des réalités plus profondes encore que la source arabe, et c'était une richesse non seulement biblique et patristique mais encore une richesse qui allait se révéler de nos jours un atout culturel « international ».

En effet pour ces chrétiens qui ont dû malheureusement quitter leur pays et s'acclimater à d'autres cultures, la langue « soureth » leur permet de garder, partout où ils sont dispersés, leur identité commune et profonde.

"Mais comment, aujourd'hui, parler de l'Irak ?"

Tous les jours on nous signale un attentat à Mossoul, à Bagdad sur une route ou ailleurs encore avec son cortège de victimes. Partout des musulmans et des chrétiens sont en prière devant Dieu et face à leurs souffrances.

Bagdad, cette belle ville située sur les bords du grand fleuve, le Tigre, surnommée la "Ville de la Paix" lors de sa fondation au VIIIe siècle par le calife al-Mansour restera célèbre dans l'histoire par un passé culturel et religieux remarquable.

La ville de Mossoul, surnommée "la ville des Prophètes", de Jonas en particulier, ville où j'ai passé de merveilleuses années dominicaines, et qui m'a fasciné, voilà qu'elle est devenue ces dernières mois une ville terrible où bien des gens, en particulier les chrétiens, vivent dans la peur : celle des enlèvements de leurs enfants et des terribles rançons, peur des assassinats de ceux qui ont des fonctions dans le domaine public, l'obligation pour les femmes chrétiennes de porter le voile et encore bien d'autres motifs qui les poussent à quitter un pays où ils s'efforçaient de rester malgré tout.

Ce pays je l'ai quitté il y a 22 ans, mais comme je ne l'ai pas quitté de cœur je puis en parler encore, car il existe aussi un Irak éternel.

C'est donc le moment de parler de Mossoul, cette ville bien connue au Moyen-Âge européen par sa "mousseline" et de Bagdad alors réputée par son étoffe baldacchino, à l'origine de nos baldaquins, y compris de celui de Saint-Pierre de Rome. Précisément à cause de ce contexte de violence, il est opportun de témoigner de la vraie nature des choses et des situations, et de ne pas oublier les richesses spirituelles de l'Irak et en particulier l'intensité de la vie chrétienne que l'on y trouve.

L'histoire culturelle et religieuse de la période abbasside, entre le VIIIe et le XIIIe siècle, avec Bagdad comme capitale, constitue une grande page de l'histoire de l'humanité.

Ces richesses sont plus grandes que tous les trésors des « Mille et une nuits" .

Parmi les richesses spirituelles de cette époque, il y a les mystiques musulmans comme al-Hallâj, et les savants chrétiens comme Hunayn qui traduisit en arabe plusieurs ouvrages philosophiques d`Aristote.

À Istanbul, en partageant l'eucharistie de Pâques, face une église comble, remplie de ces admirables chrétiens venus tout récemment de Bagdad, de Mossoul ou des villages de sa région, je pensais à l'histoire des Martyrs d'Orient et à ces chrétiens araméens qui partirent un jour vers l'Occident pour lui apporter l'Évangile.

Eux aussi ils sont, maintenant, en partance pour l'Occident sans savoir où ils poseront leurs valises, eux qui portent en leurs cœurs des trésors plus précieux que ceux des Rois Mages venus aussi de Mésopotamie.

Tous ces chrétiens font partie des Patriarcats d'Orient. Heureux les pays qui leur ouvriront leurs portes !

Durant mon séjour en Irak, je découvris, progressivement, la place éminente des Patriarcats d'Orient dans notre Église catholique et j'eus la chance de rencontrer plusieurs de ces Pasteurs, appelés « Patriarches » qui sont les Pères spirituels de ces grandes zones ecclésiales appelées des « Patriarcats ».

Je remarquais, avec une réelle fierté, qu'aujourd'hui tous nos Patriarches catholiques d'Orient ont la nationalité d'un pays arabe : égyptien, libanais, syrien, irakien ou palestinien.

La place de nos Patriarches dans l'Église 

Dans ses « Souvenirs du Concile Vatican II », Mgr Edelby (1920-1995) qui fut archevêque grec-catholique d'Alep raconte sa déception le jour de la cérémonie d'ouverture du Concile le 11 octobre 1962, en voyant que son patriarche Maximos IV Saiegh et les autres Patriarches catholiques d'Orient, avaient été un peu négligés et qu'on les avait placés à un rang nettement inférieur à celui des cardinaux.

