Deuxième partie : les philosophies de l'évolution
Les questions posée par l'évolution supposent une réflexion sur les concepts impliqués dans la science de la vie, puisque l'idée est première dans l'invention scientifique. Aussi il importe de clarifier les fondements philosophiques de la notion d'évolution et donc de procéder à un examen de la philosophie de la nature qui la sous-tend de manière à comprendre l'enjeu des débats scientifiques actuels, clarifier le concept d'évolution et à montrer son lien avec la théologie de la création.
I. Philosophies de la nature, d'Aristote à Lamarck
1. Les sources grecques
Les termes d'évolution ou de transformation d'une forme de vie à une autre ont une grande richesse. Ils ne sont pas apparus avec la pensée scientifique moderne, puisqu'ils se trouvent chez les présocratiques. Héraclite d'Ephèse explique l'apparition et la conservation des êtres vivants par des antagonismes de contraires qui se soutiennent dans une unité fondamentale. L'univers serait parti d'un état primordial (le feu) pour se différencier au cours d'un cycle cosmique au terme duquel il va vers un achèvement, selon un ordre inflexible. Contre cette cosmogonie, Empédocle d'Agrigente a introduit la notion de hasard. Pour lui, la vie aurait commencé avec le limon de la terre qui aurait donné naissance à des éléments qui se seraient ensuite assemblés pour donner des êtres vivants. La sexualité aurait servi ensuite à différencier les êtres qui ont survécu aux catastrophes qui ponctuent l'histoire du monde. Démocrite a présenté les choses autrement en expliquant le monde par une théorie atomique : tous les êtres seraient constitués d'éléments premiers et ultimes dont la combinaison explique la diversité des formes.
Contre ces philosophies, Aristote a introduit la notion d'âme, indispensable pour dire l'unité du vivant. La vie est rattachée à un principe interne l'âme. La mort est la perte de ce principe actif, soit qu'il se dissolve, soit qu'il aille en un lieu qui lui est propre, à cause de sa nature spirituelle et donc immortelle. Le concept d'âme joue un rôle essentiel dans la philosophie de la vie.
L'âme est responsable du développement embryonnaire de chaque être vivant et de la ressemblance parfaite entre les parents et leur descendance.
Il y a en second lieu une harmonie entre l'âme et la disposition des organes du corps. L'anatomie des animaux participe de l'harmonie générale du cosmos.
Liée à la notion d'âme se trouve également la notion de finalité. L'âme préside à la disposition et au développement de l'organisme. Pour comprendre le devenir, il est important de connaître la finalité qui depuis le début jusqu'au terme préside au devenir de l'être vivant. Pour cette raison, la connaissance de la cause finale était primordiale pour l'intelligence de la nature.
Cette vision ordonnée et harmonieuse de la nature était au principe d'un effort ce classification qui a présidé à la vision essentialiste qui a duré jusqu'à Linné. Elle est présente dans des auteurs qui ont vulgarisé les concepts aristotéliciens sans avoir sa profondeur métaphysique, comme Galien. Elle est aussi présente dans la philosophie stoïcienne qui, si elle a proposé une vision moniste de la nature, a aussi légitimé une mise en ordre de tous les phénomènes biologique, en lien avec une explication providentialiste.
Le débat s'est déplacé lors de la révolution liée à la naissance de la science classique, quand il y eut un changement dans le rapport au réel et dans la méthode de raisonnement. La science a renoué avec un certain platonisme. La géométrie est devenue la science reine, matrice de la pensée. Les mathématiques sont comprises depuis lors comme la clef d'une réelle compréhension des phénomènes naturels. La mécanique devint alors la reine des sciences, l'univers étant compris comme une horloge géante mise en marche par Dieu et gouvernée selon les lois immuable de la mécanique. La référence à Dieu répondait à deux exigences majeures de l'explication : l'Horloger a agencé les rouages et donné l'impulsion initiale.
