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Dieu le Père de Jésus-Christ, notre Père Jean-Michel Maldamé op Recueil de conférences Août 1999 |
| 3 Le Dieu des Pères, Jésus rend grâce à Dieu de s'être révélé aux petits, et pas aux sages. Il y a là quelque chose qui est liée à la nature de la révélation. Dans la tradition monothéiste, Dieu ne s'est pas révélé seulement par des paroles abstraites énonçant sa nature et sa richesse d'être. Dieu se révèle dans une histoire. Il s'y donne sous la modalité d'une parole qui est tout à la fois, une lumière et un impératif, une mise en ordre et un commandement. Il y a ainsi un dévoilement de l'être de Dieu dans l'acte qui met la parole en pratique, dans la mesure où ne saisissons pas la parole directement mais dans ses effets. Dans la mesure où la parole est effectivement réalisée, quelque chose de Dieu se dit. Il ne s'agit pas d'une parole intemporelle qui serait comprise et qui ensuite serait vérifiée, mais une action qui enseigne quelque chose sur celui qui l'a demandée. Cette révélation de Dieu dans l'histoire est liée à l'action faite par l'homme qui devient ensuite porteur de la révélation. C'est ainsi que l'histoire des patriarches, rapportée dans la Torah, est source de vérité sur Dieu même. Il pourra ainsi être nommé comme « Le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ».
« Le Seigneur dit à Abram : "Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t'indiquerai. Je ferai de toi un grand peuple. Je magnifierai ton nom. Je bénirai ceux qui te béniront [...]. Par toi seront bénis tous les clans de la terre." Abraham partit, comme lui avait dit le Seigneur » (Gn 12, 1- 4 ). La vocation d'Abraham manifeste quelque chose de Dieu. Quand Abraham quitte son pays et sa parenté, il vit une séparation qui l'instruit de l'être de Dieu. Au temps où les divinités étaient liées à un sanctuaire, à une ville ou à un lieu sacré, Abraham prend la route et par là il apprend que Dieu n'est pas lié à une quelconque résidence : rien de plus actuel que la pesanteur religieuse des hommes qui identifient Dieu avec leur propre enracinement et qui absolutisent leur terre, leur patrimoine, leurs biens. Plus encore, Abraham découvre que Dieu est celui qui est présent avec celui qui marche. Abraham découvre également que le Dieu qui l'appelle est un Dieu qui promet un avenir. Il n'est pas celui qui enferme l'homme dans l'immobilité du présent. Il est celui qui ouvre un avenir. C'est parce qu'il n'est pas lié à un lieu, que Dieu peut donner davantage. Il peut donner autrement que les divinités liées à un lieu.
« Le pays ne suffisait pas. Ils [Lot et Abraham] avaient de trop grands biens. Il y eut une dispute entre les pâtres des troupeaux d'Abram et ceux des troupeaux de Lot. [...]. Abram dit à Lot : "qu'il n'y ait pas de discorde entre moi et toi [...] car nous sommes frères ! Tout le pays n'est-il pas devant toi ? Sépare-toi de moi. Si tu prends la gauche, j'irai à droite ; si tu prends la droite, j'irai à gauche". Lot leva les yeux et vit tout la plaine du Jourdain, comme le Jardin du Seigneur [...]. Lot choisit pour lui toute la plaine du Jourdain et il émigra à l'Orient. Abraham s'établit au pays de Canaan et Lot s'établit dans les villes de la plaine » (Gn 13, 5-12). Quand Abraham se sépare de Lot, il laisse le choix à Lot ; celui-ci prend la partie la plus riche et laisse à Abraham la part la plus pauvre. La bénédiction lui est alors redite. Abraham apprend ainsi que Dieu est avec le pauvre. Il apprend que Dieu aime le pauvre. Il le sait parce qu'il s'est dépouillé par un acte de générosité. Dieu n'est pas le garant de la prospérité matérielle dans la facilité. Sa bénédiction ne se confond pas avec les facilités de la vie ni avec l'abondance. La difficulté affine la volonté de l'homme. Le Dieu d'Abraham est un Dieu exigeant. Il dépouille de toute facilité. Il doit le suivre dans une exigence de dépossession de soi.
