Frère Jean-Marie MERIGOUX, dominicain Le visage araméen de l'Église |
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2. La Mésopotamie, berceau de l'Église araméenneLe monde araméen existait bien avant l'arrivée du christianisme en Mésopotamie mais il en fut le berceau. Abraham qui était araméen appela par sa foi en Dieu cette évangélisation. La tradition attribue à l'apôtre saint Thomas l'évangélisation de cette région qu'il traversa en venant d'Antioche et d'Edesse et où il laissa deux de ses disciples Addaï et Mari pour l'évangéliser, allant lui même évangéliser l'Inde. La Mésopotamie devint alors la patrie du christianisme araméen avec de grands centres comme Edesse, Nisibe et Ninive. Les Patriarcats d'Antioche et de BabylonieAntioche, ancienne capitale de la Syrie, est la ville où pour la première fois les disciples de Jésus-Christ furent appelés « chrétiens ». La Babylonie, c'est le centre de l'Empire qui eut Nabuchodonosor comme roi, celui-là même qui déporta les Hébreux en Mésopotamie. C'est aussi le pays de Babel ou Babylone connu par sa ziggourat, tout à la fois observatoire et temple comme en possédaient toutes les cités de la plaine mésopotamienne, mais qui resta célèbre par son inachèvement, signe de son orgueil et cause de la confusion des langues13.
Le christianisme araméen se groupe autour de deux pôles historiques : Antioche et la Babylonie. Il a son centre occidental dans la ville historique d'Antioche, ancienne capitale de la Syrie et point de départ de l'évangélisation du monde, actuellement en Turquie, et son centre oriental en deux sites de la Babylonie : Le premier de ces sites se trouve historiquement à 35 km de Bagdad sur les bords du Tigre, à Séleucie-Ctésiphon, c'est l'ancienne capitale de l'Empire perse. C'est le c ur de « l'Église de l`Orient », couramment appelée de nos jours « Église assyrienne » ou nestorienne14. Le second site, lui, est symbolique : c'est la ville de Babylone, située à 120 km au sud de Bagdad sur l'Euphrate. Le pape Eugène IV emprunta le nom de cette ville pour le donner, au moment du concile de Florence, à la communauté nouvelle des Nestoriens qui firent alors leur entrée dans l'Église catholique et qui constituèrent dès lors le "Patriarcat de Babylone pour les Chaldéens". Les Eglises de traditions araméennes peuvent donc être classées en « syriennes occidentales », ce sont celles qui sont du groupe d'Antioche, et en Eglises « syriennes orientales » qui sont mésopotamiennes. Les Eglises syriennes occidentales sont les « Syriens catholiques » et les « Syriens orthodoxes » et les Eglises syriennes orientales sont les catholiques « Chaldéens » et les Assyriens ou Nestoriens. De nos jours cinq Patriarches possèdent le titre de « Patriarche d'Antioche et de tout l'Orient », trois sont catholiques : ce sont les Patriarches maronite, syrien-catholique et grec-catholique. Et deux ne le sont pas : c'est le Patriarche syrien orthodoxe, et nous notons qu'ici « orthodoxe » signifie « non-chalcédonien » ou "jacobite", et c'est ensuite le Patriarche grec-orthodoxe, et nous notons qu'ici le mot "orthodoxe" a un autre sens que précédemment car il fait allusion au schisme de 1054. Au temps où toute la Syrie était devenue chrétienne, évangélisée à partir d'Antioche sa capitale, le terme de « syrien » en vint à désigner tout simplement un « chrétien » et la culture araméenne et sa langue devinrent l'expression de ce christianisme local que l'on appela dès alors habituellement « syriaque », c'est-à-dire « de Syrie ». C'est ainsi que, pour reprendre une expression du professeur Guillaumont, l'éminent syriacisant » le Syriaque, c'est l'araméen devenu chrétien ». Mais il convient de préciser aussi que le terme « syrien », presque équivalent de « syriaque », désigne aussi les fidèles qui relèvent du patriarcat d'Antioche, historiquement en Syrie. En arabe on distingue facilement entre « Syrien », sûry, citoyen de la république de Syrie, et « Syrien », suryâny, membre d'une Église « syrienne ». Le mot « syriaque » étant réservé à la langue ou à la culture syriaque. Toutefois ces dernières années au Liban si l'on parlait en français on préférait parfois le mot syriaque pour désigner les fidèles relevant d'un patriarcat antiochien pour éviter l'ambiguïté du mot « Syrien ». On peut constater que de nos jours, la ville de Beyrouth, capitale du Liban joue avec Damas, capitale de la Syrie, le rôle de « Nouvelle Antioche » puisque tous les patriarches d'Antioche résident dans l'une de ces deux villes.