2. Philosophie de la nature dans la science classique
Le postulat fondamental de la philosophie de la nature galiléenne puis cartésienne était que toute la nature pouvait et devait être exprimée en terme de matière et de mouvement. Une telle philosophie supprimait les entités traditionnelles qui étaient considérées comme responsables de la vie et qui rendaient compte du développement embryonnaire et du fonctionnement général de tout être vivant. Le concept d'âme a été alors réservé à l'âme humaine, rationnelle et séparée de la matière. Dans cette philosophie dominée par la mécanique, la matière était conçue comme composée de parties élémentaires, ou corpuscules ou encore atomes. Dans une telle philosophie, la matière était conçue comme passivité. Le mouvement n'est pas une propriété de la matière. Il vient de la quantité d'énergie que Dieu a disposée au commencement de l'univers.
Dans cette philosophie de la nature, les structures naturelles - celle du monde en son entier comme celle de tout vivant - sont le fruit de la nature, produites par les processus naturels liés aux mouvements de corpuscules de formes différentes. Les propriétés des êtres sont la conséquence nécessaire des lois du mouvement, dans une dépendance stricte de l'action et de la volonté de Dieu qui à chaque instant actualise l'énergie mise en oeuvre. Une telle conception des choses exclut l'explication par le hasard. Pour la philosophie de la nature qui n'écarte pas Dieu, si tout s'explique mécaniquement, la mécanique dépend de Dieu qui lui donne les lois et l'énergie. Ainsi la philosophie de la nature du XVIIe reconnaît que la matière est passive et que Dieu agit pour que la vie soit. Les études des naturalistes sont alors menées pour découvrir l'ordre même de la création par Dieu. La référence à Dieu permettait de justifier l'ordre et l'harmonie - ainsi les abeilles pourtant dépourvues de raison sont meilleures géomètres que les hommes dans la solution optimale donnée à la construction de leurs rayons. On n'a pas de difficulté à exclure la génération spontanée.
Une telle philosophie s'est construite contre la vision symbolique de la Renaissance, celle de Paracelse ou Giordano Bruno, et contre toute référence à des actions aussi mystérieuses alors que le magnétisme, l'attraction et l'action à distance. L'outil mathématique s'est précisé. Il ne s'agit plus de numérologie - qui étudie des proportions - mais d'une géométrie qui est devenue plus tard analyse et dynamique.
3. Une nature non passive
Les progrès de l'étude des phénomènes de la vie ont remis en question la conception d'une nature passive. Aussi une nouvelle philosophie de la nature a émergé au cours du XVIIIe, avec la maîtrise du dynamisme ; elle a donné un sens nouveau au terme d'énergie. Cette conception est due à Leibniz, pour qui la monade est douée d'activité et de sensibilité. Leibniz essayait de prolonger la perspective substantialiste des Anciens. Mais l'obscurité de sa métaphysique a fait que les milieux scientifiques ont préféré le terme d'atome employé dans un sens nouveau. L'atome a été compris comme un centre d'activité. L'atomisme a renoué alors avec les intuitions de Démocrite et d'Epicure, dans l'exclusion de toute finalité ou de toute intentionnalité. La nature se voit investie des pouvoirs attribués à Dieu - il convient d'écrire désormais "la Nature". Le modèle mécanique a changé de signification. Les êtres vivants sont toujours compris comme des machines, mais l'expression est entendue dans un sens nouveau. Ils le sont parce qu'il y a dans la matière la raison suffisante de leur constitution et de leur formation. Une telle philosophie n'est pas athée par principe, dans la mesure où le déisme continue d'attribuer à Dieu l'origine du dynamisme de la nature.
Par ailleurs, cette philosophie est liée à la mécanique de Newton. Buffon, admirateur de Newton, développe un mécanicisme biologique qui correspond à la nouvelle mécanique. En combinant la puissance active de la nature et les mécanismes naturels au cours de l'histoire, Buffon peut rendre raison de modifications importantes des structures naturelles. Il y a là une amorce d'une théorie évolutive, puisque la dimension historique intervient.
