Création, événement et don

I. Le Dieu unique et le monde

Prendre acte de l'existence de la cosmologie comme science place dans une perspective qui récuse la notion de multivers. Ce terme est-il lié au polythéisme ? Le terme de polythéisme est employé de manière équivoque, dans la mesure où il peut caractériser des religions qui reconnaissent un Dieu unique, mais lointain et transcendant, agissant par des intermédiaires, anges ou êtres divins qui se manifestent dans la diversité des situations et des forces du cosmos. Le vrai polythéisme est différent. Il exprime une autre dimension de la réalité, entraînant une vision dramatique du monde. Le monde est non seulement en conflit ; il est dans l'incapacité de la communication. Il n'entre même pas dans la perspective des grandes religions dualistes qui reconnaissent que, s'il y a dans le présent une lutte entre les deux principes surnaturels du bien et du mal, il y a au terme de l'histoire la victoire du bien sur le mal.

1. Les idéaux de la science classique

Le matérialisme d'Epicure montre bien ce que devient le refus de donner sens au terme de cosmos. Pour Platon et pour les grandes philosophies de l'Antiquité, l'ensemble du visible, constitue un cosmos, il est un tout harmonieux. Pour Epicure au contraire, le monde visible n'est qu'un monde parmi une infinité d'autres. Le monde n'est pas le tout. Il n'est pas une partie du tout à partir de laquelle pourrait se conjecturer une totalité plus vaste. Il n'y a pas de commune mesure entre le monde accessible à l'homme et le tout. La réalité n'a ni structure ni unité. Elle n'est qu'un agrégat d'éléments qui sont en nombre infini, au sens péjoratif du terme, apeiron, ce qui ne constitue pas un objet de pensée, mais un indéfini où la raison se perd.

Le monde grec n'a pas suivi la voie d'Epicure. Il a suivi la voie tracée par Platon, Aristote, les stoïciens et le néoplatonisme qui a privilégié le sens du mot cosmos, pour fonder la philosophie et même la théologie. On peut discerner là un accord entre des éléments divers, mais qui ne s'excluent pas de manière définitive.

La science classique née au XVIIe siècle hérite de ces options, même si elle réorganise leurs interactions, comme l'a bien montré A. Funkenstein. Celui-ci distingue quatre idéaux qui président à la constitution de la science classique : la mathématisation (rattachée à Platon), la non-équivocité (Aristote), l'homogénéité et les forces (les stoïciens) et enfin l'exclusion de la finalité (les atomistes). La science classique hérite de ces quatre idéaux - qui délimitent le champ des controverses entres savants et philosophes.

La science classique présuppose donc la reconnaissance d'une rationalité qui unifie la diversité des perceptions et des observations construites avec méthode. La science contemporaine n'a pas renié ces idéaux ; ils forment le fond de la pensée scientifique actuelle.

2. Le concept de nature

La pensée scientifique actuelle repose cependant sur un autre mouvement : un mouvement de sécularisation. Il s'est développé au cours du XVIIIe siècle. La notion de nature ordonnée et unifiée garde toujours la référence à un principe d'ordre qui en assure l'unité et le devenir harmonieux.

Cette référence suppose la reconnaissance d'un principe. A cause de la spiritualisation de la conception de Dieu, son action est devenue difficile à comprendre. La notion de Providence a constitué un obstacle épistémologique pour mener à bien un travail scientifique. La notion de Dieu a donc été sécularisée, au profit de la notion de nature revêtue des attributs de la divinité, ou du moins revêtue de l'infinité comme d'une qualité éminente et déterminante.

Le terme de Nature est commode pour éviter les difficultés du déisme et du théisme. L'emploi de ce terme écarte la conception haute de la finalité, selon laquelle il n'y a de finalité que portée par une intelligence extérieure. Elle évite de devoir penser une action qui est d'un autre ordre que celle des forces de la nature. La notion de Providence semble en effet contredire la pleine autonomie des actions décrites par le langage mathématisé de la science.

Le passage se fait dans des sens divers. Le plus fondamental se trouve chez Spinoza qui depuis Einstein est souvent cité par les cosmologistes. Dire avec Spinoza Deus sive natura, c'est reconnaître son caractère infini, unique, pénétré de raison et même la présence d'un dessein qui se réalise progressivement.

3. La sacralisation de la nature

Nous assistons aujourd'hui, sous l'influence de la mécanique quantique, à un retour de cette conception de la Nature revêtue des attributs de la divinité ou du moins de ceux qui sont en opposition avec la conception de la science classique. On parle donc de conscience ou d'esprit pour dire l'intime des forces qui tissent le réel.

Les cosmologies panthéistes ou panenthéistes sont nombreuses. Elles sont marquées soit par la religiosité orientale, soit par la permanence de la tradition alchimiste préscientifique présente dans la Naturphilosophie romantique.

Face à ces conceptions sacrales de la nature, il importe de montrer l'originalité du monothéisme qui affirme un Dieu unique et séparé. Cette position nous semble la seule possible. D'une part, elle correspond à ce qu'implique la notion d'un, qui est tout à la fois unicité et unité ; d'autre part, elle justifie la pleine autonomie du savoir scientifique et son essor laborieux et tâtonnant, mais couronné de succès.

C'est en lien avec le monothéisme que le terme de création prend son sens. Il désigne l'acte de Dieu qui produit un monde. Il n'apparaît pas dans son plein sens dans une autre perspective. Le concept de création stricto sensu prend sens quand on reconnaît un Dieu, séparé et parfait qui produit librement un monde qui est autre que lui. Création donc ex nihilo sui et subjecti, absence de sujet préalable - ce n'est pas une transformation - et absence de mutation - ce n'est pas une partie de Dieu qui s'aliène pour devenir son propre vis-à-vis. Cette formulation est due à la réflexion des Pères de l'Église désireux de lutter contre la philosophie du paganisme gréco-romain et la religion gnostique en développant le message des prophètes et des sages d'Israël.

Une telle définition ne saurait être promue aujourd'hui sans tenir compte des difficultés concernant la reconnaissance de Dieu et son action sur le monde. Il faut en particulier tenir compte des critiques venue de l'acosmisme et de son lien avec l'athéisme. Pour cela, il faut donner quelques précisions en matière d'épistémologie.

Dernière mise à jour le 4 octobre 1997

>Jean-Michel MALDAMÉ o.p.

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