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Bernard REY

Dieu selon les chrétiens

La Trinité, icône, XIVe s., Galerie Tetrakov, Moscou

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QUESTIONS HUMAINES
QUESTIONS CHRÉTIENNES

Dieu selon les chrétiens

ous vivons aujourd'hui dans des sociétés de plus en plus pluriculturelles et multireligieuses où il est important que se développe un dialogue entre les diverses Religions : c'est pour l'avenir un indéniable facteur de paix. Ce dialogue a ses exigences car deux dangers le menacent. Le relativisme qui consisterait à penser qu'il n'est plus tellement important d'approfondir sa propre foi puisque, comme on dit, «  toutes les religions se valent » . L'autre danger est le syncrétisme, qui consiste à édifier son propre système de croyances en empruntant à diverses traditions des éléments qui semblent convenir à notre mieux être ; vous le savez, les sectes sont habiles à proposer ce type de « dieu prêt à porter » [allusion à la conférence du 3 mai, présentant les « Multiples visages de Dieu dans notre contexte culturel » ].

Le dialogue entre les Religions ne peut donc se contenter d'à-peu-près. Non seulement il demande une écoute de l'autre - non pour le convertir mais pour bien le comprendre -, mais il exige aussi que chacun soit clairement situé dans sa propre foi. C'est dans cet esprit que je désire vous parler non pas du « Dieu des chrétiens » , car nul n'est propriétaire de Dieu, mais de « Dieu selon les chrétiens » .

Avec le judaïsme et l'islam, le christianisme partage des données de foi essentielles : Dieu est Unique, il est le Créateur du ciel et de la terre, il est Dieu juste et miséricordieux, il est un Dieu qui a parlé aux hommes par des prophètes et ne cesse de s'adresser à eux dans des Écritures, un Dieu qui aime et veut le bonheur de l'humanité ; tous trois se réclament d'Abraham, le père des croyants. Mais il existe aussi entre eux des différences fondamentales. Or, paradoxalement, ce sont ces différences qui permettent à chacun de se situer au regard des autres.

Les différences fondamentales qui spécifient la confession de foi chrétienne sont clairement énoncées par ce que l'on appelait jadis « les principaux mystères de la Religion » . (Remarquez en passant que l'on parlait alors de « la » Religion, comme s'il ne pouvait exister d'autres religions que la religion chrétienne, pour ne pas dire catholique !). Voici ce qu'on pouvait lire encore en 1959 dans le Catéchisme des diocèses de France :

    Les principaux mystères de la religion sont : le mystère de la Sainte-Trinité, le mystère de l'Incarnation et le mystère de la Rédemption (Catéchisme des diocèses de France à l'usage du diocèse de Lille, 1959, p. 69, n° 26).

Ici le mot »  mystère » ne désigne pas « ce qui ne peut pas être compris » . Conformément à l'enseignement de saint Paul, par mystères, il faut entendre ce que Dieu nous révèle de lui à travers son dessein à l'égard de l'humanité qu'il a créée. Le mystère de la Trinité, affirme que le Dieu Unique est de toute éternité Père, Fils et Saint-Esprit. Liée à cette foi, se trouve mentionnée ensuite l'Incarnation du Fils de Dieu, que nous reconnaissons en Jésus-Christ. Il est question, enfin, de la Rédemption obtenue par la mort du Christ en croix pour le salut du monde.

Ces données nous séparent des juifs, des musulmans et de tous ceux qui croient en un Dieu Unique. Un penseur juif reconnaissait naguère que la foi en l'Incarnation du Fils de Dieu, donc aussi en la Trinité, creusait entre le judaïsme et le christianisme « un abîme infranchissable » . Quant aux musulmans, qui ont une très grande estime de Jésus, ils ne peuvent admettre qu'il ait pu mourir crucifié. Ne nous cachons donc pas ces difficultés, éprouvées par ceux avec lesquels nous sommes invités à dialoguer. Qui s'en étonnerait ? Affirmer un Dieu unique en trois personnes, un Dieu qui devient homme, un Sauveur mis à mort par ceux qu'il était venu sauver, n'est-ce pas défier la simple raison ? C'est ce qu'affirme pourtant la foi chrétienne dont je vais essayer de rendre compte.