C'est dans le prolongement d'une telle philosophie que prit naissance la conception vitaliste qui se répand dans la pensée européenne dès les années 1760. Les vitalistes ne niaient pas que les vivants soient des machines, mais ils reconnaissaient que les processus mécaniques ne peuvent suffire à expliquer le développement embryonnaire ni le fonctionnement d'un vivant. Il y faut un principe vital ou une force vitale qui soit d'un autre ordre. Le vitalisme n'est pas spiritualiste, car il peut se lier avec le matérialisme et avec le monisme. La notion d'âme, spécifiquement distincte de la matière, peut y être remplacée par une notion qui ne fait pas appel à un principe d'un autre ordre que ce qui est tangible et mesurable par les méthodes scientifiques. Le véritable enjeu philosophique est alors le statut de la méthode scientifique où la méthode analytique implique une attitude réductionniste. La théorie de l'évolution suppose que la méthode scientifique s'applique sans discontinuité de la matière inerte aux êtres vivants. Aussi après avoir vu quelle philosophie de la nature générale a porté en son sein la notion de l'évolution, il faut voir comment, de l'intérieur de la pensée évolutionniste, une philosophie spécifique s'est développée, et que l'on peut appeler la philosophie de l'évolution. Cette philosophie prend forme avec le père de la théorie de l'évolution, Lamarck.
4. Le réductionnisme de Lamarck
Le mécanisme biologique trouva un partisan dans le naturaliste J.-B. Lamarck qui récusa le vitalisme. Il est le premier à avoir proposé une théorie de l'évolution. L'ouvrage fondamental, La Philosophie biologique, se propose de montrer comment la biologie pouvait tout expliquer au sujet des animaux. L'évolution sert d'introduction à la description des causes physiques de la vie, puisque les phénomènes vitaux sont des phénomènes mécaniques de déplacement de fluides dans les organismes. Le maître mot est celui de fluide, fluide liquide ou fluide électrique ! C'est un nouveau mécanisme. Il se développe dans une nouvelle génération de physiologistes, tels Emil du Bois-Reymond, Karl Ludwig, Hermann von Helmholtz. Il est plus subtil que celui de Descartes, car il intègre non seulement les forces mécaniques, mais l'électricité, la thermodynamique et la chimie.
Cette philosophie de la nature relève d'une attitude que l'on peut caractériser par le terme de réductionnisme. Elle se définit contre le vitalisme et, dans la mesure où celui-ci a eu partie liée avec le spiritualisme, elle se dit matérialiste. La synthèse de l'urée en 1827 par Friedrich Wohler marque le triomphe de cette philosophie. L'urée étant comprise comme une substance liée à la vie, sa synthèse artificielle montre qu'elle n'échappe pas à la chimie-physique.
5. Le transformisme, comme philosophie de la nature
La philosophie du transformisme est liée à la vision de la nature. Pour la pensée déiste ou créationniste, le monde était une machine capable de fonctionner, parce qu'elle a été ainsi disposée par le créateur. Pour comprendre la machine, il faut connaître la pensée de l'artisan, aussi chaque fois que l'on découvre une adaptation au milieu, on ne pense pas que le milieu a influencé l'être vivant, mais que le Créateur a adapté d'avance l'être vivant à son milieu. C'est le contraire d'une pensée transformiste. De même, selon la pensée créationniste, la volonté divine a disposé des êtres ; ils sont différents et ressemblant parce que le créateur en a disposé ainsi. La permanence des espèces a pour cause la volonté divine. La nature est invariante et invariable depuis l'origine.
Contre ce fixisme, une autre philosophie se développe. Elle donne à la nature une réelle initiative. La nature a une puissance d'innovation. Pour Diderot, la matière est une puissance de variation et de transmission des caractères acquis. De telles idées sont présentes chez Buffon ; elles n'ont pas donné forme à une philosophie transformiste, parce que Buffon avait une vision très pessimiste de la nature. Il voyait dans la nature une dégénérescence. Il n'y a pas de perfectionnement. La nature va vers la mort et l'extinction. Les variations sont des amoindrissements. Contre le providentialisme naïf qui admirait l'harmonie des relations entre les vivants, et contre un anthropocentrisme naïf, le pessimisme de Buffon voit en l'homme un être qui détruit la nature, en vivant à ses dépends. De même chez Diderot, l'homme est un être précaire. Il manque à ces esprits une perspective d'ensemble qui privilégie l'histoire et la valorise la durée.