« Le Seigneur lui [Abraham] apparut au Chêne de Mambré, tandis qu'il était assis à l'entrée de la tente, au plus chaud du jour. Ayant levé les yeux, voilà qu'il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui ; dès qu'il les vit, il courut de l'entrée de la tente à leur rencontre et se prosterna à terre. Il dit : "Monseigneur, je t'en prie, si j'ai trouvé grâce à tes yeux, veuille ne pas passer près de ton serviteur sans t'arrêter. [...] L'hôte dit : "je reviendrai vers toi l'an prochain alors ta femme Sara aura un fils." [...] Sara rit en elle-même : "maintenant que je suis usée je connaîtrai le plaisir ! et mon mari qui est un vieillard !" Mais le Seigneur dit à Abraham : "[...] Y a-t-il rien de trop merveilleux pour Dieu ?" » (Gn 18, 1-14). Au chêne de Mambré, Dieu est celui qui demande. Dieu se fait l'hôte d'Abraham. Celui-ci le découvre en exerçant l'hospitalité et l'accueil de l'étranger. Dieu se révèle comme le Dieu généreux et riche. Il donne la vie. Par l'attente et par le désespoir d'avoir un enfant de sa femme Sara, Abraham apprend que Dieu est source de vie. Il l'apprend par le désir qui a duré une vie entière et par la joie de cette naissance hors saison. Dans cette manifestation, Dieu se révèle comme l'étranger. Il est celui qui vient d'ailleurs. Il surprend. Il suscite la crainte ou l'inquiétude, voire le rire. Cette conception de Dieu est manifeste également lors de « la ligature d'Isaac » (Gn 22). Abraham perçoit que Dieu n'est pas comme les divinités cananéennes qui demandent des sacrifices humains. Il apprend que Dieu est source de vie autrement et qu'il faut perdre ses droits de vie et de mort sur son enfant pour qu'il devienne son enfant.
Le Dieu d'Abraham est celui qui rompt avec la sacralité liée à la terre, au pays, au lignage. Il est indépendant des sanctuaires et des rituels. Dieu se découvre en faisant découvrir. De même, lors du châtiment de Sodome et de Gomorrhe, Abraham perçoit que la bonté de Dieu est inextricablement liée à sa sainteté qui est rigoureuse et qui ne tolère pas l'impiété. Autant de traits qui s'accordent avec la notion de paternité.
Si la personnalité d'Abraham est souvent commentée, celle d'Isaac est plus secrète et moins connue. Le texte biblique est en effet plus sobre. Il se contente de dire : « Après la mort d'Abraham, Dieu bénit Isaac son fils » (Gn 25,11). Pourquoi cette discrétion ? Isaac nous montre un homme qui avance dans l'obscur de la foi. Il connaît un dépouillement extrême.
On envisage habituellement la naissance d'Isaac du point de vue de son père. Il convient aussi de relever ce que signifie cette naissance du point de vue d'Isaac lui-même. Selon la traduction habituelle de l'hébreu, on lit la formule de confession de foi : « Souviens-toi... Mon père était un araméen vagabond » (Dt 26,5). Isaac vit de cette mémoire. Il se sait enfant de la promesse. Isaac sait que son origine ne vient pas seulement de la volonté de ses parents, mais d'un don gratuit de Dieu. Certes, toute naissance est don de Dieu qu'il convient de recevoir et d'accepter dans un consentement créateur de soi. Ici d'une manière toute spéciale, Dieu se manifeste à Isaac comme le maître de sa vie. Isaac sait que sa naissance est la première réalisation de la promesse. Son destin singulier n'existe qu'à l'intérieur d'une promesse plus vaste et plus mystérieuse qu'un seul destin ne peut enfermer ni a fortiori épuiser. Pourtant, en s'interrogeant sur son origine, Isaac ne peut pas ne pas buter sur l'énigme de la conduite de Dieu dans l'histoire des hommes. En effet, la naissance d'Isaac est aussi un signe de contradiction. Elle est l'occasion de l'expulsion d'Ismaël. Isaac est l'enfant attendu, mais il est aussi le signe de la discorde. Cela se répète, comme nous lisons : « Abraham prit une autre femme [...]. Il donna tous ses biens à Isaac. Quant aux autres fils, il les envoya de son vivant, loin de son fils Isaac, plus à l'est » (Gn 25, 1-7) La naissance inscrit dans un conflit. Dieu ne met pas le fidèle à l'abri du combat. Toute vocation est un signe de contradiction.