Ceci ne convenait guère pour un Patriarche que le Droit canon appelle « père et chef d'Église, pater et caput ecclesiae » .

Ces Patriarches, étaient pourrait-on dire, « plus que des cardinaux », ils étaient juste « au dessous du Pape », lequel porte aussi un titre patriarcal dans la partie latine de l'Église7.

Plusieurs fois au Caire ces dernières années s'est tenue l'assemblée des Patriarches catholiques d'Orient : Sept Patriarches y représentaient les catholiques maronites, grecs, latins de Jérusalem, syriens, chaldéens, coptes, arméniens.

À travers ces pasteurs, c'étaient les fidèles catholiques d'Orient que l'on rencontrait avec leurs belles liturgies, leurs traditions théologiques, artistiques et linguistiques.

La sagesse quasi millénaire de nos Patriarches, leur expérience de l'Orient avec la convivialité avec d'autres religions, tout cela constitue une invitation pour tous les catholiques à se mettre un peu à leur école comme le concile Vatican II l'a fait abondamment.

Il nous faut savoir « écouter nos Patriarches8 »

Qui sont donc les Patriarches ? 

Pour le bien comprendre, il nous faut remonter aux Apôtres qui ont évangélisé plusieurs des grandes villes païennes de l'Antiquité, les « Métropoles » ou, "Villes mères", métro-polis, qui étaient des capitales dont dépendaient des régions entières.

Chacune de ces métropoles était un centre d'administration, le foyer d'une culture, d'une langue et se trouvait à la tête de toute une zone géographique, culturelle, linguistique et artistique.

C'est ainsi qu'à partir d'Antioche, la grande métropole de la Syrie, il y avait le monde araméen qui s'étendait jusqu'en Mésopotamie.

Il y avait à partir d'Alexandrie, tout le pays d'Égypte qui remontait le Nil jusqu'à l'Ethiopie, avec sa langue millénaire qui allait un jour donner la langue copte.

Il y avait Rome dans la péninsule italique, la capitale politique de l'Empire romain, qui était le centre de la civilisation latine et qui s'étendait dans les Gaules et au-delà.

Et il y avait le monde grec de l'Asie Mineure et de la Grèce, avec les grandes villes d'Ephèse et d'Athènes.

Ces grandes villes païennes furent radicalement transformées par la prédication des Apôtres et devinrent comme des capitales du monde chrétien en train de naître : Antioche avait connu les apôtres Pierre, Jean, Barnabé et Paul ; Rome avait accueilli Pierre et Paul et Alexandrie avait reçu l'évangéliste Marc.

Devenues chrétiennes, ces « Métropoles » continuèrent d'une façon nouvelle leur vocation de « Villes mères » en devenant les sièges de communautés ecclésiales importantes qui rayonnaient par leurs évêques « métropolites » sur ces mêmes régions avec leur culture et leurs langues propres avec la responsabilité des Églises locales qui dépendaient d'elles.

C'est ainsi que ces chrétientés furent ici araméennes ou syriaques, grecques, latines et ailleurs égyptiennes.

Dans chacune de ces régions l'inculturation du christianisme à la culture locale donna naissance à des liturgies diverses, à des traditions administratives propres, à un art et à une spiritualité originale9.

Multiplicité de nos Patriarcats

Parfois on entend dire par des visiteurs qui viennent en Orient, que l'on s'y perd dans toute ces multitudes d'Eglises, de liturgies, de langues et l'on en appelle alors à l'unité de l'Église qui semble très malmenée par tant de différences : « Comment voir l'Unité de l'Église au milieu des Chaldéens, des Maronites, des Arméniens, des Latins, des Syriens et des Grecs ? ».

Précisément, l'Unité elle est là : une même et unique foi théologale vécue et exprimée à travers des variétés humaines légitimes.

Nous pouvons lire dans le texte conciliaire « Lumen Gentium » (29) :

« La variété des Eglises locales montre avec plus d'éclat, par leur convergence dans l'unité, la catholicité de l'Église indivise ».

La réponse à cette interrogation est d'abord à un niveau de géographie des cultures, des langues et des peuples divers qui composent le christianisme.