Cette philosophie optimiste se trouve chez Lamarck pour qui la nature est créatrice de nouveauté : "La nature ou l'ordre des choses qui la constitue, est le second et à la fois le dernier des objets créés qui aient pu parvenir à notre connaissance [...] Or faisant nous-mêmes partie de l'immense série de ses productions, nous devons fortement nous intéresser à l'étude de la cause qui y a donné lieu [...]. C'est une puissance toujours active, en tout et partout bornée, qui fait les plus grandes choses, et qui, dans chaque cas particulier, agit constamment de la même manière, sans jamais varier les actes qu'elle opère alors".
6. Une vision progressiste de la nature
La notion de transformisme suppose une philosophie optimiste de la vie. Or celle-ci a été thématisée dans la notion de grande chaîne des êtres, qui dispose les êtres selon une hiérarchie. Cette idée a été développée par les auteurs chrétiens pour décrire l'unité et la richesse de la création centrée sur l'homme et orientée vers la vie de l'esprit. Une telle représentation est désormais trop simpliste pour être reçue. Mais elle impose deux idées : 1. l'idée que la transition d'une espèce une autre n'est pas une rupture ou une séparation absolument infranchissable. Il y a une continuité. La nature ne fait pas de saut. 2. Le passage d'un niveau à un autre est un progrès. Il y a qualitativement une richesse plus grande entre les niveaux. On peut donc parler de progrès et voir dans le passage du temps ce qui vainc toute dégradation de l'énergie et de l'organisation.
Lorsque la connaissance d'une très grande multiplicité d'êtres différents a empêché que l'on puisse placer les espèces selon une seule ligne ascendante, il a fallu construire un réseau et non plus une échelle linéaire dont l'homme occupe le sommet, mais l'idée du dynamisme ascendant a été gardé. Ce dynamisme est orienté vers la production du meilleur et donc un sens à l'histoire qui peut se lire dans la complexité de l'organisation des éléments et préside à la classification des espèces. Buffon l'avait entrevu, mais c'est Lamarck qui a posé la question au sens vrai. La mise en série selon la grande chaîne des êtres, qu'il reconnaît encore en 1778, est peu à peu abandonnée. La classification se fait d'abord dans une marche du plus simple au plus complexe. Mais les modifications sont telles qu'il est impossible de suivre un ordre linéaire.
Lamarck voit de très grandes différences entre les vertébrés et les invertébrés. Chez les invertébrés, il est obligé de multiplier les classes. Partant des deux classes de Linné (les insectes et les vers), il arrive à cinq classes en 1794 (mollusques, insectes, vers, échinodermes, polypes) ; puis en 1809, il relève dix classes. La mise en série évolutive de ces classes s'éloigne de plus en plus d'une échelle linéaire des êtres. La présentation est arborescente. En 1815, dans l'introduction à l'Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, Lamarck approfondit son analyse de la marche de la nature. Il propose une distribution générale des animaux selon les grandes catégories à partir de leur système nerveux en même temps qu'une présentation phylogénétique où se multiplient les embranchements et les hiatus. Dans cette présentation il ne reste rien de la notion d'échelle des êtres, sinon la vision gradualiste de la nature ; il y a une complexité croissante de l'organisation. Mais il y a une diversité des êtres à un niveau à peu près égal d'organisation. Le gradualisme a permis à Lamarck de modifier le notion d'espèce, en renonçant à la conviction qui était celle de Buffon que les espèces étaient hétérogènes. La philosophie de la nature amène à renoncer à la séparation essentialiste entre les espèces.
La brève esquisse de philosophie de la nature interne à la pensée de l'évolution qui vient d'être faite montre l'enjeu du concept d'évolution. Il porte sur la place de l'homme dans la nature. L'échelle des êtres culminait dans l'homme et, de ce point de vue, il y avait une finalité qui s'accordait avec les récits de la création où l'homme vient couronner le processus fondateur. La reconnaissance d'une multiplicité des lignées oblige à renoncer à l'orientation de toute la nature vers l'homme. Il n'y a pas une lignée unique. Une lignée parmi d'autres aboutit à l'homme. Face à cette mutiplicité, peut-dire que les êtres qui sont au terme d'une lignée sont le but de l'évolution ? Ne faut-il pas dire au contraire que l'évolution est aléatoire, présente de multiples impasses ? Corrélativement comment rendre raison de l'apparition de l'homme qui entre dans un processus général et universel et perd sa place privilégiée ?