Comme tous les nomades, la vie d'Isaac se déroule près des puits. La manière d'Isaac mérite d'être relevée. « Isaac habitait près du puits Lahaï Roï - le vivant qui me voit ». Dieu est avec ceux qui forent les puits et donnent ainsi vie au monde. Isaac donne ce qu'il a creusé en évitant la querelle qui est source de mort. La générosité, qui est ici manifestée, se retrouve dans la radicalisation de la loi par Jésus : ne pas résister au méchant, ne pas haïr ses ennemis. Dieu se manifestera comme celui qui bénit la générosité. Par le même signe, Jésus se manifestera comme l'envoyé de Dieu et référera cet acte à la volonté de son Père.
« Isaac étant devenu vieux, ses yeux avaient faibli jusqu'à ne plus voir » (Gn 27, 1) ; « Isaac resta silencieux et Esaü éclata en sanglots » (Gn 27, 38). Isaac est un silencieux. Abraham parle et discute avec Dieu. Sous le couteau levé par son père, Isaac s'est tu. Il n'a pas contesté. Il est entré par son silence dans la réalisation de la promesse. Isaac est aveugle. La bénédiction qu'il donne ne suit pas le penchant de son coeur. Il entre donc dans une histoire dont il n'a pas la maîtrise. Ainsi la promesse se réalise-t-elle pour lui par des chemins imprévus. Il est dans l'imprévu de Dieu, qui le conduit au silence.
L'histoire de Jacob nous montre la réalisation de la promesse. Le récit nous montre comment celle-ci se réalise par des chemins qui n'ont rien d'édifiant. Mais c'est là un message d'espérance, car le chemin de Dieu passe par des hommes qui sont en tout semblables à ceux d'aujourd'hui.
Jacob est un usurpateur de naissance, puisque second des jumeaux, il prend la place de l'aîné au hasard de l'enfantement. Il vint au monde après son frère, mais il avait été marqué comme étant le premier. Lorsqu'il usurpe le droit d'aînesse, il ratifie le premier vol réalisé à sa naissance (Gn 25, 19). Le récit montre un homme âpre au gain, désireux de posséder, de s'enrichir et de détruire toute opposition. Cette situation est paradigmatique de toute l'histoire du peuple élu. Celui-ci n'est pas choisi parce qu'il est vertueux, mais pour le devenir. Le récit apporte aussi une attestation que le choix de Dieu est sans raison. Dieu ne répond pas à un mérite préalable. L'élu est choisi de manière prévenante. C'est son choix qui fait en sorte que la bénédiction fructifie et porte un fruit de sainteté. L'histoire de Jacob nous montre comment Dieu transforme le coeur de l'homme progressivement. Il est le maître d'une pédagogie qui ne s'adresse pas à des êtres parfaits, mais qui doivent le devenir. Dieu mène Jacob selon sa propre démarche. Avec le rusé, Dieu agit avec ruse, comme le montre les deux épisodes suivants.
« Jacob arriva en un certain lieu et il y passa la nuit, car le soleil s'était couché. Il prit une des pierres du lieu et la mit sous sa tête et dormit en ce lieu. Il eut un songe : Voici qu'une échelle était dressée sur la terre et que son sommet atteignait le ciel, et les anges de Dieu montaient et descendaient ! Voici que le Seigneur se tenait devant lui et dit : "je suis le Seigneur, le Dieu d'Abraham ton ancêtre et le Dieu d'Isaac. La terre sur laquelle tu es couché, je la donne à toi et à ta descendance. [...] Je suis avec toi, je te garderai partout où tu iras et te ramènerai en ce pays, car je ne t'abandonnerai pas tant je n'aie accompli ce que je t'ai promis." Jacob s'éveilla de son sommeil et dit : "En vérité le Seigneur est en ce lieu et je ne le savais pas !" Il eut peur et dit : "Que ce lieu est redoutable ! Ce n'est rien de moins qu'une maison de Dieu et la porte du ciel !" [...] A ce lieu il donna le nom de Béthel. » (Gn 28, 10-19). Le sommeil permet l'expression du profond du coeur et du désir. C'est dans cette profondeur que se noue la promesse de Dieu. Le sommeil est aussi le lieu de l'attente et de la disponibilité. Jacob voit en songe un symbole religieux classique en Orient, puisque l'échelle dressée qui atteint les cieux, la demeure de Dieu, est une figure classique pour dire la montée vers Dieu et l'ascension de l'humanité vers celui qui l'appelle et lui donne la grâce et la gloire. Elle exprime le désir. Mais le désir de Jacob est imparfait, car la suite du récit nous dit qu'il n'accepte l'alliance que de manière conditionnelle.
