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Dieu le Père de Jésus-Christ, notre Père
Jean-Michel Maldamé op
Recueil de conférences
Août 1999

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8 Fils dans le Fils

Jésus est le seul qui mérite le titre de Fils au sens majeur du terme, puisqu'il est « Dieu né de Dieu, engendré non créé, consubstantiel au Père », selon la formule de la foi universelle. Le titre de fils ou enfant de Dieu est pourtant d'usage commun. Ce qui repose sur la révélation, mais il importe de se souvenir que Saint Paul dit bien que si nous sommes des enfants de Dieu, c'est par adoption.

    « Tous ceux qu'animent l'Esprit de Dieu sont fils de Dieu. Aussi n'avez-vous pas reçu un esprit d'esclaves pour retomber dans la crainte ; vous avez reçu un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier : Abba-Père [...] Enfants donc héritiers ; héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ » (Rom 8, 14-17).

8.1 L'exil et le Royaume

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    « Ainsi donc, vous n'êtes plus des étrangers ni des hôtes ; vous êtes concitoyens des saints ; vous êtes la maison de Dieu » (Ep 2, 19).

Cette parole de Paul explicite bien la situation des enfants de Dieu. Elle marque la différence avec la condition de l'esclave ou celle de l'exilé. L'exil donne une figure essentielle pour comprendre la paternité de Dieu, qui s'étend à d'autres qu'à son Fils unique.

Comme la notion d'exode, la notion d'exil désigne une réalité. Elle a été vécue par le peuple d'Israël ; elle est universelle à cause du nombre de personnes qui ont été arrachée de leur lieu d'origine, tant par la violence de la guerre que par la contrainte des situations économiques. Des millions d'hommes sont en situation d'exil. Mais aussi la notion d'exil a une dimension métaphysique, qui ouvre sur la notion de salut.

8.1.1 La fidélité

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L'exil est la perte d'une certaine manière d'être en lien avec ce qui constitue sa propre identité : la terre, les institutions, la communauté, les amis, un art de vivre.

L'exil implique un passé. L'exilé a déjà vécu sur sa terre et dans les institutions qui tissent son identité. L'exil est mémoire. L'exilé reconnaît son histoire. Il sait que cette histoire a été rompue. Ce qui se déroulait dans un ordre qui était celui du bien et du bonheur est maintenant chose passée.

L'exil est ainsi une fidélité. L'exilé vit sa condition comme une violence. Dans l'injustice de la séparation, l'exilé éprouve le désir de retrouver son identité. La fidélité qui l'habite suscite l'espoir du retour et des retrouvailles. L'exil est mémoire. Il est aussi attente du signe qui peut rendre le retour possible.

L'exilé est en tension vers un avenir. A la différence de l'expatrié volontaire, l'exilé garde au coeur la volonté du retour. Il pense à ce retour et le prépare. Celui qui se résigne cesse d'être un exilé. L'exilé est un non-résigné. Il vit l'attente du retour, attentif aux signes des temps, toujours en tension vers un accomplissement. L'avenir est espéré, objet d'une invincible espérance.

L'exil est inséparable d'une douleur essentielle qui est liée à l'espérance. Pour cette raison, la notion d'exil exprime bien la condition de l'homme en quête de bonheur.

8.1.2 La condition humaine

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L'exilé reconnaît une distance, entre ce qui est et ce qui devrait être. Il la sait inscrite dans la durée et dans la réalité même de la vie. La distance est corrélative d'un enfermement dans un quotidien qui n'a pas de sens et pas de goût. La figure de l'exil ne se limite pas à sa signification politique.

Le thème de la distance est un thème métaphysique. Il se réfère à l'être et y reconnaît des niveaux, au sens où il y a un étagement de l'être qui est reconnu comme valeur. Les représentations mythologiques et religieuses le traduisent en terme de chute originelle ou de détachement premier dans la différenciation de l'être ; la théologie chrétienne l'exprime en terme de péché. le péché est en effet ce qui détruit la communion avec Dieu et avec autrui ; il est la perte de l'unité intérieure et la détérioration de la relation avec les autres.