L'étude du patrimoine syriaque aujourd'huiNotre époque connaît une réelle redécouverte du monde syriaque et les études se multiplient dans les domaines bibliques, patristiques, historiques, liturgiques et spirituels que ce monde araméen devenu chrétien a offerts à la chrétienté toute entière. Un nom domine le trésor culturel et spirituel des Eglises syriaques c'est celui de saint Ephrem, le diacre d'Edesse du IVe siècle, un Père de l'Église, surnommé « la harpe du Saint Esprit », il fait l'unanimité dans les Eglises araméennes, car sans cesse on chante ses hymnes et on lit ses commentaires de l'Écriture Sainte, très imagés et riches de symboles. Parmi les historiens contemporains des Eglises syriaques, on peut citer par exemple Mgr Adaï Cheir qui fut archevêque chaldéen de Turquie et mourut martyr en 1915 ; le père Bedjan, lazariste d'Iran ; le cardinal Tisserant ; le père Jean Maurice Fiey, dominicain 15 ; le Père Albert Abouna d'Irak16... La langue araméenne, ou syriaqueLa langue araméenne nous fascine car ce fut la langue que parlaient Jésus et les Apôtres, on l'étudie de plus en plus pour les études bibliques et par exemple au Caire elle est étudiée dans toutes les Universités y compris à al-Azhar, la grande université musulmane La langue araméenne fait partie des langues sémitiques et ses langues s urs sont l'hébreu et l'arabe. Cette langue est toujours très parlée en Irak, avec quelques variantes locales. Elle est parlée aussi en Syrie, en Turquie, en Iran et en diaspora, soit sous sa forme appelée soureth, c'est-à-dire le « syrien », appelée aussi al-masihy, c'est-à-dire "le chrétien" ou la forme appelée le toroyo et qui est la langue du Tur Abdine, dans l'Est de la Turquie17.
Le christianisme araméen en IrakRappelons que l'histoire des « Pays arabes » n'a commencé qu'au lendemain de la première guerre mondiale en 1920. Si l'époque des califes omeyyades et abbassides représenta, du VIIIe au XIIIe siècles, l'âge d'or de la pensée, de la littérature et de la civilisation d'expression arabe, on ne parlait pas alors de « Pays arabes ». Pendant les cinq siècles que dura la domination de l'Empire ottoman sur une partie de l'Europe et sur les pays de la Méditerranée, on ne connaissait que le monde « ottoman », et la « religion des Turcs » désignait la religion musulmane. Bagdad, siège du Patriarche des ChaldéensL'Irak, grand pays arabe, est aussi un pays très important dans l'Église catholique, il possède onze diocèses18 et à Bagdad se trouve le c ur de l'Église chaldéenne et c'est là que réside le patriarche chaldéen. La population de l'Irak est aux alentours de 25 000 000 d'habitants. Bagdad compte aujourd'hui 4 000 000 d'habitants, dont 10 % de chrétiens, soit 400 000, alors que dans le reste du pays la proportion chrétienne n'est que de 3%. La population musulmane de la ville se partage entre les Sunnites et les Chiites. Des congrégations religieuses nombreuses et activesLes congrégations religieuses sont d'origine occidentale ou orientale : nommons les Moines de Saint Hormisdas, les Carmes, les Dominicains, les Rédemptoristes, les religieuses dominicaines, les s urs chaldéennes, les Petites S urs de Jésus, les s urs du Sacré C ur d'Araden. Parmi les activités de l`Église à Bagdad signalons le Séminaire chaldéen Saint-Pierre de Daura et le collège de théologie de Babel. Le centre de théologie pour laïcs et la revue Fikr al-Masihy, "La pensée chrétienne", sont dirigés par les Dominicains ; une école de prière est animée par les Pères carmes. Des écoles et des hôpitaux sont tenus par des religieuses dominicaines. En 1968, les