|
Imprimer
QUESTIONS HUMAINES
QUESTIONS CHRÉTIENNES
Dieu selon les chrétiens
ous
vivons aujourd'hui dans des sociétés de plus en plus pluriculturelles
et multireligieuses où il est important que se développe
un dialogue entre les diverses Religions : c'est pour l'avenir un indéniable
facteur de paix. Ce dialogue a ses exigences car deux dangers le menacent.
Le relativisme qui consisterait à penser qu'il n'est plus tellement
important d'approfondir sa propre foi puisque, comme on dit, «
toutes les religions se valent » . L'autre danger est le syncrétisme,
qui consiste à édifier son propre système de croyances
en empruntant à diverses traditions des éléments
qui semblent convenir à notre mieux être ; vous le savez,
les sectes sont habiles à proposer ce type de « dieu prêt
à porter » [allusion à la conférence du 3
mai, présentant les « Multiples visages de Dieu dans notre
contexte culturel » ].
Le dialogue entre les Religions ne peut donc se contenter d'à-peu-près.
Non seulement il demande une écoute de l'autre - non pour le
convertir mais pour bien le comprendre -, mais il exige aussi que chacun
soit clairement situé dans sa propre foi. C'est dans cet esprit
que je désire vous parler non pas du « Dieu des chrétiens » ,
car nul n'est propriétaire de Dieu, mais de « Dieu selon
les chrétiens » .
Avec le judaïsme et l'islam, le christianisme partage des données
de foi essentielles : Dieu est Unique, il est le Créateur du
ciel et de la terre, il est Dieu juste et miséricordieux, il
est un Dieu qui a parlé aux hommes par des prophètes et
ne cesse de s'adresser à eux dans des Écritures, un Dieu
qui aime et veut le bonheur de l'humanité ; tous trois se réclament
d'Abraham, le père des croyants. Mais il existe aussi entre eux
des différences fondamentales. Or, paradoxalement, ce sont ces
différences qui permettent à chacun de se situer au regard
des autres.
Les différences fondamentales qui spécifient la confession
de foi chrétienne sont clairement énoncées par
ce que l'on appelait jadis « les principaux mystères de
la Religion » . (Remarquez en passant que l'on parlait alors de
« la » Religion, comme s'il ne pouvait exister d'autres religions
que la religion chrétienne, pour ne pas dire catholique !). Voici
ce qu'on pouvait lire encore en 1959 dans le Catéchisme des
diocèses de France :
Les principaux mystères de la religion sont :
le mystère de la Sainte-Trinité, le mystère de
l'Incarnation et le mystère de la Rédemption (Catéchisme
des diocèses de France à l'usage du diocèse de
Lille, 1959, p. 69, n° 26).
Ici le mot » mystère » ne désigne pas « ce
qui ne peut pas être compris » . Conformément à
l'enseignement de saint Paul, par mystères, il faut entendre
ce que Dieu nous révèle de lui à travers son dessein
à l'égard de l'humanité qu'il a créée.
Le mystère de la Trinité, affirme que le Dieu Unique
est de toute éternité Père, Fils et Saint-Esprit.
Liée à cette foi, se trouve mentionnée ensuite
l'Incarnation du Fils de Dieu, que nous reconnaissons en Jésus-Christ.
Il est question, enfin, de la Rédemption obtenue par la
mort du Christ en croix pour le salut du monde.
Ces données nous séparent des juifs, des musulmans et
de tous ceux qui croient en un Dieu Unique. Un penseur juif reconnaissait
naguère que la foi en l'Incarnation du Fils de Dieu, donc aussi
en la Trinité, creusait entre le judaïsme et le christianisme
« un abîme infranchissable » . Quant aux musulmans,
qui ont une très grande estime de Jésus, ils ne peuvent
admettre qu'il ait pu mourir crucifié. Ne nous cachons donc pas
ces difficultés, éprouvées par ceux avec lesquels
nous sommes invités à dialoguer. Qui s'en étonnerait ? Affirmer
un Dieu unique en trois personnes, un Dieu qui devient homme, un Sauveur
mis à mort par ceux qu'il était venu sauver, n'est-ce
pas défier la simple raison ? C'est ce qu'affirme pourtant la
foi chrétienne dont je vais essayer de rendre compte.
