III. Création et histoire du salut
Nous avons donné plus haut une définition de la création élaborée par les Pères de l'Église en débat avec la philosophie hellénistique. Cette définition est fondée sur le texte biblique ; si celui-ci ne connaît pas le langage abstrait de la métaphysique, il a introduit cette thématique dans le livre des Maccabées, qui est une interprétation des récits bibliques de création.
1. Créer, acte de parole
La notion biblique de création est rassemblée dans un verbe, le verbe bara, dont l'emploi est réservé à l'action de Dieu. Dieu seul en est le sujet. Ce verbe se distingue des autres verbes comme façonner, pétrir ou modeler, qui sont pris dans l'ordre de l'activité humaine artisanale. L'usage de la main est récusé au profit de la parole. Le verbe bara apparaît dans les récits en lien avec la parole. La notion d'action par la parole exprime une qualité de maîtrise et de domination sur ce que la matière a d'opaque, de résistant ou de pesant. La maîtrise par la parole est au service de la confession de foi en un Dieu unique, dont l'action est universelle et toute-puissante.
Le verbe bara, lié à la parole, est corrélatif à ce qu'il convient d'appeler le parfait monothéisme, par opposition à la monolâtrie ou hénologie des anciens temps. Le parfait monothéisme reconnaît que Dieu est non seulement le partenaire exclusif du peuple avec qui il fait alliance, mais le Dieu de tous les peuples. L'épreuve de l'exil a obligé Israël a honorer un Dieu de l'oikoumèné, toutes les nations et tous les peuples. Parce que l'action de Dieu en faveur des hommes implique l'usage des éléments physiques - la libération d'Égypte est liée au phénomènes d'assèchement des marais et de reflux de la mer - , elle est aussi géographiquement universelle. Elle surmonte l'épreuve du temps et de l'espace ; la diversité des éléments est ordonnée par un même vouloir qui atteint tous les croyants dispersés dans le monde habité. L'histoire du peuple doit être précédée par un récit de fondation universel.
L'unité de Dieu est liée à son universalité. Celle-ci ne supprime pas son aspect singulier. En effet en Israël, où les processus d'abstraction ne dominent pas, le singulier et l'universel ne s'opposent pas. Dans le célèbre le texte d'Isaïe dit "chant du Serviteur souffrant" le serviteur peut être interprété soit d'un homme soit de tout le peuple ; il n'y a pas lieu de choisir ; le texte parle d'un homme et de tout le peuple, parce que l'invocation qui unifie le texte associe le particulier et l'universel, mettant en oeuvre un universel concret. Le prophète anonyme qui a écrit la deuxième partie du livre d'Isaïe montre comment l'invocation de Dieu en faisant mémoire de ses hauts faits s'étend de l'histoire personnelle d'un homme (patriarche, roi ou prophète) à tout le peuple élu et, de même, d'un peuple à tous les peuples, de la terre promise à la terre entière, du ciel aux armées célestes au point que l'on ne peut opposer le singulier et l'universel.
La désignation de l'action de Dieu par la parole, écartant celle qu'il fait par la main, permet d'unir le singulier et l'universel. Aussi le mot hébreu dabar peut être traduit par parole ou par événement. La parole est singulière en son unité et son intention, mais elle est déjà l'unité d'une multiplicité de sons et de vocables ; l'événement est distinct et un, mais il est le fruit d'une multiplicité de facteurs. L'unité est traduite par une parole-événement. Pour dire la richesse de cette parole, il convient d'en expliciter la richesse par un récit. Le verbe bara ne prend sens que s'il est employé dans un récit. P. Beauchamp a montré que, dans les Écritures, les confessions de foi sont des modules narratifs.
2. Création et commencement
La création, telle que la présente la Bible, est donc dite dans un récit. Le terme de dabar permet de passer du pluriel (les vocables) au singulier de l'intention ou vouloir premier qui préside à l'histoire universelle. Le concept de parole peut ramener à l'unité la diversité. Le récit permet d'unifier la diversité des individus dans une histoire familiale ; la diversité des peuples est ramenée à une généalogie des ancêtres ; la diversité des éléments du monde est ramenée à une généalogie. Le récit sacerdotal de la création se termine par le mots : "Telle fut l'histoire du ciel et de la terre quand ils furent créés" (traduction de la Bible de Jérusalem) le mot histoire traduit l'hébreu Toledot que l'on peut traduire par histoire ou, avec la LXX, par genesis - genèse ou généalogie.
Ce que la théologie ultérieure a appelé "création" est présenté dans un récit ; c'est le premier moment de cette histoire. Elle suppose donc qu'il y ait un plan et un dessein d'ensemble de la part de Dieu. Il y a un ordre et donc un commencement. La reconnaissance d'un ordre et d'une succession d'événements renvoie à un commencement. Berechit bara Elohim ouvre sur l'ensemble du livre et de l'histoire qu'il rapporte, mais aussi sur le récit qui ouvre le premier livre.