Jésuites, bien implantés en Irak, furent expulsés et ont dû abandonner leur belle université al-Hikmat et leur Baghdad college. Mossoul : une grande métropole chrétienneIl y a à Mossoul deux archevêchés catholiques, un syrien et un chaldéen, et deux archevêques non catholiques, l'un est syrien-orthodoxe et l'autre assyrien. Les diocèses sont bien plus nombreux en Orient que dans le monde latin aussi on peut noter la présence très visible des évêques dans leurs églises et auprès des familles de leurs diocèses qu'ils visitent régulièrement. Les chrétiens de Mossoul appartiennent aux deux grandes traditions de l'Église en Mésopotamie : les Syriens orientaux, donc Chaldéens et Nestoriens et les Syriens occidentaux, donc Syriens catholiques et Syriens orthodoxes. Les villages chrétiens, nombreux aux alentours de Mossoul, appartiennent aux deux grandes traditions de la région. Il y a vers le Nord, "la vallée chaldéenne" qui partant de Mossoul rejoint le village d'Alcoche. Elle comprend plusieurs villages chaldéens : Telkeyf, Batnaï, Telescof et Ashrafiyya. La cité d'Alcoche, connue de la Bible, est appelée la "Rome des Chaldéens". La vie liturgique chaldéenne y est favorisée par la présence de la maison mère des moines de saint Hormisdas. C'est dans la montagne qui domine Alcoche que se trouve le grand monastère de Rabban Hormez. Parmi les offices liturgiques chaldéens nous pouvons signaler la prière du baoutha, qui est une prière de supplication accompagnée de trois jours de jeûne. Signalons aussi les applaudissements lorsque dans la liturgie pascale l'évêque ou le prêtre annonce la Résurrection de Jésus. Le lendemain de Pâques une paraliturgie très aimée des fidèles célèbre l'entrée du Bon larron au Paradis, c'est le Gayyassa. Comme élément architectural, signalons le Béma, une estrade située au milieu de l'église et où se déroule la liturgie de la Parole. Dans la direction de l'Est à partir de Mossoul, il y a « la plaine syrienne » où se trouvent les villages de Bartelli, Ba'chiqa, Ba'zané et de Qaracoche. Tous ces villages se trouvent à proximité du grand monastère de Mar Matta qui est de tradition syrienne orthodoxe. Ils sont de tradition syrienne occidentale sauf le village de Karamlès qui est chaldéen.
Tous ces villages chrétiens ont une grande importance car dans les pays à majorité musulmane, ce sont des lieux privilégiés pour l'expression de la vie chrétienne. Les villages chrétiens de la région kurde, autrefois très nombreux ont souvent été détruits durant les divers conflits de notre époque. Un village très vivant : Qaracoche ( Baghdédé)En arabe on l'appelle "qariat", c'est-à-dire "village", mais il faudrait dire "le monde de Baghdédé", c'est son vrai nom, c'est un lieu très cher à l'Ordre de saint Dominique car de nombreux frères et s urs dominicaines en sont originaires. C'est une petite ville de 25 000 habitants, presque tous de tradition syrienne catholique. On compte sept églises. Le village est à la fois un centre de culture et d'élevage. Avec les peaux de moutons on fait des farwa, ou manteaux pour l'hiver, et on fait beaucoup de tissage de la laine teinte avec de beaux coloris. Le rayonnement intellectuel de Qaracoche est connu du fait de tous les professeurs instituteurs qui s'y trouvent et enseignent dans la région et jusqu'à l'Université de Mossoul. Les s urs dominicaines y ont fondé des écoles pour les filles et le niveau d'instruction ne cesse de s'élever. On y parle soureth et on y fréquente beaucoup les églises : Messes matinales, les prières de l'Office : sapro, leilo et le ramech ou les Vêpres. Le syriaque y