Le parcours que je vous propose comprend quatre étapes. La première
s'intitulera Dieu a ressuscité Jésus. Il convient
en effet de partir de la foi pascale, car elle se trouve à la
source du christianisme : c'est elle, en particulier, qui permet aux
apôtres de comprendre la véritable identité de Jésus,
ce qui bouleverse les représentations de Dieu, comme nous le
verrons dans le deuxième point : Dieu se révèle
en son Fils devenu homme et serviteur. L'expérience pascale
conduit également les apôtres à concevoir d'une
façon vraiment neuve la vie de Dieu et le salut qu'elle confère ;
ce sera l'objet de la troisième étape : Dieu se donne
dans l'Esprit. Il faudra alors rendre compte du paradoxe essentiel
de la foi chrétienne qui se présente comme un monothéisme
tout en affirmant de Dieu qu'il Père, Fils et Esprit Saint ;
d'où : Le Dieu Unique est Père, Fils et Esprit Saint
.
Ces étapes seront nécessairement brèves, mais
elles permettront d'évoquer, je l'espère, les traits essentiels
de la foi chrétienne en Dieu, ce Dieu unique auxquels adhérent
également, mais autrement, les Juifs et les Musulmans.
1
Dieu a ressuscité Jésus
« Si Christ n'est pas ressuscité des morts, vide alors
est notre message, vide aussi votre foi . » Cette déclaration
de Paul (1 Co 15, 14) s'explique fort bien quand on se rappelle la portée
de la foi en la résurrection des morts.
A l'époque de Jésus, une partie du peuple d'Israël
attendait de la fin des temps une intervention merveilleuse de Dieu
qui ressusciterait les morts. Cette fin des temps, que l'on espérait
proche, verrait l'avènement du salut définitif et, par
la même occasion, l'accomplissement du dessein créateur.
Conformément à l'enseignement de certains prophètes,
ce salut coïnciderait avec le don de l'Esprit de Dieu qui serait
alors communiqué à tout le peuple, dans le cadre d'une
résurrection générale, inaugurant une création
nouvelle. Alors Dieu serait vraiment roi car il serait tout en tous.
A la lumière de cette espérance, on devine aisément
quelle révélation extraordinaire fut pour les disciples
la résurrection de leur maître. Tout à coup, Jésus
fut perçu comme celui en qui Dieu accomplissait son dessein de
salut. De là s'ensuivaient plusieurs conséquences.
Si Jésus est ressuscité d'entre les morts, cela signifie
que les derniers temps sont advenus : la résurrection de Jésus
inaugure la résurrection des morts et l'on ne peut qu'attendre
la suite de l'événement. Voilà pourquoi saint Paul
écrit que le Christ est ressuscité comme « prémices » ou
« premier-né d'entre les morts » .
Si en Jésus ressuscité se réalise le dessein de
salut sur l'humanité, il est également possible d'affirmer
qu'il accomplit les Écritures : il est celui dont ont parlé
la Torah, les Prophètes et les Écrits (voir Lc 24, 27
et 44), il est donc celui en qui Dieu parle de façon plénière
et définitive, c'est-à-dire en qui il se révèle.
Dès lors, il n'est plus suffisant de parler du Dieu d'Abraham,
Isaac et Jacob, ni même du Dieu de l'Exode et du Sinaï :
Dieu est aussi le Dieu qui a ressuscité Jésus.
Ces premières conclusions, notez-le bien, les disciples ne
les déduisent pas seulement de la relecture des Écritures : elles
se fondent sur leur propre expérience. Dispersés par la
peur, ils expérimentent la force du Christ ressuscité
qui les rassemble et transforme des être peureux en ardents témoins,
prêts à donner leur vie pour ce qu'ils annoncent. Cette
force qui leur est donnée est celle qui anima la vie même
de Jésus : elle est celle de l'Esprit, sur laquelle je reviendrai
dans la troisième partie.