Mais il faut ensuite découvrir l'extraordinaire capacité d'adaptation et d'inculturation du christianisme au titre de sa « catholicité » et du fait qu'en prenant place parmi les peuples du monde, il le fait dans la logique même qui fut celle de l 'Incarnation du Verbe de Dieu parmi les hommes.

La réflexion du philosophe Jacques Maritain à ce sujet semble très éclairante. Dans son livre « Religion et culture » il a fort bien montré le lien qui existe entre l'Église catholique et les diverses cultures.

Lorsque Maritain évoque Jésus recevant l'hospitalité chez ses amis de Béthanie, il dit ceci : « Jésus mangeait et buvait chez ses amis de Béthanie, il était reçu à Béthanie, mais c'est Béthanie qui recevait de Jésus »10.

L'Église, pareillement reçoit et donne. Pour Maritain, « tous les éléments (que le catholicisme) emprunte aux civilisations humaines, ses langues liturgiques et ses langues de prédication, l'architecture et l'ornementation de ses temples, les matières communes ou précieuses assumées par son culte, la sagesse humaine assumée par sa théologie, tout cela est pris dans la même miséricorde qui a amené l'incarnation divine. Le rapport entre le Verbe fait chair et l'humanité, comme celui de l'Église et du monde, est de l'ordre d'une immense hospitalité.

Une hospitalité dans laquelle l'Église, comme le Christ dans son mystère, est absolument et rigoureusement transcendante, superculturelle, supraraciale, supranationale ». 11

Ce n'est que par la suite, après avoir admis la juste légitimité des variétés culturelles et des pratiques religieuses que l'on pourra clairement situer un autre type de « variétés » qui, elles, sont bien des divisions qui, elles, ont pu en un temps relever de péchés contre l'Unité de l'Église. Nous savons comment les « après Conciles » ont souvent été des périodes de crises dans l'Église. Comme le furent "l'après Ephèse" en 431, et "l'après Chalcédoine" en 451.

Étant donné l'importance de l'histoire byzantine pour comprendre l'histoire du christianisme oriental, on pourra remarquer que la très rapide croissance politique de Constantinople, la nouvelle capitale de l'Empire, en éclipsant Alexandrie et Antioche, multiplia ce que le Père Yves Congar aime appeler des « facteurs non-théologiques » de division12.


5 Jean-Louis Bruguès, OP, L'éternité si proche, éd du Cerf, 1995, p. 75.

6 Marseille était donc une ville et elle l'est toujours où le monde arabe pouvait donner une image assez exacte de lui même : une réalité à la fois chrétienne et musulmane, il y avait les chrétiens du monde arabe, arabophones, et les musulmans du monde arabe, arabophones eux aussi en général.

7 Les quatre Basiliques majeures, ou patriarcales, de Rome étaient au temps de l'Église indivise attribuées aux Patriarches de l'Église : Saint-Jean de Latran était la cathédrale de l'Évêque de Rome, pape de l'Église universelle et patriarche de l'Occident ; Saint-Pierre était attribuée au patriarche de Constantinople ; Sainte-Marie-Majeure au patriarche d'Antioche et Saint-Paul hors-les-murs au patriarche d'Alexandrie (cf. Catholicisme, art. "Basilique" et Dictionnaire de Droit canonique, A. Molien, art "Basilique".

8 VAN, pp. 323-331.

9 A ces premières grandes métropoles s'ajoutèrent un jour d'autres Eglises locales, arménienne, chaldéenne qui devinrent aussi patriarcales.

10 Jacques et Raïssa Maritain, _uvres complètes, Fribourg-Paris, Vol. IV (1929-1932) 1983, pp. 221-222.

11 Va à Ninive, pp. 17-18.

12 La condamnation successive et indirecte des écoles de théologie antiochienne et alexandrine lors des Conciles d'Ephèse (431) et de Chalcédoine (451) accentua l'isolement d'une grande partie des fidèles de Syrie et d'Égypte vis-à-vis de la catholicité romaine souvent représentée localement par le siège ecclésial de Constantinople.

Le concile de Florence au XVe siècle (1438-1445), s'il ne réussit pas vraiment à rétablir durablement l'unité entre toutes les Églises, en fut la préfiguration et l'ébauche et on sait que Jean Paul II a souhaité faire revivre l'appel de ce Concile à l'Unité de l'Église.

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