est bien enseigné et l'on y a bâti récemment un grand centre de catéchèse. L'évêque de Mossoul vient visiter chaque année les familles du village comme il le fait pour toutes les familles de son diocèse. On peut noter cette pratique pastorale, commune à l'Orient de donner toujours la confirmation avec le baptême. Comme souvent en Orient, l'ordination d'hommes mariés est une réalité dans la vie de l'Église catholique. Le christianisme araméen en TurquieLa Turquie chrétienne : l'Ouest « byzantin », l'Est « syriaque ». Vue de l'Irak, ce pays fut comme un réservoir une source pour bien des chrétiens qui se trouvent aujourd'hui en Irak : Diarbekir, Séert, Mardine sont des lieux d'où ils sont originaires La Turquie avec ses 70 000 000 d'habitants, n'a pas plus de 140 000 chrétiens. Depuis quelques années, à cause des troubles et l'insécurité, les chrétiens ont quitté en masse les grands centres chrétiens qui étaient à l'Est : Médiate, Mardine, Diarbekir. Le nombre des chrétiens araméens de cette région est aujourd'hui fort réduit, ils se trouvent à Mediate et à Mardine. Mais la majorité d'entre eux se trouve à Istanbul ou dans les pays d'émigration : Suède, Hollande, Allemagne... A Istanbul les Syriens orthodoxes ont reçu une belle hospitalité dans les églises latines pour y célébrer habituellement leurs liturgies. 14 Deux patriarches nestoriens se partagent aujourd'hui le même siège de Séleucie-Ctésiphon : Mar Denkha IV qui fête Noël le 25 décembre, et Mar Addaï qui célèbre Noël le 7 janvier. 15 Plusieurs livres du Père Fiey ont été publiés au Liban, à l'Imprimerie catholique : « Mossoul Chrétienne », « Assyrie chrétienne » en trois volumes. Plusieurs livres publiés à Louvain dans le Corpus Scriptorum Christianorum Orientalium : « Jalons pour une histoire de l'Eglise en Iraq », » Chrétiens syriaques sous les Abbassides, surtout à Bagdad (749-1258 », « Chrétiens syriaques sous les mongols, Il-Khanat de Perse, XIIIe -XIVe s. ». La collection des Variorum reprints a fort heureusement réédité nombre de ses articles, par exemple un volume intitulé : « Communautés syriaques en Iran et en Irak des origines à 1552 ». L'une de ses dernières uvres est « Pour un Oriens christianus novus », répertoire des diocèses syriaques orientaux et occidentaux » publiée à Beyrouth en 1993. On peut remarquer que l'histoire des Églises araméennes est souvent l'histoire de leur rejet par le monde byzantin : celui de Nestorius et celui des opposants à la foi melchite de Chalcédoine. Les Nestoriens s'établirent dans le cadre des Perses et les Monophysites persécutée ou refoulés s'installèrent aussi hors des frontières de l'Empire, souvent Mésopotamie. . 16 Le père Albert Abouna a publié en 1999, à Beyrouth et en arabe, une histoire de l'Église syrienne orientale en trois volumes. Son uvre est abondante son "Histoire de la littérature syriaque", en arabe, est un classique ainsi que beaucoup de ses traductions d'auteurs spirituels carmélitains. 17 A Stockholm les chrétiens originaires de la région de Mardine et de Médiate ont fondé une télévision « Suroyo » qui a tous ses programmes dans cette langue. Signalons une fois de plus, que cette langue araméenne parlée est en train de devenir une admirable langue internationale pour les chrétiens araméens dispersés à travers le monde. 18 Les onze diocèses catholiques d'Irak : Chaldéens : Bagdad, Kirkouk, Mossoul, Zakho, Amadiyya, Alcoche, Basra. Syriens catholiques : Mossoul et Bagdad. Latins catholiques : Bagdad. Arméniens catholiques : Bagdad version 1.0 - © Copyrights DOMUNI 2005 - tous droits réservés biblio.domuni.org |