Le parcours que je vous propose comprend quatre étapes. La première s'intitulera Dieu a ressuscité Jésus. Il convient en effet de partir de la foi pascale, car elle se trouve à la source du christianisme : c'est elle, en particulier, qui permet aux apôtres de comprendre la véritable identité de Jésus, ce qui bouleverse les représentations de Dieu, comme nous le verrons dans le deuxième point : Dieu se révèle en son Fils devenu homme et serviteur. L'expérience pascale conduit également les apôtres à concevoir d'une façon vraiment neuve la vie de Dieu et le salut qu'elle confère ; ce sera l'objet de la troisième étape : Dieu se donne dans l'Esprit. Il faudra alors rendre compte du paradoxe essentiel de la foi chrétienne qui se présente comme un monothéisme tout en affirmant de Dieu qu'il Père, Fils et Esprit Saint ; d'où : Le Dieu Unique  est Père, Fils et Esprit Saint .

Ces étapes seront nécessairement brèves, mais elles permettront d'évoquer, je l'espère, les traits essentiels de la foi chrétienne en Dieu, ce Dieu unique auxquels adhérent également, mais autrement, les Juifs et les Musulmans.

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Dieu a ressuscité Jésus

« Si Christ n'est pas ressuscité des morts, vide alors est notre message, vide aussi votre foi . » Cette déclaration de Paul (1 Co 15, 14) s'explique fort bien quand on se rappelle la portée de la foi en la résurrection des morts.

A l'époque de Jésus, une partie du peuple d'Israël attendait de la fin des temps une intervention merveilleuse de Dieu qui ressusciterait les morts. Cette fin des temps, que l'on espérait proche, verrait l'avènement du salut définitif et, par la même occasion, l'accomplissement du dessein créateur. Conformément à l'enseignement de certains prophètes, ce salut coïnciderait avec le don de l'Esprit de Dieu qui serait alors communiqué à tout le peuple, dans le cadre d'une résurrection générale, inaugurant une création nouvelle. Alors Dieu serait vraiment roi car il serait tout en tous.

A la lumière de cette espérance, on devine aisément quelle révélation extraordinaire fut pour les disciples la résurrection de leur maître. Tout à coup, Jésus fut perçu comme celui en qui Dieu accomplissait son dessein de salut. De là s'ensuivaient plusieurs conséquences.

Si Jésus est ressuscité d'entre les morts, cela signifie que les derniers temps sont advenus : la résurrection de Jésus inaugure la résurrection des morts et l'on ne peut qu'attendre la suite de l'événement. Voilà pourquoi saint Paul écrit que le Christ est ressuscité comme « prémices » ou « premier-né d'entre les morts » .

Si en Jésus ressuscité se réalise le dessein de salut sur l'humanité, il est également possible d'affirmer qu'il accomplit les Écritures : il est celui dont ont parlé la Torah, les Prophètes et les Écrits (voir Lc 24, 27 et 44), il est donc celui en qui Dieu parle de façon plénière et définitive, c'est-à-dire en qui il se révèle. Dès lors, il n'est plus suffisant de parler du Dieu d'Abraham, Isaac et Jacob, ni même du Dieu de l'Exode et du Sinaï : Dieu est aussi le Dieu qui a ressuscité Jésus.

Ces premières conclusions, notez-le bien, les disciples ne les déduisent pas seulement de la relecture des Écritures : elles se fondent sur leur propre expérience. Dispersés par la peur, ils expérimentent la force du Christ ressuscité qui les rassemble et transforme des être peureux en ardents témoins, prêts à donner leur vie pour ce qu'ils annoncent. Cette force qui leur est donnée est celle qui anima la vie même de Jésus : elle est celle de l'Esprit, sur laquelle je reviendrai dans la troisième partie.  