II. L'évolution comme philosophie de la nature
La théorie de l'évolution a usé au XIXe de concepts tels que adaptation et sélection, auxquels se sont ajouté récemment ceux de auto-organisation, complexité, fiabilité et redondance. Le mot évolution n'a pas été employé par Lamarck, ni par Darwin dans la première édition de l'Origine des espèces. Spencer l'a utilisé en le liant à la notion de progrès. Le mot évolution désigne un processus commencé voici 4 milliards d'années. Un tel terme ne saurait être simple. Il tient en lui-même plusieurs niveaux sémantiques et conceptuels. Il importe donc de clarifier ce point qui éclaire l'histoire générale de la vie allant vers une complexité croissante.
1. Les concepts de la théorie évolutionniste
Le progrès des sciences a amené à une précision des termes, puisque les termes d'adaptation et de sélection qui ont été employés au début avaient besoin d'être précisés. L'aspect métaphorique a dû être enlevé dans une progression de la scientificité sous l'influence de la révolution scientifique du XXe siècle.
1. Le terme de sélection est défini par Lalande comme "Choix volontaire ou triage automatique, ayant pour effet de conserver seulement, parmi des êtres ou des objets, généralement de même espèce, ceux qui présentent une valeur supérieure, soit absolument, soit à quelque point de vue spécial". Cette définition implique un agent actif de la sélection, extérieur à l'objet sélectionné qu'il retient, écarte ou élimine ; l'agent de la sélection est soit extérieur, soit intérieur. La précision scientifique a exclu toute intervention extérieure. L'évolution se fait selon les lois de la nature.
De plus, aujourd'hui la conceptualité scientifique fait droit à la notion d'interaction qui permet de sortir des oppositions Lamarck/Darwin pour tenir compte à la fois du milieu et de l'organisation propre de l'individu.
2. Le terme d'adaptation est lui aussi insuffisant, car il désigne un processus et un état. Le dictionnaire de Lalande définit le terme d'adaptation ainsi : "A. Etat de ce qui est en harmonie avec son milieu, ou, plus généralement, avec ce qui agit sur lui ; B. Modification d'une fonction ou d'un organe ayant pour résultat de les mettre en accord avec tout ou partie de leur milieu, soit interne, soit externe". L'ambiguïté doit être levée entre les deux sens du même terme qui signifie état et processus.
La conception actuelle de l'évolution le fait en surmontant les objections présentées à la théorie synthétique qui ne rend pas compte de tout ce qui est par la seule référence à l'adaptation par sélection. En effet nombre de transformations de l'organisme ne relèvent pas de la sélection naturelle.
3. Les termes nouveaux, tels ceux d'auto-organisation ou de complexité, sont plus précis et ont l'avantage de reconnaître la multiplicité des facteurs de l'évolution à des niveaux de complexité divers qui sont emboîtés les uns dans les autres. Ils gardent en commun avec les premier la nécessité de replacer les phénomènes dans le cours d'une histoire.
4. L'usage du mot espèce a été peu à peu précisé. Le mot espèce a en effet plusieurs acceptions. Il a :
Un sens typologique, c'est le sens des anciens jusqu'à Linné et Lyell pour qui l'espèce a une essence propre à partir de caractéristiques constantes et communes.
Un sens nominaliste, selon lequel l'espèce est une construction mentale utilisée par commodité, sans qu'il y ait fondement dans la réalité.
Un sens évolutionniste selon lequel on caractérise un lignage qui évolue séparément des autres et garde au cours du temps une unité qui lui est propre.
Un sens biologique, fondé sur la possibilité d'une inter-fécondité. A cause de l'équivoque entretenue par le terme, l'histoire naturelle renonce au terme espèce au profit de la notion de population.
Cette brève analyse des concepts a montré comment le progrès des connaissances scientifiques a mené la pensée scientifique à un langage plus formel, plus apte à une quantification mathématique et à une prise en compte de la multiplicité des faits. Le terme d'évolution prend alors un sens plus technique qui s'accorde à la méthode scientifique. Il caractérise vraiment une théorie scientifique, libre de toute emprise idéologique. Il permet à l'intelligence de à rendre raison de la diversité, de la permanence et des liens entre les diverses formes de vie. Le terme ne cesse pourtant pas d'avoir un sens philosophique qui doit être pris en compte pour l'examen de son rapport avec la notion théologique de création et avec la conception de l'action de Dieu.