Ces significations de l'événement pascal expliquent pourquoi
la foi chrétienne s'est très vite exprimée dans
des formulations où apparaissent étroitement liés
Dieu, le Seigneur ressuscité et l'Esprit. Ainsi, dans les Actes
des Apôtres, les annonces de la foi en la résurrection
ont toutes une structure à trois termes. Au cur de cette
foi se trouve affirmée la résurrection de Jésus
. Mais cet événement s'inscrit dans une histoire de salut
qui a son origine dans le dessein de Dieu concernant l'humanité
. Enfin, troisième temps, cette glorification de Jésus
marque le début d'un temps nouveau, le temps de l'Esprit Saint,
fruit de la pâque du Christ et depuis longtemps objet de la promesse
de Dieu. Désormais il n'est plus possible de parler de l'action
de Dieu en faveur de l'humanité sans évoquer le rôle
central du Christ ni le don de l'Esprit en qui le salut est conféré.
Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que l'on trouve dans
le Nouveau Testament de nombreuses citations où figurent ensemble
Dieu, Jésus Seigneur et l'Esprit car chaque acteur est maintenant
indissociable des deux autres. En voici une que les chrétiens
connaissent bien car elle ouvre souvent la célébration
eucharistique : « La grâce de Jésus notre Seigneur,
l'amour de Dieu le Père et la communion de l'Esprit soit toujours
avec vous » (fin de 2 Co).
Au stade de la proclamation pascale, il n'est pas encore possible de
parler explicitement de foi « trinitaire » , car le rapport
de la trinité à l'unité de Dieu n'occupe pas encore
le centre de la réflexion, celle-ci est en germe. C'est ainsi
que les premiers chrétiens sont parvenus à parler de Jésus
avec des mots qui, de fait, lui confèrent une destinée
qui transcende notre histoire et lui attribuent un statut divin.
2
Dieu qui se révèle en son Fils
devenu homme et serviteur
La résurrection du Christ ne transforme pas seulement la vie
des disciples animés par l'Esprit : elle modifie profondément
le regard qu'ils portent sur Jésus. En effet, puisque le Ressuscité
donne l'Esprit, c'est qu'il partage désormais le pouvoir et la
vie même de Dieu. En ce sens on peut dire qu'il est assis à
sa droite, dans la gloire : « Tout pouvoir m'a été
donné au ciel et sur la terre » , déclare-t-il
aux disciples dans la finale de l'évangile de Matthieu. Ainsi
s'expliquent les titres bibliques que les rédacteurs du Nouveau
Testament attribuent à Jésus, y compris le titre de Seigneur
(Ac 2, 16 ; 10, 36 ; etc.), nom que le Premier Testament réserve
à Dieu, « Nom qui est au-dessus de tout Nom » ,
lit-on dans saint Paul (Ph 2, 9).
L'appellation de Seigneur oriente déjà vers la divinité
du Christ. Peu à peu les apôtres vont découvrir
que Jésus n'est pas seulement Seigneur et Sauveur du fait de
sa résurrection. Si celle-ci accomplit l'ensemble du dessein
de Dieu depuis les origines, Jésus ne peut être étranger
à la création ; son mystère transcende donc notre
histoire : « c'est en lui qu'ont été créées
toutes choses » (Col 1, 16). Comment dès lors ne pas
admettre qu'il demeure avec Dieu de toute éternité, pour
un jour devenir chair et habiter parmi les hommes afin d'y parachever
l'uvre du Créateur ? C'est ce qu'exprime, entre autres,
le début de l'épître aux Hébreux :
Après avoir, à bien des reprises et
de bien des manières, parlé autrefois aux pères
dans les prophètes, Dieu, en la période finale où
nous sommes, nous a parlé à nous en un Fils qu'il a
établi héritier de tout, par qui aussi il a créé
les mondes (voir aussi Col 1, 15-20 et Jn 1, 1-18.).