Ces significations de l'événement pascal expliquent pourquoi la foi chrétienne s'est très vite exprimée dans des formulations où apparaissent étroitement liés Dieu, le Seigneur ressuscité et l'Esprit. Ainsi, dans les Actes des Apôtres, les annonces de la foi en la résurrection ont toutes une structure à trois termes. Au cœur de cette foi se trouve affirmée la résurrection de Jésus . Mais cet événement s'inscrit dans une histoire de salut qui a son origine dans le dessein de Dieu concernant l'humanité . Enfin, troisième temps, cette glorification de Jésus marque le début d'un temps nouveau, le temps de l'Esprit Saint, fruit de la pâque du Christ et depuis longtemps objet de la promesse de Dieu. Désormais il n'est plus possible de parler de l'action de Dieu en faveur de l'humanité sans évoquer le rôle central du Christ ni le don de l'Esprit en qui le salut est conféré. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que l'on trouve dans le Nouveau Testament de nombreuses citations où figurent ensemble Dieu, Jésus Seigneur et l'Esprit car chaque acteur est maintenant indissociable des deux autres. En voici une que les chrétiens connaissent bien car elle ouvre souvent la célébration eucharistique : « La grâce de Jésus notre Seigneur, l'amour de Dieu le Père et la communion de l'Esprit soit toujours avec vous » (fin de 2 Co).

Au stade de la proclamation pascale, il n'est pas encore possible de parler explicitement de foi « trinitaire » , car le rapport de la trinité à l'unité de Dieu n'occupe pas encore le centre de la réflexion, celle-ci est en germe. C'est ainsi que les premiers chrétiens sont parvenus à parler de Jésus avec des mots qui, de fait, lui confèrent une destinée qui transcende notre histoire et lui attribuent un statut divin.

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Dieu qui se révèle en son Fils
devenu homme et serviteur 

La résurrection du Christ ne transforme pas seulement la vie des disciples animés par l'Esprit : elle modifie profondément le regard qu'ils portent sur Jésus. En effet, puisque le Ressuscité donne l'Esprit, c'est qu'il partage désormais le pouvoir et la vie même de Dieu. En ce sens on peut dire qu'il est assis à sa droite, dans la gloire : « Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre » , déclare-t-il aux disciples dans la finale de l'évangile de Matthieu. Ainsi s'expliquent les titres bibliques que les rédacteurs du Nouveau Testament attribuent à Jésus, y compris le titre de Seigneur (Ac 2, 16 ; 10, 36 ; etc.), nom que le Premier Testament réserve à Dieu, « Nom qui est au-dessus de tout Nom » , lit-on dans saint Paul (Ph 2, 9).

L'appellation de Seigneur oriente déjà vers la divinité du Christ. Peu à peu les apôtres vont découvrir que Jésus n'est pas seulement Seigneur et Sauveur du fait de sa résurrection. Si celle-ci accomplit l'ensemble du dessein de Dieu depuis les origines, Jésus ne peut être étranger à la création ; son mystère transcende donc notre histoire : « c'est en lui qu'ont été créées toutes choses  » (Col 1, 16). Comment dès lors ne pas admettre qu'il demeure avec Dieu de toute éternité, pour un jour devenir chair et habiter parmi les hommes afin d'y parachever l'œuvre du Créateur ? C'est ce qu'exprime, entre autres, le début de l'épître aux Hébreux :

    Après avoir, à bien des reprises et de bien des manières, parlé autrefois aux pères dans les prophètes, Dieu, en la période finale où nous sommes, nous a parlé à nous en un Fils qu'il a établi héritier de tout, par qui aussi il a créé les mondes (voir aussi Col 1, 15-20 et Jn 1, 1-18.).