2. L'évolution ou une histoire de la vie
Le sens philosophique du terme évolution apparaît quand il ne désigne plus seulement une théorie scientifique, mais une histoire de la vie. Cette présentation est une option philosophique qui déploie les faits qui fondent la théorie en explicitant la dimension temporelle du changement ; l'évolution désigne le fondement de toute présentation historique des faits biologiques ; elle implique la reconnaissance d'une continuité. Sur la ligne ainsi retracée, les étapes de l'évolution sont assimilables à des bifurcations. L'évolution est une succession de brisures de symétrie.
L'histoire de l'évolution des vivants peut être présentée comme le fait d'atteindre des paliers, chaque palier étant caractérisé par les traits communs à toutes les espèces qui l'ont atteint ; on peut le caractériser par une fonction particulièrement représentative. On peut ainsi tracer une ligne d'évolution en relevant onze paliers qui vont de la matière inanimée à l'homme.
I. La matière inanimée :
1. L'auto-organisation : elle préside à l'organisation des atomes et des molécules préside aussi aux transformations ultérieures sous l'action de contraintes extérieures.
2. L'auto-reproduction : elle commence avec la propriété d'une macromolécule d'ARN, très simple et peu stable. Elle implique que deux fonctions, mémoire et réplication, soient stabilisées.
II. La matière vivante :
3. L'individuation : Le système est limité par une membrane semi-perméable constitué d'un cytoplasme et d'un génome doué des toutes les fonctions vitales élémentaires, et capable de distinguer le soi du non-soi. Ce système est une cellule qui n'a pas encore de mobilité propre. Le système génétique est redondant, ce qui permet l'apparition de la nouveauté.
4. La protection de la mémoire et de la spécificité génétiques. Elle caractérise les Eucaryotes.
5. La reproduction sexuée. Elle permet le brassage des gènes et donc l'apparition de la nouveauté.
6. L'association cellulaire. Les êtres pluricellulaires dont les premiers sont apparus au Précambrien accèdent à un stade supérieur de complexité. C'est à ce pallier que divergent végétaux et animaux.
7. La vertébralisation. Elle donne une plus grande mobilité et une plus grande protection du système nerveux central et donc permet la conquête de l'espace.
8. L'homéothermie. Elle permet la libération des contraintes du milieu extérieur et donc l'expansion et la diversification des formes vivantes.
9. Protection de la descendance. Elle s'accroit par la gestation intra-utérine et la lactation.
10. La bipédie. Elle libère la main de la fonction locomotrice et boite crânienne par rapport au massif frontal et donc ouvre sur l'hominisation
III. La matière vivante réfléchissante :
11. La réflexion. Elle marque une étape décisive dans l'histoire de l'Univers. L'apparition du langage est une nouvelle source d'organisation. La culture peut naître.
A. Bourguignon tire comme conséquence de l'établissement de ce tableau que la ligne de l'évolution peut être vue comme une succession de bifurcations asymétriques, puisque, à chaque palier, seule une partie, toujours plus réduite, des êtres vivants a suivi la voie du changement de palier structural et fonctionnel, la voie de la plus grande complexité. Ceux qui n'ont pas changé de palier se sont, dans certaines limites, diversifiés pour s'adapter à leur niche écologique, mais sont restés, sans doute définitivement, au niveau de complexité qu'ils avaient atteint.
Il y a deux types de changements :
Par franchissement de paliers évolutifs successifs, dans le sens d'une complexité croissante. C'est l'évolution proprement dite .
Par diversification et ramification d'un même niveau de complexité, analogue aux variations sur un thème musical. C'est la radiation adaptative ou rayonnement adaptatif.
Dans cette présentation, on voit que les concepts prennent un sens spécifique ; ils relèvent de la science en abandonnant le flou des termes (concepts ou images) généraux qui leur a servi de matrice. Cette précision n'est pas exclusive de la permanence d'une visée philosophique générale que l'on peut classer en deux familles d'esprit et qui apparaît dans leur spécificité philosophique.