Quand on admet l'origine divine de Jésus, ses attitudes et les
scandales qu'il a suscités durant sa vie terrestre deviennent
compréhensibles. S'il ose parler, guérir et pardonner
au Nom de Dieu, c'est parce qu'il en a l'autorité. S'il ose appeler
Dieu son Père, comme aucun juif ne le faisait, c'est parce qu'effectivement
il était vraiment son Fils au plus profond de son être.
Dès lors s'opère un renversement total de la conception
de Dieu et du salut. Le Dieu d'Israël, le Dieu qui a ressuscité
Jésus, est désormais reconnu et prié comme un Dieu
Père. Non plus seulement Père de son peuple, du fait de
l'Alliance, mais Père en son éternité même,
dès avant la création du monde. Jésus n'est plus
seulement perçu comme un homme choisi pour préparer, tel
le Messie, l'avènement du Royaume de Dieu : il est annoncé
comme le Fils, vivant totalement de la vie de Dieu, celui en qui et
par qui Dieu lui-même fait sienne la condition humaine. Par le
Fils, le Très-haut se fait proche, Emmanuel, c'est-à-dire
« Dieu-avec-nous » . Ainsi se trouve posée cette affirmation
inouïe de la foi chrétienne : par l'incarnation de son Fils
Dieu a épousé l'humanité.
Mais il y a plus : au sein de cette humanité, le Fils de Dieu
a choisi d'occuper la dernière place, celle d'un rejeté,
d'un supplicié qui supplie Dieu, mais dont l'appel reste sans
réponse. La révélation de Dieu en son Fils est
allée jusque là. Certains se sont inquiétés
de ce mutisme de Dieu au calvaire. En réalité, ce silence
fait partie intégrante de sa révélation.
Parce que Jésus est « l'image du Dieu invisible »,
nous sommes invités, devant sa croix, non à nous scandaliser
mais à admirer l'amour de Dieu qui s'y manifeste en rejoignant
les êtres les plus désespérés. Ce n'est pas
que Dieu ait renoncé à sa puissance, bien au contraire :
il ne met aucune limite à la puissance de son amour. Si Dieu
était intervenu au calvaire pour délivrer Jésus,
il se serait placé du côté des forts. Dieu ne s'est
pas imposé parce qu'il est amour, et l'amour, nous le savons,
ne s'impose pas, il ne peut que se proposer et même s'exposer.
C'est cet amour que révèle la façon dont Jésus
meurt, comme l'a bien compris saint Marc dans son récit de la
passion. Dans le don que Jésus fait de sa vie sur la croix, l'évangéliste
discerne l'accomplissement de la mission de Jésus, destinée
à révéler l'amour de Dieu pour tous les hommes.
C'est la raison pour laquelle, toujours selon Marc, un centurion païen
se convertit à ce moment-là. Grâce au Christ qui
se donne, parce qu'il est identifié sur la croix à tous
ceux qui crient vers le ciel au cur de la plus grande détresse
dans la détresse, le centurion découvre qu'en lui se manifeste
un Dieu qui aime, un Dieu qui a envoyé son Fils pour dire son
amour à tout homme, qu'il soit juif ou païen :
Voyant comment il avait expiré [ non pas voyant
qu'il avait expiré, comme on le traduit parfois, mais voyant
comment il avait expiré, c'est-à-dire en
criant ], le centurion qui se tenait en face de lui s'écria :
« Vraiment cet homme était Fils de Dieu ! » (Mc
15, 39).
Oui, celui qui meurt est bien le Fils en qui se révèle
un Dieu qui aime. On attendait un Dieu qui châtie, voici un Dieu
qui pardonne ; un Dieu qui glorifie la Loi et le Temple, et voici un
Dieu qui s'ouvre aux exclus, y compris les païens, exclus de la
religion. On attendait un Dieu imposant sa puissance, et celui qui se
présente en son nom se trouve s'offre sans défense au
risque d'être rejeté, comme cela est arrivé. Telle
est la révélation subversive de Dieu, proposée
par Jésus le Fils qui se reçoit du Père et s'en
remet à lui dans la nuit.