Quand on admet l'origine divine de Jésus, ses attitudes et les scandales qu'il a suscités durant sa vie terrestre deviennent compréhensibles. S'il ose parler, guérir et pardonner au Nom de Dieu, c'est parce qu'il en a l'autorité. S'il ose appeler Dieu son Père, comme aucun juif ne le faisait, c'est parce qu'effectivement il était vraiment son Fils au plus profond de son être. Dès lors s'opère un renversement total de la conception de Dieu et du salut. Le Dieu d'Israël, le Dieu qui a ressuscité Jésus, est désormais reconnu et prié comme un Dieu Père. Non plus seulement Père de son peuple, du fait de l'Alliance, mais Père en son éternité même, dès avant la création du monde. Jésus n'est plus seulement perçu comme un homme choisi pour préparer, tel le Messie, l'avènement du Royaume de Dieu : il est annoncé comme le Fils, vivant totalement de la vie de Dieu, celui en qui et par qui Dieu lui-même fait sienne la condition humaine. Par le Fils, le Très-haut se fait proche, Emmanuel, c'est-à-dire « Dieu-avec-nous » . Ainsi se trouve posée cette affirmation inouïe de la foi chrétienne : par l'incarnation de son Fils Dieu a épousé l'humanité.

Mais il y a plus : au sein de cette humanité, le Fils de Dieu a choisi d'occuper la dernière place, celle d'un rejeté, d'un supplicié qui supplie Dieu, mais dont l'appel reste sans réponse. La révélation de Dieu en son Fils est allée jusque là. Certains se sont inquiétés de ce mutisme de Dieu au calvaire. En réalité, ce silence fait partie intégrante de sa révélation.

Parce que Jésus est « l'image du Dieu invisible », nous sommes invités, devant sa croix, non à nous scandaliser mais à admirer l'amour de Dieu qui s'y manifeste en rejoignant les êtres les plus désespérés. Ce n'est pas que Dieu ait renoncé à sa puissance, bien au contraire : il ne met aucune limite à la puissance de son amour. Si Dieu était intervenu au calvaire pour délivrer Jésus, il se serait placé du côté des forts. Dieu ne s'est pas imposé parce qu'il est amour, et l'amour, nous le savons, ne s'impose pas, il ne peut que se proposer et même s'exposer. C'est cet amour que révèle la façon dont Jésus meurt, comme l'a bien compris saint Marc dans son récit de la passion. Dans le don que Jésus fait de sa vie sur la croix, l'évangéliste discerne l'accomplissement de la mission de Jésus, destinée à révéler l'amour de Dieu pour tous les hommes. C'est la raison pour laquelle, toujours selon Marc, un centurion païen se convertit à ce moment-là. Grâce au Christ qui se donne, parce qu'il est identifié sur la croix à tous ceux qui crient vers le ciel au cœur de la plus grande détresse dans la détresse, le centurion découvre qu'en lui se manifeste un Dieu qui aime, un Dieu qui a envoyé son Fils pour dire son amour à tout homme, qu'il soit juif ou païen :

    Voyant comment il avait expiré [ non pas voyant qu'il avait expiré, comme on le traduit parfois, mais voyant comment il avait expiré, c'est-à-dire en criant ], le centurion qui se tenait en face de lui s'écria : « Vraiment cet homme était Fils de Dieu !  » (Mc 15, 39).

Oui, celui qui meurt est bien le Fils en qui se révèle un Dieu qui aime. On attendait un Dieu qui châtie, voici un Dieu qui pardonne ; un Dieu qui glorifie la Loi et le Temple, et voici un Dieu qui s'ouvre aux exclus, y compris les païens, exclus de la religion. On attendait un Dieu imposant sa puissance, et celui qui se présente en son nom se trouve s'offre sans défense au risque d'être rejeté, comme cela est arrivé. Telle est la révélation subversive de Dieu, proposée par Jésus le Fils qui se reçoit du Père et s'en remet à lui dans la nuit.