Le figure de l'exil nomme donc cette situation universelle. Le prodigue s'en est allé loin de son père et le salut est présenté comme le retour à la maison du père (Lc 15, 11s).

8.1.3 Le salut

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Le fin de l'exil est vécue comme une réconciliation, c'est-à-dire une unité qui vient après la déchirure. Il y a en effet unité et unité. Il y a l'unité de la naïveté et celle d'après l'épreuve. Nous sommes d'une humanité qui a connu la déchirure. Pour cette raison, la figure de l'exil est celle de notre histoire collective. Sans regret inutile ou vaine culpabilité, le croyant est comme Jacob blessé qui marche avec son Dieu. Pas d'arrogance donc, mais le souci de la réconciliation.

Le thème de l'Exil est lié à une ontologie du salut. Il y a salut quand il y a aliénation, un être qui se situe dans une manière de faire qui le rend étranger à lui-même et à sa destinée ou à sa vocation. Le vocabulaire de l'aliénation n'est pas seulement sociologique ou psychologique, il a une dimension ontologique. La notion d'exil permet de la comprendre. En effet quand la condition humaine est qualifiée d'exil, elle manifeste l'impatience de la fin de cette situation où l'être sera réalisé selon ses dimensions. Cette dimension ontologique permet de comprendre que le fait de devenir enfants de Dieu et pas des hôtes ni des étrangers, est une vraie bonne nouvelle.

8.2 Des fils dans le secret du Père

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Les enfants de Dieu sont dans la maison du Père, dans leur dignité. Plus encore, ils partagent le secret du Père. Cette expression renvoie à la condition des chrétiens dans le monde. Ils ne sont pas du monde, mais ils y vivent en portant comme un secret, l'amour qui les fait vivre et qui se révélera à la fin des temps, quand tout sera dévoilé, ainsi que le dit saint Jean :

    « Voyez quelle manifestation d'amour le Père nous a donnée pour que nous soyons appelés enfants de Dieu. Et nous le sommes ! Si le monde ne nous connaît pas, c'est qu'il ne l'a pas connu. Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n'a pas été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous lui serons semblables parce que nous le verrons tel qu'il est » (Jn 3, 1-2).

Cette condition est dite de manière explicite dans le discours de Jésus après la Cène, au chapitre 15, 1-10, qui est bien connu. Il manifeste bien l'unité du Fils avec les siens, membres de son corps. Avec eux, il forme un seul être, comme les sarments dans la vigne.

8.2.1 La vigne (v. 1-6)

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    « Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron. Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il l'enlève. et tout sarment qui produit du fruit, il l'émonde pour qu'il produise davantage encore. Déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite. Demeurez en moi comme je demeure en vous ! » (Jn 15, 1-4).

Deux images se mêlent dans les premiers versets ; la première dit la relation entre la vigne et le vigneron, la seconde celle des parties de la vigne entre elles.

La vigne à trois parties : 1. La partie stérile ; elle ne porte pas de fruit. 2. La partie qui porte du fruit et 3. La partie qui est sur-productrice, car elle porte beaucoup de fruits. Cette situation appelle l'intervention du vigneron : 1. Il coupe ce qui est stérile ou mort. 2. Il émonde ce qui porte du fruit ; émonder, c'est tailler et purifier. 3. Il fait une seconde taille pour que la vigne porte du fruit en abondance.

L'explicitation de l'image est claire ; la première taille a consisté à être séparé du monde. C'est l'étape baptismale, d'adhésion au Christ. Les disciples se sont unis au Christ. C'est un acte du passé qui les a fait renoncer au monde et briser avec ses compromissions. Mais il y a le présent où les disciples sont de nouveau taillés pour participer à la mission du Christ.