La foi pascale a fait percevoir qui était Jésus : il
est celui en qui Dieu accomplit son dessein de salut ; il est le Fils
en qui Dieu se révèle. Enfin, elle jette une vive lumière
sur le drame de la croix. Celle-ci ne désavoue pas Jésus
mais lui permet de mener à son terme sa mission révélatrice
et salvatrice : Dieu est Amour, un Amour qu'il partage de toute éternité
avec son Fils, un Amour qu'il est venu manifester parmi nous afin de
nous le communiquer.
Cette foi pascale n'a pas seulement renouvelé le regard que
les disciples portaient sur Dieu et sur Jésus. Elle les a eux-mêmes
transformés grâce au don de l'Esprit, ce qui les conduit
à une nouvelle découverte, concernant l'être même
de Dieu.
3
Dieu qui se donne dans l'Esprit
Les disciples n'ont pas décelé en un seul jour toutes
les facettes du mystère de la résurrection du Christ.
Comme en témoigne la finale des quatre évangiles, il leur
fallut du temps pour que leur cur et leur intelligence se fassent
à une telle révélation. Ce fut le travail de l'Esprit
en eux.
Au moment de la Passion de Jésus, les apôtres avaient
fui, et les voilà maintenant rassemblés. Ils étaient
morts de peur, enfermés au Cénacle dans la crainte, tous
verrous tirés, et bientôt nous les retrouvons sur les routes,
défiant les dirigeants hostiles, parlant aux foules et passant
les frontières pour rejoindre les extrémités de
la terre, ce que Jésus lui-même n'avait pas fait ! Bien
plus, ils font leur son enseignement. Sa compassion, son pardon comme
ses miracles retrouvent vie dans leurs paroles et leurs gestes. Pourquoi
cela ? Parce que le Christ ressuscité leur a donné son
Esprit : telle est la source de leur nouvelle naissance comme personnes
et comme groupe, comme corps.
C'est du sein même de ce qui leur arrive et les transforme qu'ils
découvrent la réalité de la résurrection
du Christ et se mettent à l'annoncer. Même s'il demeure
caché, Jésus est bien de nouveau vivant, et ils ont reçu
de lui la force de son Esprit qui, après leur abandon et leur
dispersion, les rassemble et les fait revivre. Le Christ est bien ressuscité,
car sa vie les anime, sa Parole est devenue la leur, et son uvre
se poursuit grâce à eux. Et voici que l'amour qui brûlait
le cur de leur Maître les embrase à leur tour, au
point qu'ils mettent tout en commun et sont disposés à
donner leur vie, comme Jésus.
Les disciples découvrent ainsi que Dieu ne s'est pas seulement
manifesté à eux en Jésus qu'ils ont suivi, ils
expérimentent maintenant qu'il se communique à eux,
mieux : en eux. C'est ainsi qu'il découvrent qui est en
Dieu l'Esprit Saint : il est Dieu lui-même, venant les habiter,
les faisant vivre de Jésus. Il est celui-là même
qui prononce en leur cur le nom par lequel le Fils s'adressait
à Dieu, « Abba, Père » (Mc 14, 36 ;
Ga 4, 6 ; Rm 8, 15). Il les assimile à ce point au Christ, que
sa prière filiale devient la leur, avec ses mots mêmes.
Cette évocation de l'Esprit Saint n'est pas pour les disciples
une autre façon de parler de Dieu, comme c'était le cas
dans le Premier Testament. Dans les écrits apostoliques, l'Esprit
a un rôle spécifique, clairement distinct de celui du Père
et du Fils. Voilà pourquoi on en est venu à parler de
lui comme de quelqu'un : il implore, il gémit, il rend témoignage,
il parle dans l'Écriture et dans l'Église, il distribue
les dons (Rm 8, 16. 26 ; 1 Co 12, 11 ; He 3, 7 ; 1 Tm 4, 1 etc.). Dans
le discours après la Cène de l'évangile de Jean,
des noms propres lui sont attribués : « Esprit de vérité »
et « Paraclet » (avocat, défenseur). On lui applique
même le vocabulaire qui, ailleurs, concerne Jésus : il
enseigne, témoigne, rend gloire, dit la vérité.