La foi pascale a fait percevoir qui était Jésus : il est celui en qui Dieu accomplit son dessein de salut ; il est le Fils en qui Dieu se révèle. Enfin, elle jette une vive lumière sur le drame de la croix. Celle-ci ne désavoue pas Jésus mais lui permet de mener à son terme sa mission révélatrice et salvatrice : Dieu est Amour, un Amour qu'il partage de toute éternité avec son Fils, un Amour qu'il est venu manifester parmi nous afin de nous le communiquer.

Cette foi pascale n'a pas seulement renouvelé le regard que les disciples portaient sur Dieu et sur Jésus. Elle les a eux-mêmes transformés grâce au don de l'Esprit, ce qui les conduit à une nouvelle découverte, concernant l'être même de Dieu.

3
Dieu qui se donne dans l'Esprit

Les disciples n'ont pas décelé en un seul jour toutes les facettes du mystère de la résurrection du Christ. Comme en témoigne la finale des quatre évangiles, il leur fallut du temps pour que leur cœur et leur intelligence se fassent à une telle révélation. Ce fut le travail de l'Esprit en eux.

Au moment de la Passion de Jésus, les apôtres avaient fui, et les voilà maintenant rassemblés. Ils étaient morts de peur, enfermés au Cénacle dans la crainte, tous verrous tirés, et bientôt nous les retrouvons sur les routes, défiant les dirigeants hostiles, parlant aux foules et passant les frontières pour rejoindre les extrémités de la terre, ce que Jésus lui-même n'avait pas fait ! Bien plus, ils font leur son enseignement. Sa compassion, son pardon comme ses miracles retrouvent vie dans leurs paroles et leurs gestes. Pourquoi cela ? Parce que le Christ ressuscité leur a donné son Esprit : telle est la source de leur nouvelle naissance comme personnes et comme groupe, comme corps.

C'est du sein même de ce qui leur arrive et les transforme qu'ils découvrent la réalité de la résurrection du Christ et se mettent à l'annoncer. Même s'il demeure caché, Jésus est bien de nouveau vivant, et ils ont reçu de lui la force de son Esprit qui, après leur abandon et leur dispersion, les rassemble et les fait revivre. Le Christ est bien ressuscité, car sa vie les anime, sa Parole est devenue la leur, et son œuvre se poursuit grâce à eux. Et voici que l'amour qui brûlait le cœur de leur Maître les embrase à leur tour, au point qu'ils mettent tout en commun et sont disposés à donner leur vie, comme Jésus.

Les disciples découvrent ainsi que Dieu ne s'est pas seulement manifesté à eux en Jésus qu'ils ont suivi, ils expérimentent maintenant qu'il se communique à eux, mieux : en eux. C'est ainsi qu'il découvrent qui est en Dieu l'Esprit Saint : il est Dieu lui-même, venant les habiter, les faisant vivre de Jésus. Il est celui-là même qui prononce en leur cœur le nom par lequel le Fils s'adressait à Dieu, « Abba, Père »  (Mc 14, 36 ; Ga 4, 6 ; Rm 8, 15). Il les assimile à ce point au Christ, que sa prière filiale devient la leur, avec ses mots mêmes.

Cette évocation de l'Esprit Saint n'est pas pour les disciples une autre façon de parler de Dieu, comme c'était le cas dans le Premier Testament. Dans les écrits apostoliques, l'Esprit a un rôle spécifique, clairement distinct de celui du Père et du Fils. Voilà pourquoi on en est venu à parler de lui comme de quelqu'un : il implore, il gémit, il rend témoignage, il parle dans l'Écriture et dans l'Église, il distribue les dons (Rm 8, 16. 26 ; 1 Co 12, 11 ; He 3, 7 ; 1 Tm 4, 1 etc.). Dans le discours après la Cène de l'évangile de Jean, des noms propres lui sont attribués : « Esprit de vérité » et « Paraclet » (avocat, défenseur). On lui applique même le vocabulaire qui, ailleurs, concerne Jésus : il enseigne, témoigne, rend gloire, dit la vérité. L'Esprit n'est pas identique au Fils, mais il réalise dans la communauté ce que le Christ avait fait avec son groupe pendant son parcours terrestre. (« Il recevra ce qui est à moi et vous le communiquera » , Jn 16, 14). Ainsi, l'Esprit est Dieu-même, en tant qu'il donne aux hommes la capacité d'accueillir la révélation du Fils qui leur permet d'accéder au Père.