Pourquoi l'image de la taille (ou de l'émondage) et pas seulement celle de l'efficacité ou de la mission ? Parce que c'est la situation réelle des chrétiens dans un monde hostile où la confession de foi est risquée. La gravité du propos vient aussi du fait qu'il est tenu dans le récit de la Passion de Jésus.

8.2.2 Demande et commandement (v. 7-10)

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Le verbe essentiel est celui de demeurer. Il signifie que l'unité de la partie avec le tout, l'incorporation des chrétiens dans le Christ vivant, n'est pas passive.

La notion de demeure dit en effet plus que d'être dedans ; elle souligne l'intimité et la réciprocité. Ainsi le disciple participe-t-il à la relation du Père et du Fils, par le lien de l'amour.

    « Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez en mon amour, comme j'ai gardé les commandements de mon Père » (Jn 15, 10).

8.2.3 Deux amours (v. 11-17)

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Demeurer fonde la possibilité d'être. De même que l'on passe de porter du fruit à porter beaucoup de fruit on passe de l'amour à l'amour parfait.

L'amour parfait est réciprocité. Les disciples ne sont pas des serviteurs, mais des amis par la parole qui donne part à la vie de Dieu.

L'amour consiste à donner sa vie, comme le Christ a donné sa vie. Il importe donc de voir comment l'existence chrétienne est la mise en oeuvre de ce don.

    « Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés : demeurez dans mon amour. Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme, en observant les commandements de mon Père, je demeure en son amour » [...] Voici mon commandement : aimez vous les uns les autres comme je vous ai aimés. [...] Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme en observant les commandements de mon Père, je demeure dans son amour. [...] Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur reste dans l'ignorance de ce que fait son maître ; je vous appelle amis, parce que tout ce que j'ai entendu auprès de mon Père, je vous l'ai fait connaître » (Jn 15, 9-17).

8.3 Imitateurs de Dieu

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    « Cherchez à imiter Dieu, comme des enfants bien-aimés » (Ep 5, 1).

La parole de Paul demandant à ses disciples d'être imitateurs de Dieu (Ep 5, 1) reprend la conclusion du Sermon sur la montagne :

    « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48).

Nous pouvons expliciter le sens de cet appel en disant qu'imiter Dieu c'est la manière qui nous est donnée de participer à sa paternité. Comme la paternité en Dieu n'est pas biologique, elle est participée tant au masculin qu'au féminin. La participation est en effet une manière de donner la vie et dans cet acte de devenir collaborateur de Dieu. Le don de la vie ne saurait se réduire à la fonction biologique de la reproduction. La vie est ici la vie en plénitude dans la dimension première de l'agapè. C'est particulièrement vrai de ceux qui sont une responsabilité éducative. Il s'agit d'engendrer à la vie vraiment humaine. Les religieux essaient de le vivre d'une manière plus radicale, dans la mesure où, comme on ne peut tout faire en même temps, ils ont donné priorité à la dimension spirituelle du don de la vie.

Donner la vie, au sens le plus humain qui soit, c'est vivre ce que Paul dit de la paternité humaine :

    « Le Père de qui toute paternité au ciel et sur la terre tire son nom » (Ep 3, 14-15).

Dans la sensibilité moderne, il conviendrait de dire toute paternité et maternité. En effet, puisque c'est depuis à peine un siècle qu'on sait comment se font les enfants, les adages anciens doivent être reformulés !

Quelles sont les exigences de cette participation au don de la vie ?

8.3.1 La transparence

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Le danger encouru par le souci de la transmission de la vie spirituelle pour les religieux est de reprendre d'une main ce qui a été donné de l'autre. On peut en effet s'attacher à l'excès et éprouver à l'égard de tel ou tel un sentiment de possession ou de jalousie. Jésus dénonce cet excès quand il demande aux siens : « N'appelez personne sur terre votre père » (Mt 23, 9).

Le maître peut en effet être un écran entre lui et le disciple. La transmission de la vie suppose de la part de celui qui la donne et la fait grandir une qualité : la transparence, dont le sens premier est l'exigence de ne pas faire obstacle à Celui qui donne, Dieu, le Père.