L'Esprit n'est pas identique au Fils, mais il réalise dans la
communauté ce que le Christ avait fait avec son groupe pendant
son parcours terrestre. (« Il recevra ce qui est à moi
et vous le communiquera » , Jn 16, 14). Ainsi, l'Esprit est
Dieu-même, en tant qu'il donne aux hommes la capacité d'accueillir
la révélation du Fils qui leur permet d'accéder
au Père.
L'expérience pascale qui révèle aux disciples
l'origine du mystère du Christ - de toute éternité
il est le Fils du Père - , les mène donc aussi à
la découverte du mystère de l'Esprit. Celui-ci appartient
à la vie même de Dieu. Il n'est ni le Père, ni le
Fils, mais, venant du Père, il est expression de sa vie et de
l'amour qui l'unit au Fils. Il est leur lien, comme l'a exposé
saint Augustin, leur Nous, comme disent aujourd'hui les théologiens.
Telles sont, très rapidement esquissées, les perspectives
que les écrits apostoliques ouvrent sur le mystère de
Dieu, confessé par les chrétiens : Dieu est communion
du Père, du Fils et de l'Esprit. Cette révélation
rompt avec le judaïsme où pourtant elle s'enracine, elle
paraît même s'opposer au monothéisme. Il est donc
nécessaire de manifester maintenant en quoi elle demeure fidèle
au monothéisme biblique ; c'est la dernière étape.
4
Le Dieu unique est
Père, Fils et Saint Esprit
Dans ce dernier développement, je désire faire comprendre
que la foi trinitaire n'est pas un complément apporté
de l'extérieur au monothéisme : elle en propose une formulation
originale. Pour le comprendre, partons des trois mots avec lesquels
saint Jean résume toute la révélation dont le Christ
a témoigné jusque dans sa mort : « Dieu est amour »
(I Jn 4, 8 et 16).
Parler d'amour c'est parler de communication, de don de soi dans le
respect et pour le bonheur de l'autre, car celui qui aime veut que l'autre
vive en plénitude et désire son bonheur. Dès lors,
si Dieu est amour, il ne peut se révéler que sous la forme
du don. Comme nous l'avons vu, cela s'est réalisé en Jésus-Christ
et grâce à l'Esprit : parce qu'il est Amour, quand il nous
a parlé par son Fils, Dieu s'est manifesté à nous
comme une vie qui se donne. Mais il fallait encore que ce don nous atteigne,
qu'il parvienne aux extrémités de la terre et traverse
les siècles. C'est ce que réalise l'Esprit qui aujourd'hui
nous incorpore au Fils avec qui nous sommes placés en présence
du Père.
Ce faisant, Dieu ne s'épuise pas dans l'histoire. Il ne meurt
pas comme Dieu en Jésus-Christ, ainsi qu'on a pu l'écrire
il y a une trentaine d'années lorsque soufflait en bourrasque
le vent de la sécularisation. Car Jésus, « Dieu
avec nous » s'adresse au Père comme à un Tu. De même
l'Esprit, » Dieu en nous », ne se substitue pas à
Jésus ressuscité, il nous incorpore à lui. Sans
le Père et l'Esprit, Jésus n'est plus qu'un homme ordinaire,
il ne peut être notre sauveur. Sans le Fils et l'Esprit, le Père
invisible demeure à jamais un Dieu inconnu. Sans le Fils et le
Père, qui est sa source, l'Esprit n'est pas donné.
Dieu est Père, Fils et Esprit. Quand les chrétiens confessent
le Dieu Un, ils désignent cette communion. Pour eux, l'Unité
de Dieu n'est donc pas mathématique mais relationnelle : elle
est l'expression d'une parfaite communion dans l'Amour. Dieu est Un
non pas bien qu'il soit Trinité, mais parce qu'il
est Trinité !
Ainsi se précise l'originalité du monothéisme
chrétien. Dieu est le Saint, le Parfait, l'origine absolue, et
il n'a besoin de personne pour l'être. Cela, tous les monothéistes
l'affirment. Mais, au nom de leur foi trinitaire, les chrétiens
ajoutent : Dieu n'a pas besoin des hommes pour être aimé,
connu, glorifié. Pour nous, créatures, aimer c'est tout
à la fois donner et recevoir parce que nous avons besoin de nous
prolonger en d'autres afin de dépasser les limites de notre solitude.