L'expérience pascale qui révèle aux disciples l'origine du mystère du Christ - de toute éternité il est le Fils du Père - , les mène donc aussi à la découverte du mystère de l'Esprit. Celui-ci appartient à la vie même de Dieu. Il n'est ni le Père, ni le Fils, mais, venant du Père, il est expression de sa vie et de l'amour qui l'unit au Fils. Il est leur lien, comme l'a exposé saint Augustin, leur Nous, comme disent aujourd'hui les théologiens.

Telles sont, très rapidement esquissées, les perspectives que les écrits apostoliques ouvrent sur le mystère de Dieu, confessé par les chrétiens : Dieu est communion du Père, du Fils et de l'Esprit. Cette révélation rompt avec le judaïsme où pourtant elle s'enracine, elle paraît même s'opposer au monothéisme. Il est donc nécessaire de manifester maintenant en quoi elle demeure fidèle au monothéisme biblique ; c'est la dernière étape.

4
Le Dieu unique est
Père, Fils et Saint Esprit

Dans ce dernier développement, je désire faire comprendre que la foi trinitaire n'est pas un complément apporté de l'extérieur au monothéisme : elle en propose une formulation originale. Pour le comprendre, partons des trois mots avec lesquels saint Jean résume toute la révélation dont le Christ a témoigné jusque dans sa mort : « Dieu est amour » (I Jn 4, 8 et 16).

Parler d'amour c'est parler de communication, de don de soi dans le respect et pour le bonheur de l'autre, car celui qui aime veut que l'autre vive en plénitude et désire son bonheur. Dès lors, si Dieu est amour, il ne peut se révéler que sous la forme du don. Comme nous l'avons vu, cela s'est réalisé en Jésus-Christ et grâce à l'Esprit : parce qu'il est Amour, quand il nous a parlé par son Fils, Dieu s'est manifesté à nous comme une vie qui se donne. Mais il fallait encore que ce don nous atteigne, qu'il parvienne aux extrémités de la terre et traverse les siècles. C'est ce que réalise l'Esprit qui aujourd'hui nous incorpore au Fils avec qui nous sommes placés en présence du Père.

Ce faisant, Dieu ne s'épuise pas dans l'histoire. Il ne meurt pas comme Dieu en Jésus-Christ, ainsi qu'on a pu l'écrire il y a une trentaine d'années lorsque soufflait en bourrasque le vent de la sécularisation. Car Jésus, «  Dieu avec nous » s'adresse au Père comme à un Tu. De même l'Esprit, »  Dieu en nous », ne se substitue pas à Jésus ressuscité, il nous incorpore à lui. Sans le Père et l'Esprit, Jésus n'est plus qu'un homme ordinaire, il ne peut être notre sauveur. Sans le Fils et l'Esprit, le Père invisible demeure à jamais un Dieu inconnu. Sans le Fils et le Père, qui est sa source, l'Esprit n'est pas donné.

Dieu est Père, Fils et Esprit. Quand les chrétiens confessent le Dieu Un, ils désignent cette communion. Pour eux, l'Unité de Dieu n'est donc pas mathématique mais relationnelle : elle est l'expression d'une parfaite communion dans l'Amour. Dieu est Un non pas bien qu'il soit Trinité, mais parce qu'il est Trinité !