La transparence ne signifie pas l'insignifiance. En effet, Dieu se sert des hommes pour sauver. Il convient donc de prendre ses responsabilités ; celles-ci doivent être exercées réellement et tangiblement. La fonction éducatrice est une fonction d'autorité. L'autorité repose sur une force intérieure et une plénitude qui pour être intérieure et donnée par grâce demande à être gardée avec vigilance.

Il faut mettre en toute chose la conscience que Dieu a donné la vie, à soi-même et aux autres, et qu'il s'agit de collaborer à son oeuvre selon cette parole de sagesse : « Tout don excellent vient d'en-haut et descend du Père des lumières » (Jc 1, 17).

La vie de l'Eglise est faite par les saints qui ont participé à l'engendrement d'une famille. Le propre d'une fonction qui s'inscrit dans ce mouvement est d'être remplie avec humilité.

8.3.2 Exigences du don

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La transparence a pour corollaire la lucidité sur soi-même et sur la relation à autrui. Il faut donc connaître ses capacités et ses limites. Pour ne pas faire obstacle à la naissance et à la croissance d'autrui, il convient également de vivre ce que l'on a le souci de transmettre.

L'expérience nous apprend qu'on ne peut donner que si on est dans un certain état de tension ou de ferveur. La métaphore se prend de la physique : un corps rayonne de la lumière à la mesure dont il est ardent et cela suppose de l'énergie. La première exigence est de vivre cette ferveur. On ne crée pas dans un état de laisser-faire. Nous savons que les gens qui nous ont éveillés au meilleur de nous-mêmes étaient des passionnés (que ce soit de sport, de mathématique, de littérature, de musique ou de religion).

Il ne faut donc ni crispation, ni relâchement, mais la ferveur qui fait que l'être rayonne au delà du faire. Les professeurs sont des maîtres quand ils rayonnent l'amour de leur matière. On initie les autres si l'on a en soi l'amour de ce que l'on fait et ce dont on vit. C'est vrai en morale plus encore.

8.3.3 La paternité/maternité spirituelle

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La fécondité est une ferveur contagieuse. Il importe de se demander en quoi elle consiste. Elle est liée à un mouvement de génération qui décentre de soi. Elle a pour horizon non seulement la famille, le clan, la tribu, la patrie, autant de réalités liées à l'exigence de reproduction, mais la communion des saints, la nouvelle Jérusalem.

Cet acte passe par des réalités tangibles : nourrir, soigner, éduquer, former... dans le souci de permettre à l'autre d'accéder à son identité.

Le don de la vie est lié à la parole. C'est pour que la parole soit forte que l'on doit renoncer à ce qui est physique. Un maître ès psychanalyse, Denis Vasse, rappelait aux parents eux-mêmes qu'il ne devait jamais caresser ou câliner leur enfant sans une parole qui en explicite le sens. Cette exigence vaut a fortiori pour les autres - tant pour ceux qui s'occupent d'enfants ou de ceux qui sont dans le besoin.

Qui ne sait que les jeunes ont d'abord besoin de parole pris qu'ils sont par trop de bavardage et de bruit, pour masquer le manque de temps vécu avec eux, dont il souffrent, le manque de partage ?

8.3.4 Conclusion

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Dire que Dieu est Père signifie qu'il a comme vis-à-vis des êtres libres qui forment le corps du Christ. L'histoire est faite par ceux qui ont assumé cette exigence dans le souci de donner généreusement et sans regarder en arrière. Ceci est vécu dans une histoire où l'Esprit du Père et du Fils transforme les hommes en enfants de Dieu.

Notre démarche est ici conforme à ce que nous avons dit de la révélation : ce n'est pas une violence faite à l'homme, mais un accompagnement. L'expérience chrétienne est celle d'une présence, celle du don du Père, son Esprit, l'Esprit-Saint.

 


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