3. Matérialisme et spiritualisme
On peut relever deux grandes options parmi les philosophies de la vie selon laquelle est interprétée la philosophie de l'évolution.
1. La philosophie matérialiste
Le matérialisme passe du réductionnisme méthodologique de la science à une philosophie générale selon laquelle n'existe pour l'intelligence que ce que les concepts scientifiques peuvent saisir de la réalité. Dans le cadre de l'explication matérialiste, l'évolution est liée aux seuls facteurs physico-chimiques à l'exclusion de toute finalité, entendu au sens moderne du terme - c'est-à-dire intervention d'un agent extérieur ayant à l'avance conçu le projet mis en oeuvre au cours du temps. La question philosophique est alors celle de la progression de l'évolution. Y a-t-il ou non progrès ? En fonction de la réponse à cette question on peut distinguer deux types de philosophie.
1. Darwin appliquait le principe aristotélicien natura non fecit saltum. On a donné le nom de gradualisme à cette philosophie unitaire ; le terme évolution désigne un progrès constant et continu. Cette vision progressiste préside aux explications de la théorie synthétique.
2. Cette philosophie optimiste a été récusée par une philosophie qui relève qu'elle ne convient pas à la description de la réalité observée. Tout n'est pas progrès ; tout n'est pas harmonieux. Aussi une autre philosophie plus pessimiste a vu le jour. Elle s'appuie sur une remise en cause de la notion de progrès. D'une part, l'évolution ne peut être considérée comme un phénomène se déroulant à vitesse constante ; il y a des périodes très riches en nouveauté et d'autres très pauvres. Il y a des sauts et des ruptures (selon la l'échelle de temps géologique et paléontologique). Les nouveaux modèles de Gould et de Elredge rendent raison de cette situation par la notion d'équilibre ponctué (ponctuated equilibria). Le processus est le suivant : un équilibre est acquis de manière stable. Lorsque le système de régulation s'effondre, apparaît une prolifération de nouvelles espèces se multipliant rapidement pour disparaître ensuite et ne permettre qu'à un petit nombre de subsister. Il y aurait ainsi des cycles d'expansion et de régression. Ainsi la vision progressiste, liée à un temps continu et linéaire laisse-t-elle place à une vision cyclique de l'évolution, radicalisant la notion de contingence. Autre philosophie du temps et de la nature !
2. La philosophie spiritualiste
La philosophie spiritualiste a deux représentants majeurs, Bergson et Teilhard de Chardin, qui lisent l'évolution comme une manifestation de l'esprit. L'un et l'autre, par des voies différentes, ont voulu combattre l'idée d'évolution interprétée de manière matérialiste.
1. La philosophie de Bergson récuse l'explication mécaniste de l'évolution telle qu'elle est présentée par Spencer. Il sait que le vitalisme n'est pas fondé scientifiquement, ce qui oblige à renoncer à la notion de finalité (externe ou interne). Il propose une philosophie appuyée sur les résultats de la science et donc sur l'évolution prise comme un fait intellectuel incontestable même si les mécanismes ne sont pas totalement clarifiés. La notion qui s'impose est celle de l'élan vital, qui ne fait pas appel à la finalité et ne se réduit pas à la mécanique (jeu de forces physique). L'élan vital est un concept qui relève le primat de la durée sur les autres déterminations de l'être (en particulier l'espace platonicien ou l'étendue cartésienne ou encore la réversibilité du temps mesuré par la physique). Or la durée est orientée ; elle est pour cela emplie d'une richesse qui la rend productrice de nouveauté. Le fond du réel est esprit. Il se manifeste par le dynamisme qui prend des formes diverses en surmontant la lourdeur et l'opacité de la matière.
L'évolution est créatrice, en ce sens qu'elle produit du neuf dans toutes les directions possibles. Le terme de création n'est pas théologique (action d'un Dieu extérieur), il désigne la nouveauté et sa richesse. Un terme prend sens dans cette philosophie, le terme émergence : l'esprit apparaît dans des réalisations de plus en plus parfaites - l'humanité étant une des formes éminentes de la manifestation de l'esprit. Pour Bergson, l'évolution n'est pas finalisée par l'homme, mais par la manifestation de toutes les richesses de l'esprit qui oeuvre dans les formes diverses de la vie.
