Jean-Michel Maldamé *
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* Jean-Michel Maldamé est dominicain, théologien et philosophe, ancien Doyen de la Faculté de philosophie de l'Institut catholique de Toulouse, enseignant à Domuni et membre de l'Académie pontificale des Sciences.
Tel est le point de ma conférence introductive au cycle de conférences sur l'art : faire entendre au milieu de ces sentiments de crainte et d'effroi quelque chose de la note spécifiquement chrétienne de l'espérance. Le succès des termes « dies irae, dies illa » vient de son enracinement biblique sur lequel les prédicateurs aujourd'hui se font très discrets.... sans doute en réaction contre l'abus de ce thème lié à la prolifération du thème et en réaction contre la pastorale de la peur1 qui s'est développée en Occident depuis la grande peste du 14e siècle ; s'il dure encore dans certains milieux traditionalistes chrétiens, il est devenu minoritaire dans l'Église catholique. Il faut donc paradoxalement revenir sur la thématique de la peur pour en trouver le fondement. Le thème théologique qui fonde la pastorale de la peur est présent dans les Écritures ; c'est le thème de la colère de Dieu. Le thème de la colère de Dieu n'est pas propre à l'Ancien Testament comme le laisserait croire une opposition superficielle entre le Dieu d'amour du Nouveau et le Dieu sévère de l'Ancien Testament. Le thème de la colère est au coeur de la grande épître de Paul aux Romains. Paul y écrit : « La colère de Dieu se révèle contre toute impiété » (Rm 1, 18). Le terme se trouve dans d'autres passages de Paul : Rm 2, 5 ; 2, 8 ; 3, 5 ; 4, 15 ; 5, 9 et dans d'autres lettres 1 Th 1, 10 ; Col 3, 5. Je dois donc situer ce thème et voir comment il s'inscrit dans la problématique spécifiquement chrétienne de l'annonce du salut en Jésus-Christ. A. De la colère de DieuJe n'entrerai pas dans le ton prophétique de l'annonce, car mon propos n'est pas de faire peur, mais de vous inviter à réfléchir. 1. Les passions de DieuLe thème de la colère de Dieu est omniprésent dans la tradition des prophètes, car qui dit colère dit émotion et excès. Les prophètes attribuent à Dieu des passions humaines : celle de la jalousie, de pitié, de l'amour et de la violence... Toutes ont valeur métaphorique dans le cadre d'une théologie de l'Alliance qui est l'engagement réciproque de Dieu et de son peuple. Ce partenariat dissymétrique entre la puissance de Dieu et la précarité du peuple élu est lié à un contrat : la Loi donnée à Moïse. L'alliance est scellée par l'échange d'une parole : Parole donnée contre parole, dans un engagement affectif. C'est la raison pour laquelle l'alliance entre Dieu et le peuple élu est dite dans le langage de la relation passionnelle. La colère y a sa place. Elle accompagne la sanction contre la faute car la relation entre Dieu et le peuple est comprise à l'image de celle d'un père avec ses enfants désobéissants allant jusqu'à la délinquance. La colère est d'abord la sanction et plus que la sanction car dans une telle situation le coeur paternel est brisé par une faute qui l'atteint dans son projet paternel et dans sa dignité d'homme. S'il n'est pas indifférent, il est touché au coeur et cela motive la sanction qu'il prend à l'égard de celui dont il a la responsabilité. Cette réalité humaine fondamentale a servi à dire la relation de Dieu vis-à-vis de la désobéissance de ses enfants. Les prophètes insistent sur la réalité de la sanction. Pour eux, cette sanction se réalise dans les catastrophes naturelles. Selon l'exigence de punition inscrite dans un projet d'éducation pleine de sévérité, une peine doit sanctionner la faute Le mot colère désigne donc la réaction divine à la faute humaine. Un principe est à l'oeuvre : une sanction doit punir le coupable. Aussi les prophètes ont-ils utilisé cette exigence rationnelle d'expérience commune pour dire que les malheurs subis par le peuple sont la conséquence de sa faute. 