Ainsi se précise l'originalité du monothéisme chrétien. Dieu est le Saint, le Parfait, l'origine absolue, et il n'a besoin de personne pour l'être. Cela, tous les monothéistes l'affirment. Mais, au nom de leur foi trinitaire, les chrétiens ajoutent : Dieu n'a pas besoin des hommes pour être aimé, connu, glorifié. Pour nous, créatures, aimer c'est tout à la fois donner et recevoir parce que nous avons besoin de nous prolonger en d'autres afin de dépasser les limites de notre solitude. Dieu, lui, n'a pas besoin de cet élargissement de lui-même pour aimer, se donner, recevoir, pour dire Je à un Tu, pour dire Nous. De lui-même, il est Père d'un Fils en qui il a toute sa joie, car il lui donne tout. Et la joie du Fils est de se recevoir du Père et de faire sa volonté. Pour nous, aimer c'est vivre de la quête de l'autre et du don à l'autre, et cette soif creuse notre cœur : nous voudrions aimer l'autre comme si nous n'avions qu'un seul cœur, mais cela nous est impossible. Dieu, lui, aime ainsi. L'humanité ne lui est pas nécessaire pour être aimé, et l'amour mutuel du Père et du Fils est parfait : ils vivent du même amour, avec un même cœur qui est l'Esprit Saint.

Dès lors est mise en évidence la liberté souveraine et l'absolue gratuité de l'Amour de Dieu et de sa Création : le Tout Autre peut se suffire à lui-même ; s'il crée l'humanité ce ne peut être que pour lui partager son bonheur d'aimer, pour l'introduire dans sa propre vie qui est communion. Voilà pourquoi, en Jésus et par l'Esprit, il est devenu le Tout proche.

Cette foi ouvre aux croyants des perspectives étonnantes. Si Dieu crée dans la gratuité la plus absolue, et s'il est en lui-même amour, cela signifie qu'il crée uniquement pour se donner. Dès lors, la création n'est plus perçue comme vouée définitivement à la mort mais comme appelée au partage de la vie de Dieu. Ma mort ne sera donc pas mon anéantissement. Dans la foi, je puis la considérer comme le moment de ma naissance définitive, où s'accomplira pleinement la créature que je suis, car je pourrai me donner totalement au Dieu qui m'a fait et qui veut se donner à moi. C'est dans cet esprit que les croyants sont invités à vivre dès maintenant.

Conclusion

Pour conclure cette conférence, je vous propose deux remarques. Je voudrais d'abord souligner que les aspects originaux de la foi des chrétiens en Dieu permettent de dégager trois traits que toute existence chrétienne est appelée à manifester.

  • Parce que la foi au Dieu Trinité met en valeur l'absolue gratuité de la création de Dieu et du don qu'il nous fait de lui-même, les chrétiens sont invités à recevoir leur vie comme une grâce, comme l'expression d'un amour. Ceci les invite à vivre et à se donner gratuitement. On retrouve là une grande leçon de l'existence de Jésus : vivre c'est se donner, sans retour.

  • Parce que le Fils de Dieu a fait sienne notre condition humaine, nous sommes tous devenus frères : en Jésus, notre aîné, nous sommes fils d'un même Père. Telle est l'insigne dignité de tout homme, telle est notre parenté avec chacun, quel qu'il soit.

  • Parce que Dieu nous aime, il se propose à nous sans s'imposer, comme en témoigne la mort de Jésus en croix. Il nous invite ainsi à la liberté et à la responsabilité. La création et nos frères nous sont confiés. Il nous revient de nous montrer dignes d'une telle confiance.

Ma seconde et ultime remarque renoue avec mon commencement. La communion du Père, du Fils et de l'Esprit forme l'unité de Dieu ; celle-ci n'exclut donc pas les différences, elle les inclut. Dieu est ne craint donc ni les différences, ni l'altérité : il est ouvert, voilà pourquoi il crée. Cela nous situe bien dans le contexte d'un dialogue interreligieux et nous invite à aller à la rencontre des autres, sans crainte de nous perdre.

par le fr. Bernard Rey op
Chalon sur Saône, 23 mai 2000


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