2. La philosophie de Teilhard est différente de celle de Bergson en ce sens qu'elle fait explicitement appel à la notion de finalité. Pour Teilhard l'évolution est finalisée au sens moderne du terme. Elle est conduite par Dieu. Celui-ci agit dans l'évolution pour mener son oeuvre à son achèvement. Teilhard s'oppose à la philosophie de type cartésien ou newtonien d'une intervention de Dieu qui reste extérieure à la réalité physique et biologique. Dieu agit en donnant une finalité et donc en confiant à la vie la responsabilité de son achèvement par elle-même. L'évolution manifeste une tension vers l'avant, vers une réalisation plus haute, selon la loi qu'il a nommé "complexité-conscience".
La réalisation la plus haute est dite en terme de convergence et de conscience. Pour Teilhard, l'évolution admet deux phases : une phase d'expansion et de diversification, puis une phase de concentration sur un point. A ce point on franchit une étape qualitative ; avec l'homme on se trouve devant le passage de la biosphère à la noosphère, laquelle trouve son achèvement dans le mouvement de personnalisation. L'évolution est finalisée en ce sens que les mécanismes sont orientés de l'intérieur par la réalisation la plus parfaite. Le Christ de l'Apocalyse, Alpha et Oméga trouve sa place à ce lieu.
La philosophie de la nature qui porte cette vision finaliste de la création est spiritualiste. Teilhard déplace les frontières de la philosophie classique qui sépare la matière de la vie et le biologique du spirituel. Il renverse le matérialisme qui ramène la vie à la biochimie et le spirituel au biologique. Il montre que la matière est déjà vivante et que le biologique est déjà spirituel. Deux termes permettent à Teilhard de faire ce passage : énergie et conscience.
3. Contingence et finitude
Le terme d'évolution prend un sens spécifiquement philosophique qui n'est plus celui d'une théorie scientifique ; mais comme il est en lien avec elle, il ouvre sur une philosophie de la nature renouvelée dont le coeur est le concept de vie. La philosophie n'est plus centrée comme dans la pensée européenne à l'âge classique sur la matière à partir des succès de la physique fondamentale, mais sur la richesse de la vie dans l'ordre de la Lebenswelt. Cette conclusion renvoie à une philosophie générale concernant le devenir. La philosophie de l'histoire naturelle privilégie le temps interne aux organismes au détriment du temps des mesures physiques qui reste extérieur au vivant.
La théorie de l'évolution est basée sur une vision du temps qui renverse la vision spatiale qui domine le monde de la physique fondamentale. En ce sens, elle s'écarte de la pensée antique qui privilégie l'éternel et l'immuable comme figure absolue de la perfection. Elle induit une philosophie du temps originale. Elle confirme le bien fondé de la révolution scientifique post-chrétienne des XVIIe et XVIIIe qui a aboli le temps circulaire de la répétition perpétuelle pour le remplacer par une vision progressiste du devenir.
Or le temps est une réalité dont le passage est ambivalent : le temps use et le temps apporte du nouveau ! Les philosophies de l'évolution se situent sur la ligne de crête d'une philosophie de la nature où la notion de temps joue le rôle majeur. Ceci pose la question métaphysique de la nouveauté inscrite dans la finitude du donné matériel. La question de la création apparaît ainsi dans le droit fil de la réflexion sur l'évolution comme théorie scientifique et comme philosophie de la nature. C'est l'objet de la troisième partie de cette étude dont le point de départ est que la théorie de l'évolution s'inscrit dans la perspective d'une philosophie de la nature qui s'écarte de la vision positiviste de la science car elle rompt avec le déterminisme. En outre, en explorant les ressources du vivant, elle s'attache à la question du sens de l'histoire et reconnaît l'irréductible unité du vivant. Aussi la recherche métaphysique doit-elle prendre pour point de départ les faits dont la théorie de l'évolution rend compte en s'interrogeant sur la question de l'unité du vivant et du sens des transformations qui l'affectent.
Dernière mise à jour le 4 octobre 1997