2. La faute et la sanctionLes prophètes ont lié les catastrophes naturelles au lien entre la faute et la sanction. Ils ont constaté que Dieu punit, mais qu'il y a diverses sortes de punitions. Dieu ne punit pas toujours de manière directe et spectaculaire comme il apparaît dans certains récits par exemple pour le châtiment de Datan et Abbiron engloutis par un tremblement de terre ou encore Élie faisant tomber le feu du ciel... La référence aux catastrophes naturelles interprétées comme une punition, explicite une autre expérience humaine : le châtiment est l'effet du mal commis. La corruption de la classe politique du royaume entraîne la sédition, les coups d'État, les querelles de succession, comme le montre l'histoire d'Athalie, de Jézabel,... Le non respect de la vie entraîne la maladie, la stérilité. Cette sanction inscrite dans les conséquences du mal a une dimension collective : c'est le cas, lorsqu'il y a une faute généralisée. Aussi il y a la peste, la guerre ou la famine qui sont compris comme une sanction. L'excès qu'il y a entre la faute et les conséquences est exprimé par la notion de colère. Le prophète dénonce le crime du roi, comme Nathan à l'occasion de la faute de David qui dénonce l'adultère commis avec Bethsabée et le meurtre d'Urie. La faute est sanctionnée par la mort de l'enfant né de l'adultère. De même, Élie dénonce la faute de la spoliation du patrimoine de Naboth et la mort de ce juste. Il annonce la sanction : la reine qui est à l'origine du meurtre de l'innocent aura une mort déshonorante : les chiens mangeront son cadavre ! Puisque c'est Dieu qui agit, il y a un lien nécessaire entre la faute et le châtiment. Aussi cette logique fonctionne en sens inverse : quand il y a famine, guerre, peste, on cherche quelle est la faute qui est à l'origine de cette situation. Cette expérience est projetée dans l'avenir et pour nommer le jour où toute justice se réalisera les prophètes ont utilisé l'expression "Jour du Seigneur". Dans la Bible, cette théologie prophétique n'a pas été admise sans réserve. Les sages ont donc protesté contre la logique qui lie nécessairement et réversiblement la faute et le malheur. Job est la figure de cette protestation contre la théologie des prophètes. Le livre de Job a été écrit pour l'essentiel après la prise de Jérusalem par les Assyriens, la déportation et la destruction du Temple. Les prophètes disaient : Jérusalem a péché, Jérusalem est punie - c'est la théologie des Lamentations de Jérémie ; l'auteur du livre de Job relève que cette équation est monstrueuse car dans la ville de Jérusalem ceux qui portent le plus le poids du péché ne sont pas les coupables, mais les humbles, les faibles, les justes, les femmes et les enfants. Le coeur du débat est là et nous qui sommes héritiers des sages nous avons peine à entrer dans la théologie des prophètes. 3. Naissance de l'apocalyptiqueLa prédication des prophètes n'a pas cessé de se développer, mais elle s'est transformée. La prophétie est devenue ce que l'on appelle apocalypse. Cette manière de faire a radicalisé l'exigence de justice en tenant compte de la protestation des sages. Les nouveaux prophètes, auteurs de livres que l'on appelle apocalypse, ont dit que, de fait, la justice de Dieu ne se réalisait pas bien dans le monde présent et ils ont renvoyé la pleine réalisation à une période ultime, à la fin des temps et dans l'existence d'un au-delà de la mort. Les premiers prophètes disaient que le pécheur serait puni. Puis face à la prospérité des impies, ils ont dit qu'il serait puni dans ses enfants. Mais là aussi ce n'était pas conforme à ce que l'on observe. Aussi peu à peu les prophètes ont compris que la justice de Dieu ne se réaliserait pleinement que plus tard, toute chose étant achevée et donc au-delà de la mort. Deux éléments sont alors apparus Le premier dit que la justice se réaliserait à la fin de la vie, de chaque vie humaine. Le second dit que ce sera à la fin des temps, lors de la fin du monde. Les apocalypses ne considèrent pas ce qui passe d'une génération à l'autre, mais de la génération présente à la fin des temps. Car il y aura une fin des temps : un moment où Dieu rendra justice et pour cela on l'appelle son Jour. Le mot jour reçoit ici son plein sens : l'intervention éclatante qui manifestera la toute-puissance de Dieu mise au service de sa justice. L'apocalypse annonce une fin des temps, comme la réalisation de la volonté de Dieu exprimée dès le commencement par la Loi : bénédiction et récompense pour les justes, malédiction et punition pour les pécheurs. L'expression "Jour du Seigneur" désigne la réalisation de la plénitude de la justice : ce sera la punition pour les méchants, ce sera la récompense pour les fidèles qui ont observé la Loi. Par rapport à la situation présente ce sera un bouleversement, un renversement. On retrouve ceci dans les premières pages de l'évangile de Luc, dans le texte bien connu et appelé des ses premiers mots de la traduction latine, Magnificat : nous y lisons : « Dieu a déployé la force de son bras, il a dispersé les hommes au coeur superbe. Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles. Il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides ». La tradition prophétique n'a pas été entièrement absorbée par cette perspective. Elle a laissé place à une autre considération qui porte sur le présent avec le thème « Dieu est lent à la colère ». Le temps présent est un temps qui est donné par Dieu avec miséricorde de sorte que l'on peut vivre même si l'on n'est pas encore arrivé à la perfection. Mais ce thème n'est pas resté le seul. Il s'est articulé à la vision de l'achèvement de l'histoire dans une grande conflagration qui est d'ordre révolutionnaire et non réformatrice, qui ne fait pas appel à la patience, mais à la rigueur. B. La justice de DieuSi le thème de la colère est foisonnant, il a une racine plus importante, celui de la justice qui est à la base de la théologie biblique tant pour la Loi et les Prophètes que pour les Sages. La justice est une notion première dans l'ordre de l'action humaine et dans la relation à autrui. La justice est médiatisée par une loi qui reconnaît droits et devoirs de chacun. L'objectivité du droit, d'un état de droit, donne corps à l'exigence de justice. C'est elle qui préside à la revendication des prophètes contre ceux qui exploitent le peuple. Or avec l'avancée de la réflexion des sages, l'idée de justice s'est transformée selon une double exigence, celle de l'intériorisation et celle de la radicalisation. 1. Intériorisation du sens de la justiceL'intériorisation est liée au sentiment de la relation avec Dieu. Dieu n'est pas le donateur des dons que l'on aime à raison de ses dons et seulement pour cela, mais celui que l'on aime pour lui-même. Tel est le sens de l'alliance qui apparaît dans le livre du Deutéronome ou deuxième loi selon son titre grec. La Loi stipule que l'on doit aimer Dieu « de tout son coeur, de toute son âme, de ton son pouvoir », c'est-à-dire à lui donner la place qui lui revient. La lecture de l'Exode change. Ce n'est plus le temps de l'épreuve, mais celui de la purification de l'amour. L'enjeu est de passer du don au donateur pour apprendre que l'homme ne vit que de la parole de Dieu. Le rapport à la Manne est le signe de ce dépassement. On s'attache à Dieu non pour ses dons, mais pour lui-même, dans un partenariat de la parole. Lié à cette intériorisation, il y a l'émergence de la valeur de l'individu et de la relation personnelle. Il ne suffit pas d'appartenir à la communauté ; il faut vivre une relation personnelle avec Dieu. On le voit dans les psaumes où apparaissent les formules où le psalmiste dit « Je ». 2. RadicalisationL'intériorisation est liée à une radicalisation Elle est liée à l'expérience du martyre qui repose sur le sens de la justice. Un martyr a donné sa vie pour rester fidèle à Dieu. Il est juste qu'il soit récompensé. Il est injuste qu'il disparaisse sans retour. Or, puisque le martyr est mort, ce ne peut être dans ce monde présent. Face à cette situation, la réflexion des prophètes et des sages a mené à croire que Dieu, à raison de sa justice, doit faire un acte créateur et faire surgir la vie de la mort. C'est là le fruit de l'apocalyptique : la foi en Dieu en sa justice et sa fidélité donne naissance à une espérance pour un au-delà de la mort. La notion de "Jour du Seigneur" ne désigne plus un acte de justice dans l'histoire présente, mais le commencement d'une vie nouvelle : là, les justes seront pleinement récompensés et les impies punis. La nouveauté de cette vision est que cela se passera dans l'abolition du temps. La destinée humaine sera scellée une fois pour toutes. Il n'y a plus le temps présent, compris comme ambivalent car à la fois temps de la patience de Dieu et le temps de l'épreuve, mais la parfaite réalisation de la justice. Tout repose donc sur la puissance de Dieu qui fait justice. L'expérience ne repose pas sur une considération anthropologique, mais sur la foi en la puissance et la justice de Dieu. 3. La condition nouvelleLiée à cette découverte de l'engagement personnel dans la foi se construit une réponse à la question de savoir ce qui adviendra à la fin. Pour répondre on peut se référer à la parole de Jésus rapporté par l'évangile de Marc où Jésus s'oppose aux Sadducéens qui nient la résurrection. (Mc 12, 18-27) :