« Quelqu'un lutta avec lui jusqu'au lever de l'aurore. Voyant qu'il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l'emboîture de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant qu'il luttait avec lui. Il dit : "Lâche-moi, car l'aurore est levée", mais Jacob répondit : "Je ne te lâcherai pas, que tu ne m'aies béni". Il lui demanda : "Quel est ton nom?" - "Jacob"répondit-il. Il repris : "On ne te nommera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu" [...] Jacob fit cette demande : "Révèle moi ton nom, je te prie", mais il répondit : "Et pourquoi me demandes-tu mon nom ?" Et là, même, il le bénit. » (Gn 32, 22-30). Jacob reçoit le nom d'Israël après avoir été vaincu et blessé. Ce n'est pas lui qui possède Dieu, mais Dieu qui le possède et le nomme. Le texte est très connu. Il sert de cadre à la théologie de la prière. Il figure l'idéal de la conversion dans le combat avec Dieu. Cette conversion est évoquée par les grandes figures de la sainteté, saint Augustin, et de la littérature, Paul Claudel. « O vérité, lumière de mon coeur « En un instant mon coeur fut touché et je crus. Je crus d'une telle force d'adhésion, d'un tel soulèvement de tout mon être, d'une conviction si puissante, d'une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les livres et tous les raisonnements, tous les hasards d'une vie agitée, n'ont pu ébranler ma foi, ni à vrai dire, la toucher. J'avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l'innocence, l'éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. [...] Un être nouveau et formidable avec de terribles exigences pour le jeune homme et l'artiste que j'étais s'était révélé que je ne savais concilier avec rien de ce qui m'entourait. L'état d'un homme qu'on arracherait d'un seul coup à sa peau pour le planter dans un corps étranger au milieu d'un monde inconnu est la seule comparaison que je puisse trouver pour exprimer cet état de désarroi complet. Ce qui était le plus répugnant à mes opinions et à mes goûts, c'est cela pourtant qui était vrai, c'est cela dont il fallait bon gré, mal gré, que je m'accommodasse. Ah ! ce ne serait pas sans avoir essayé tout ce qu'il m'était possible pour résister. Cette résistance a duré quatre ans. J'ose dire que je fis une belle défense et que la lutte fut loyale et complète. Rien ne fut omis. J'usais de tous les moyens de résistance et je dus abandonner l'une après l'autre des armes qui ne servaient à rien. Ce fut la grande crise de mon existence, cette agonie de la pensée dont Arthur Rimbaud a écrit : "le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes. Dure nuit ! Le sang séché fume sur ma face !" » Paul Claudel, Ma conversion, 1913.
Au Buisson ardent Dieu se dira : « Le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob » (Ex 3, 1-12). La formule est devenue classique. Elle est pleine de sens. Elle témoigne d'un Dieu qui appelle. L'appel suppose la distance et la séparation. L'appel suppose la liberté qui se situe en face de Dieu. Ainsi le visage de Dieu s'arrache à la continuité physique et à la fusion qu'elle implique pour privilégier la relation interpersonnelle et la médiation de la parole. L'appel de Dieu est lié à une promesse. C'est à dire que la parole de Dieu est un engagement de Dieu. Tous ces éléments permettent de découvrir des éléments qui donneront sens à la notion de paternité divine. La manière dont Dieu mène l'histoire donne une lumière sur ce qu'il est. Le fait que Dieu se soit fait un nom est déjà une marque d'amour, car donner son nom c'est se rendre vulnérable à autrui. Dieu a refusé de donner son nom à Jacob, mais ce refus n'est pas absolu. Dieu ira plus avant dans le don de son nom. Il importe de souligner ce point parce que dans la mesure où la notion de paternité n'est pas biologique, le don de la vie n'est pas pensé uniquement au masculin. L'attitude de Dieu à l'égard de son peuple est aussi dite au féminin, dans la Loi (Nb 11, 11-15 ; Dt 32) et surtout dans les Prophètes (Es 42, 13-14 ; 45,10 ; 49, 15). « Comme une mère console son enfant, moi je vous consolerai » (Is 66, 13). |