Dieu, lui, n'a pas besoin de cet élargissement de lui-même
pour aimer, se donner, recevoir, pour dire Je à un Tu, pour dire
Nous. De lui-même, il est Père d'un Fils en qui il a toute
sa joie, car il lui donne tout. Et la joie du Fils est de se recevoir
du Père et de faire sa volonté. Pour nous, aimer c'est
vivre de la quête de l'autre et du don à l'autre, et cette
soif creuse notre cur : nous voudrions aimer l'autre comme si
nous n'avions qu'un seul cur, mais cela nous est impossible. Dieu,
lui, aime ainsi. L'humanité ne lui est pas nécessaire
pour être aimé, et l'amour mutuel du Père et du
Fils est parfait : ils vivent du même amour, avec un même
cur qui est l'Esprit Saint.
Dès lors est mise en évidence la liberté souveraine
et l'absolue gratuité de l'Amour de Dieu et de sa Création :
le Tout Autre peut se suffire à lui-même ; s'il crée
l'humanité ce ne peut être que pour lui partager son bonheur
d'aimer, pour l'introduire dans sa propre vie qui est communion. Voilà
pourquoi, en Jésus et par l'Esprit, il est devenu le Tout proche.
Cette foi ouvre aux croyants des perspectives étonnantes. Si
Dieu crée dans la gratuité la plus absolue, et s'il est
en lui-même amour, cela signifie qu'il crée uniquement
pour se donner. Dès lors, la création n'est plus perçue
comme vouée définitivement à la mort mais comme
appelée au partage de la vie de Dieu. Ma mort ne sera donc pas
mon anéantissement. Dans la foi, je puis la considérer
comme le moment de ma naissance définitive, où s'accomplira
pleinement la créature que je suis, car je pourrai me donner
totalement au Dieu qui m'a fait et qui veut se donner à moi.
C'est dans cet esprit que les croyants sont invités à
vivre dès maintenant.
Conclusion
Pour conclure cette conférence, je vous propose deux remarques. Je
voudrais d'abord souligner que les aspects originaux de la foi des chrétiens
en Dieu permettent de dégager trois traits que toute existence
chrétienne est appelée à manifester.
-
Parce que la foi au Dieu Trinité met en valeur l'absolue
gratuité de la création de Dieu et du don qu'il nous
fait de lui-même, les chrétiens sont invités
à recevoir leur vie comme une grâce, comme l'expression
d'un amour. Ceci les invite à vivre et à se donner
gratuitement. On retrouve là une grande leçon de l'existence
de Jésus : vivre c'est se donner, sans retour.
-
Parce que le Fils de Dieu a fait sienne notre condition humaine,
nous sommes tous devenus frères : en Jésus, notre
aîné, nous sommes fils d'un même Père.
Telle est l'insigne dignité de tout homme, telle est notre
parenté avec chacun, quel qu'il soit.
-
Parce que Dieu nous aime, il se propose à nous sans s'imposer,
comme en témoigne la mort de Jésus en croix. Il nous
invite ainsi à la liberté et à la responsabilité.
La création et nos frères nous sont confiés.
Il nous revient de nous montrer dignes d'une telle confiance.
Ma seconde et ultime remarque renoue avec mon commencement. La communion
du Père, du Fils et de l'Esprit forme l'unité de Dieu ;
celle-ci n'exclut donc pas les différences, elle les inclut.
Dieu est ne craint donc ni les différences, ni l'altérité :
il est ouvert, voilà pourquoi il crée. Cela nous situe
bien dans le contexte d'un dialogue interreligieux et nous invite à
aller à la rencontre des autres, sans crainte de nous perdre.
par le fr. Bernard Rey op
Chalon sur Saône, 23 mai 2000
 
version 1.0 - © Copyrights DOMUNI
2003 - tous droits réservés
biblio.domuni.org
|