1. Jésus dit aux Sadducéens qui l'interrogent : « Vous ne connaissez pas la Puissance de Dieu ». Cette phrase est essentielle. Le propos de Jésus sur la résurrection n'est pas la conclusion d'une considération anthropologique. Jésus argumente à partir de ce que les Écritures disent de Dieu. Or un des attributs essentiels est celui de la toute-puissance, manifestée dans la création du monde, puisque cet acte fait surgir tout ce qui est du néant. Ce que Dieu a fait au commencement des temps, il peut le faire au terme de l'histoire. Il en résulte une compréhension spécifique de la résurrection : elle n'est pas inscrite dans la nature humaine. Elle est le fruit d'un acte de Dieu. La résurrection est une intervention de Dieu. Ce n'est pas le prolongement de la vie humaine, compte tenu de la conclusion d'une considération anthropologique. Non ! Dieu seul peut faire que celui qui est mort revienne à la vie. 2. Les Sadducéens lisent les Écritures en privilégiant les cinq livres attribués par la tradition à Moïse. Or ils constatent que dans ces cinq livres qui forment la Tora, la notion de résurrection est absente. Cet argument est pour eux décisif et les mène à refuser les convictions de ceux qui, en Israël, affirmaient l'existence d'une vie au-delà de la mort inaugurée par une résurrection à la fin des temps. Pour leur répondre, Jésus cite un texte majeur : celui de la révélation de Dieu à Moïse, à l'épisode du buisson (Ex 3, 1-15) quand il l'appelle et l'envoie pour être le sauveur de son peuple. Le texte est lié au moment le plus solennel du livre, puisque Dieu dit son nom. Pas de texte plus respectable ! Jésus dit : « N'avez-vous pas lu la parole que Dieu vous a dite : "Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob" ? ». Quelle est l'argumentation sous-jacente ? Abraham, Isaac et Jacob sont morts, puisque leur tombeau est vénéré à Hébron. Lorsque Moïse était au désert, plusieurs siècles avaient déjà passé depuis la mort des patriarches. Que dit Dieu ? Il dit : « Je suis » ; et il explicite : « Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ». Si Dieu avait dit : « J'ai été le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob », alors on devrait dire que ces trois patriarches ne sont plus. Mais si Dieu le nomme en employant un verbe au présent, c'est qu'ils sont vivants. Si les Patriarches avaient disparu dans le néant de la mort, Dieu aurait dû dire : « j'ai été », comme nous parlons de quelqu'un qui est mort en employant le passé. En employant le présent, dans ce texte, Dieu ne parle pas d'une relation passée, mais d'une relation au présent. La conclusion est claire : puisque Dieu même parle au présent de ceux qui sont morts, c'est que pour lui, ils n'ont pas disparu. Ils sont avec lui. 3. En troisième lieu, Jésus répond à ses interlocuteurs en relevant que leur argument ne tient pas. Ils arguent de l'effet paradoxal de la résurrection. Ils demandent lequel des maris sera à la résurrection l'époux de la femme qui a dû se marier plusieurs fois. Jésus leur répond : « A la résurrection, on ne prend ni femme, ni mari ». Qu'est-ce que cela veut dire, sinon que l'acte de Dieu qui donne vie au mort n'établit pas un prolongement indéfini de l'état présent ? A la résurrection, il y aura une métamorphose ! Il y aura une transformation ! Pour dire cette métamorphose, Jésus utilise le langage de son temps et les disponibilités de la cosmologie antique. Selon celle-ci - et ce jusqu'à Galilée - l'univers est composé de deux parties : le céleste et le terrestre. Selon la physique des Anciens, la terre est soumise à la génération et à la corruption, tandis que dans les cieux, les êtres célestes, astres et anges (c'est tout un), ne sont pas soumis aux vicissitudes liées au passage du temps qui use. Le juste devient un « habitant des cieux ». Il est doué d'un corps que l'on peut qualifier de céleste, ou encore de astral ou encore d'angélique. Dans la cosmologie du temps ces termes sont identiques. Ces termes signifient que l'individu est libéré des contraintes actuelles d'espace, de temps, de communication, de pesanteur, d'opacité et a fortiori de faute, de maladie, de souffrance, de contradiction interne qui empêche d'être soi. Ce bonheur individuel et personnalisé n'est pas le seul horizon de l'espérance : il est rattaché à une vision d'ensemble ; il y aura, dit le livre de l'Apocalypse de Jean, « des cieux nouveaux et une terre nouvelle ». C. Diversité des représentationsSi