La réflexion des sages sur la création reprend l'analogie de la fabrication artisanale pour se référer à une conceptualisation puisque l'artisan porte en lui-même mentalement une certaine idée et un projet en fonction desquels il réalise son oeuvre successivement. La notion de sagesse Hokhma apparaît pour dire le secret du monde. Le monde a un secret : il est le fruit d'une pensée et d'une intention de Dieu. Les textes grecs qui achèvent la Bible en donneront une interprétation plus riche et ouvriront le vocabulaire sur une signification philosophique (en traduisant hokhma par sophia), où les notions de Logos et de Pneuma pourront prendre une extension nouvelle, matricielle de la théologie chrétienne.
L'oeuvre de Dieu est le fruit de sa sagesse. Cette sagesse est accessible à l'homme qui sait lire la Torah. Ainsi se met en place un thème majeur de la pensée judéo-chrétienne, celui du grand livre de la nature. Dieu se dit dans une oeuvre qui porte la marque de sa sagesse. Cette sagesse est nommée dans un récit dont il importe de bien poser le commencement. Le commencement est réellement l'intention de Dieu. Telle est la lecture chrétienne des premiers mots de la Genèse : berechit bara Elohim. Quel est le sens de berechit ? Ce n'est pas seulement le premier instant, mais c'est un archè, un principium, que les chrétiens identifient avec le Logos manifesté dans la chair, Jésus.
3. Origine et commencement
Ces remarques permettent d'éviter les concordismes, hélas fréquents, selon lesquels les premiers mots de la Bible seraient la description de l'état initial de l'univers. Il est en effet tentant de faire concorder les premiers versets de la Bible avec la description vulgarisée du modèle standard, puisque le modèle standard présente un état initial où l'énergie serait pure (i.e. non massique), et que le texte biblique fait commencer l'univers dans la lumière. Mais ce n'est là que rencontre fortuite. Le sens littéral du texte ne saurait présenter des concepts comme ceux d'énergie ou de champ. La seule rencontre vient du fait que le récit biblique est soucieux de manifester une sagesse ordonnatrice et donc fait advenir les éléments selon un ordre qui correspond à l'expérience humaine : d'abord mise en place du temps et de l'espace avec l'alternance des jours, des saisons et des années, puis séparation des éléments antagonistes du point de vue de la production agricole, ensuite sur la terre arable production logique des vivants en fonction des exigences de la vie et enfin apparition de l'homme, maître et possesseur de la nature. La même exigence logique préside aux récits de la cosmologie contemporaine, même s'ils usent d'un autre registre de langage et de conceptualité.
Il faut cependant relever que la tradition théologique a interprété les premiers mots du récit biblique comme la reconnaissance d'un commencement temporel. Les commentaires patristiques du livre de la Genèse on entendu temporellement le mot berechit. Il s'agit pour les Pères - en tout premier lieu Basile le grand - de souligner la contingence de la création et de s'opposer ainsi à la divinisation des éléments. Cette lecture historicisante des récits d'origine, connue en Occident par les Commentaires de la Genèse d'Augustin, a été source de la crise de la pensée chrétienne au XIIIe due à l'entrée d'Aristote. Thomas d'Aquin a séparé la question de la contingence du créé et la temporalité. Pour lui, un Dieu éternel - et donc hors du temps et sans commune mesure avec lui - peut produire un monde contingent et temporel qui n'ait ni commencement ni fin ; un monde sempiternel est parfaitement pensable. Il correspond au travail des sciences de la nature, car il n'y a pas d'objection à ce que l'on remonte toujours avant dans la suite des transformations de la matière. Je pense que cette philosophie de la conservation de la matière-espace-temps s'impose encore aujourd'hui, puisqu'il faut reconnaître que les connaissances qui fondent la cosmologie ont des limites. Avant le seuil où elles sont valides, il faut reconnaître un non-savoir. On peut exprimer cette philosophie en distinguant soigneusement origine et commencement. Le commencement est dans le cours du temps - comme l'instant initial - ; l'origine répond à la question de la raison d'être et ouvre sur un autre registre de pensée. Thomas d'Aquin se référait à l'intention du Créateur d'achever l'univers dans une communication plus riche de sa présence - ce qui confirme le lien entre protologie et eschatologie qui est présente au chapitre 7 du deuxième le livre des Maccabées.
L'événement créateur n'est donc pas saisissable sur la courbe du temps représenté de manière géométrique. Parce que la création est un acte de Dieu qui est au présent. La création est la relation qu'il y a entre Dieu et le monde, relation constitutive.
Dernière mise à jour le 4 octobre 1997