II. Remarques épistémologiques
La reconnaissance d'un lien entre la théologie et la science amène à une nécessaire vigilance épistémologique. Les critiques formulées par l'acosmisme ne sont pas superficielles. Il faut en effet justifier l'unité du monde, car elle ne s'impose pas avec évidence. Est-il légitime en physique de passer du local au global ? Est-il légitime d'écrire des équations valables universellement, au delà du vérifiable ? Est-il légitime de proposer des formalismes mathématiques et de les prétendre invariants et donc valables pour tout observateur ? Ne faut-il pas, plus modestement, reconnaître qu'il y a des langages, mais qu'aucun langage ne peut parler de tout ? Qu'il y a des vérités, mais que ce sont des vérités locales et qu'il n'y a pas la Vérité ? Et enfin que chaque être est un absolu, mais qu'il n'y a pas d'Absolu ?
Si tel était le cas, il ne faudrait point parler d'un cosmos, mais des mondes qui forment un ensemble dont la constitution échappe nécessairement, puisque les autres mondes restent impénétrables à la connaissance humaine. On peut simplement reconnaître qu'il y a un monde pour les hommes et qu'il serait vain de vouloir l'identifier à tout le possible. En particulier, les résultats de l'astrophysique ne sauraient prétendre accéder à l'univers au sens philosophique du terme.
Ces questions invitent non pas à renoncer à savoir, mais à renoncer à prendre son savoir pour un absolu. Elles invitent à reconnaître les limitations internes de toute mise en forme rationnelle et de toute réflexion systématique - en ce domaine Jean Ladrière a joué un rôle éminent dans sa réflexion sur les limitations internes des formalismes.
1. Modèles et théories
La cosmologie comme science se construit par élaboration de modèles cosmologiques et de théories, fondées sur certains principes.
Le statut des modèles est bien connu ; ils sont la traduction mathématisée d'un ensemble de relations entre éléments qui interagissent. Le modèle joue un rôle éminent dans le savoir scientifique, car il permet de rassembler des observations et de formuler des prévisions.
La notion de théorie désigne un savoir encore plus abstrait qui se place sur un autre registre conceptuel. L'universalité est plus grande. On parle ainsi de théorie de la relativité, de la théorie de l'évolution. Ce sont là des visions d'ensemble qui ne sont pas immédiatement liées à des observations, et qui ne peuvent pas être imposées more geometrico, par contrainte démonstrative. Elles sont liées à une interprétation.
Une théorie éduque le regard et l'intelligence portés sur les faits. Aussi ce qui est un fait pour la démarche scientifique n'est en aucun cas un fait brut. C'est le fruit d'une éducation de l'esprit. Ce qui est patent pour les expérimentations de haut niveau, qui supposent un compétence réservée à quelques élites, l'est pour ce qui semble le plus évident et le mieux acquis. Les faits supposent un esprit formé à une certaine manière de voir et de penser qui se confronte à la réalité et en accepte les leçons. La vérification est essentielle, pour retrouver le réel qui ne se réduit pas à ce qui est pensé.
Il y a donc une pensée engagée dans la science ; elle est tout à la fois représentation et interprétation du monde. Elle repose sur une conviction, car elle est tout autant un projet qu'une vision du présent. Une telle pensée se doit d'être modeste, connaissant ses limites et la singularité de ses options fondamentales. La rigueur du concept suppose une ascèse radicale, celle dont les philosophes sont les initiateurs.
2. Cohérence logique et continuité spatio-temporelle
La modestie ici promue est-elle contrainte à un retour à une position pragmatique ? Je ne le pense pas, parce que la science qui vérifie localement et étend ensuite ses conclusions plus avant est un discours qui participe à la même logique que le discours qui récuse son universalité. C'est à partir de ce qui est commun que se trouve la possibilité de vivre la nécessaire humilité.
Ce qui est commun est l'idée de cohérence. La cohérence est ici logique. L'état présent de l'univers observé s'explique par l'évolution de l'état précédent et ce lien est exprimé par des lois écrites selon la logique qui régit tout discours. Les lois statistiques qui décrivent les phénomènes aléatoires n'échappent pas à cette exigence. Les statistiques sont une partie des mathématiques et n'échappent pas aux exigences qui président aux développement des autres domaines du savoir où mathématiques et logique jouent un rôle essentiel.
Pour cette raison les modèles d'univers multiples, formés à partir de la mécanique quantique, ne relèvent pas de ce qui a été nommé plus haut multivers. Dans cette vision des choses, ce que l'on appelle univers désigne des parties d'un univers primitif qui ont évolué de manière imprévisible au sens quantique du terme. La diversité qui en résulte porte non seulement sur la disposition spatio-temporelle, mais sur ce qui est considéré dans l'univers observable comme constant ou invariant et fonde le modèle standard. Même dans ce cas, un principe de cohérence permet de lier dans le passé des univers qui ont évolué ensuite au point de ne plus relever de la même physique que l'univers observable par la science d'aujourd'hui.
3. Continuité et temporalité
La notion de cohérence qui vient d'être employée est solidaire de la notion de continuité. Les cosmologistes reconnaissent un temps cosmique. Il permet de présenter les transformations décrites par l'astrophysique dans une histoire. Même au stade quantique le concept de temps reste pertinent.
Il y a là sans aucun doute une véritable révolution conceptuelle ; elle marque la rupture avec l'astronomie classique. Celle-ci avait cherché à décrire les mouvements des corps célestes ; elle avait tenu à distance les réflexions générales sur l'origine ou le commencement de l'univers. La connaissance des conditions initiales était devenue secondaire. Certes, les questions cosmologiques n'avaient pas complètement disparu, mais elles restaient marginales, présentes dans des considérations qui ouvraient le travail des astronomes sur la métaphysique dans la vive conscience qu'ils n'avaient pas autorité en ce domaine.
La renaissance de la cosmologie comme science, fondée sur les travaux d'Einstein et sur la très grande capacité d'observation qui a permis de relever l'expansion de l'univers, a modifié le climat intellectuel des sciences de la nature. Le modèle standard donne en effet la possibilité de présenter les résultats de la cosmologie comme un processus continu qui part d'une insaisissable origine jusqu'au présent. La cosmologie est dominée par un paradigme évolutif.
L'histoire est devenue le paradigme de la cosmologie, au point que toutes les présentations de la cosmologie moderne en usent abondamment. Elle permet même d'écrire dans le prolongement de la genèse des éléments constitutifs de l'univers, l'émergence de la vie et l'apparition de l'homme. Ceci préside sans aucun doute à la valeur de l'explication du principe cosmologique anthropique qui ne refuse pas de considérer que la place de l'homme dans l'univers est une clef de l'interprétation de son devenir et de sa structure.
C'est dans cette perspective que paraît l'importance de notre réflexion sur la notion d'événement et son lien avec la notion de création.
Dernière mise à jour le 4 octobre 1997