la foi en la justice de Dieu s'est muée en espérance pour une nouvelle création, elle s'est exprimée dans des images et des symboles. Il faut les étudier, car le langage est inséparable de la foi. Les représentations sont diverses, parce que l'univers nouveau qui advient n'est pas objet d'expérience immédiate, mais de foi en Dieu. Saint Paul rappelle aux chrétiens que « voir ce que l'on espère, ce n'est plus l'espérer ». Pourtant, le discours sur le jugement ne peut se passer de représentations. Il faut les examiner. Le croyant n'a pas d'information exacte et précise comme celles que donne un explorateur au retour de son expédition. - comme le firent Christophe Colomb et Americo Vespuce à leur retour de la découverte du nouveau monde. Il y une ouverture qui est manifestée par la pluralité des représentations dont aucune ne peut prétendre avoir le monopole du vrai. Il en résulte une certaine pluralité ; celle-ci n'est pas une objection contre l'existence de la réalité, mais bien une confirmation que l'espérance porte sur ce qui outrepasse les limites actuelles du temps et de l'espace. 1. Pluralité des scénarios de la finPour nommer les représentations, j'emploie le terme de scénario ; le terme dit un mouvement. Il dit aussi que c'est vraiment le fruit d'une construction par l'esprit humain. Les scénarios sont multiples. Je les présente de manière logique et simplifiant et en utilisant un symbolisme simpliste. 1. D'abord un scénario ne parle que de la résurrection des justes. Le sort réservé aux méchants est passé sous silence. On a interprété ce silence de diverses manières. L'une d'elle est que pour eux, leur vie disparaît sans laisser de trace, comme s'ils n'avaient pas existé. 2. Un autre scénario dit que la résurrection a lieu pour tous. Les justes et les impies se présentent devant Dieu ou le Fils de l'homme qui agit en son nom. Les bons vont au bonheur éternel ; les méchants vont au malheur éternel. C'est le sens populaire des termes ciel et enfer. 3. Il y a un troisième scénario. La résurrection est pour tous. Mais ce n'est pas encore la fin des temps. Il y a un règne de mille ans de bonheur terrestre pour les justes, tandis que les méchants sont réduits à l'impuissance et souffrent de se voir exclus du bonheur terrestre. Puis au terme de ces mille ans, il y a la fin des temps. Une nouvelle étape ; c'est une transformation qui fait qu'il y a bonheur éternel et céleste pour les justes et un malheur éternel et infernal pour les impies. 4. Sous l'influence de la culture hellénistique, la pensée chrétienne a assumé la distinction entre corps et âme2. Ce qui a entraîné un changement de perspective, puisqu'il y a immortalité de l'âme3, rien n'est bouleversé de la structure et de la configuration du temps présent. Il y a donc un premier jugement ; au terme de ce jugement, l'âme seule vit et obtient joie ou souffrance selon ses mérites. Puis à la fin des temps, il y a la résurrection des corps dans le cadre d'une nouvelle création. 5. La tradition latine a par la suite introduit une exigence de justice dans ce scénario en considérant qu'il fallait introduire plus de nuance pour le temps intermédiaire et ne pas se contenter de deux lieux. Pour que la justice soit plus adaptée à la réalité de ce qui a été vécue par les individus, il faut introduire un troisième terme qui concerne ceux qui ne sont ni tout à fait parfaits, ni tout à fait corrompus ; il y a donc une souffrance de l'âme mais cette souffrance a une dimension purifiante. Le feu du jugement est un feu purificatoire, ou purgatoire. C'est le purgatoire, lieu de purification pour les âmes qui par cette purification achèvent leur mouvement vers le bonheur céleste. 2. Les imagesLes représentations reposent sur des images. Or celles-ci relèvent d'une certaine structure mentale et donc, sont le reflet des ressources intellectuelles de celui qui les porte et les agences dans les scénarios évoqués à l'instant. 1 Thème étudié par Jean DELUMEAU, La Peur en Occident (XIVe-XVIIIe siècle), Paris, Fayard, 1979 et Le Péché et la peur. La culpabilisation en Occident (XIIIe-XVIIIe siècle), Paris, Fayard, 1983. 2 Sur ce thème voir Émile BOISMARD, Faut-il encore parler de résurrection ?, Paris, édit. du Cerf, 1995. 3 Sur ce point, voir MASSET, "Immortalité de l'âme. Résurrection des corps", Nouvelle Revue Théologique, 105 (1983), p. 321-344. version 1.0 - © Copyrights DOMUNI 2006 - tous droits réservés biblio.domuni.org |