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Expériences mystiques Les îles de la terre ferme Textes rassemblés par Michel VAN AERDE o.p. |
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Rédigé en 1973 "J'avais 6 ans. C'était l'été. Je quittai la maison vers 5 h du matin avec la discrétion d'un voleur et, depuis Golfe Juan, je me dirigeai vers le petit port de La Salisse, de l'autre côté de Juan les Pins. Sur la plage, de faibles vagues se déchiraient à toute allure... Je refis ce voyage pendant au moins une semaine, tous les matins. La mer battait doucement la plage. J'étais seul. 0n entendait peu de choses et tous les bruits étaient discrets, naturels et justes. Mon cur se dilatait. Je respirais, j'aimais. Quoi ? Le monde en paix, qui chantait, accordé. C'était l'harmonie, une harmonie éternelle. Les hommes dormaient encore. J'aimais, tel un petit prince, l'accord de toutes choses et ce repos éveillé. Cet accord me parlait, me chantait : il dépassait toutes choses, il les inspirait, les suscitait, les créait instant après instant... Je lui dis "Tu". Non pour lui parler mais pour reconnaître sa présence personnelle, en tout et en moi, qui était plus que le monde lui-même, en qui l'univers se trouvait saisi, irrigué, illuminé, soudain sensiblement. C'est bien à la recherche de cet accord d'une présence singulière que je partis souvent par la suite, dans les montagnes ou sur le bord des plages désertes, en ville dans la nuit, sous la lune et les étoiles. C'est comme cela que je fus en quelque sorte régénéré, que je connus la joie, l'épanouissement. Un épanouissement très naturel : avec un léger parfum de lauriers roses, le murmure des grands palmiers, la fraîcheur du matin, la gravité des pins parasols penchés sur l'infini de la mer, jusque là-bas, derrière l'île Saint-Honorat... Mais c'était bien plus que cela : la rencontre avec quelqu'un qui avait mis sa confiance en moi et dont la présence, d'une discrétion infinie, se laissait percevoir dans une délicatesse extrême. "
18 décembre 1932 "Tout à l'heure, sous l'un des portiques du Trocadero, je m'étais arrêté pour regarder la perspective du Champ de Mars. Il faisait un temps de printemps, avec une brume lumineuse flottant sur les jardins. Les sons avaient cette qualité légère qu'ils n'ont qu'aux premiers beaux jours. Pendant deux ou trois secondes, j'ai revécu toute une partie de ma jeunesse, ma seizième, ma dix-septième année. Cela m'a fait une impression étrange, plus pénible qu'agréable. Cependant, il existait un accord si profond entre moi-même et ce paysage que je me suis demandé comme autrefois s'il ne serait pas délicieux de s'anéantir en tout cela, comme une goutte d'eau dans la mer, de n'avoir plus de corps, mais juste assez de conscience pour pouvoir penser. "je suis une parcelle de l'univers. L'univers est heureux en moi. Je suis le ciel, le soleil, les arbres, la Seine, et les maisons qui la bordent...". Cette pensée bizarre ne m'a jamais tout à fait abandonné. Après tout, c'est peut-être quelque chose de ce genre qui nous attend de l'autre côté de la mort. Et brusquement, je me suis senti tellement heureux que je suis rentré chez moi, avec le sentiment qu'il fallait garder comme une chose rare et précieuse le souvenir de ce grand mirage." ("Journal 1928-1934", Paris 1938)
"C'était par une journée d'avant-guerre, sur les bords de la Saône, du côté de Tournus. Nous avions choisi, pour déjeuner, un restaurant dont le balcon de planches surplombait la rivière. Accoudés à une table toute simple, gravée au couteau par les clients, nous avions commandé deux Pernod. Ton médecin t'interdisait l'alcool, mais tu trichais dans les grandes occasions. C'en était une. Nous ne savions pourquoi, mais c'en était une. Ce qui nous réjouissait était plus impalpable que la qualité de la lumière. Tu avais donc décidé ce Pernod des grandes occasions. Et, comme deux mariniers, à quelques pas de nous, déchargeaient un chaland, nous avons invité les mariniers. Nous les avons hélés du haut du balcon. Et ils sont venus. Ils sont venus tout simplement. Nous avions trouvé si naturel d'inviter des copains, à cause peut-être de cette invisible fêle en nous. Il était tellement évident qu'ils répondraient au signe. Nous avons donc trinqué ! Le soleil était bon. Son miel baignait les peupliers de l'autre berge, et la plaine jusqu'à l'horizon. Nous étions de plus en plus gais, toujours sans connaître pourquoi. Le soleil rassurait de bien éclairer, le fleuve de couler, le repas d'être repas, les mariniers d'avoir répondu à l'appel, la servante de nous servir avec une sorte de gentillesse heureuse, comme si elle eût présidé une fête éternelle. Nous étions pleine- ment en paix, bien insérés à l'abri du désordre dans une civilisation définitive. Nous goûtions une sorte d'état parfait où, tous les souhaits étant exaucés, nous n'avions plus rien à nous confier. Nous nous sentions purs, droits, lumineux et indulgents. Nous n'eussions pas su dire quelle vérité nous apparaissait dans son évidence. Mais le sentiment qui nous dominait était bien celui de la certitude, d'une certitude presque orgueilleuse. Ainsi l'univers, à travers nous, prouvait sa bonne volonté. La condensation des nébuleuses, le durcissement des planètes, la formation des premiers amibes, le travail gigantesque de la vie qui achemina l'amibe jusqu'à l'homme, tout avait convergé heureusement pour aboutir, à travers nous, à cette qualité du plaisir : ce n'était. pas si mal, comme réussite. Ainsi savourions-nous cette entente muette et ces rites presque religieux. Bercés par le va-et-vient de la servante sacerdotale, les mariniers et nous trinquions comme les fidèles d'une même Église, bien que nous n'eussions su dire laquelle. L'un des deux mariniers était Hollandais. L'autre, Allemand. Celui-ci avait autrefois fui le Nazisme, poursuivi qu'il était là-bas comme communiste, ou comme trotskiste, ou comme catholique, ou comme juif. (Je ne me souviens plus de l'étiquette au nom de laquelle l'homme était proscrit.) Mais à cet instant-là le marinier était bien autre chose qu'une étiquette. C'est le contenu qui comptait. La pâte humaine. Il était un ami, tout simplement. EL nous étions d'accord, entre amis. Tu étais d'accord. J'étais d'accord. Les mariniers et la servante étaient d'accord. D'accord sur quoi ? Sur le Pernod ? Sur la signification de la vie ? Sur la douceur de la journée? Nous n'eussions pas su, non plus, le dire. Mais cet accord était si plein, si solidement établi en profondeur, il portait sur une bible si évidente dans sa substance, bien qu'informulable par les mots, que nous eussions volontiers accepté de fortifier ce pavillon, d'y soutenir un siège, et d'y mourir derrière des mitrailleuses pour sauver cette substance-là. Quelle substance ?... C'est bien ici qu'il est difficile de s'exprimer ! Je risque de ne capturer que des reflets, non l'essentiel. Les mots insuffisants laisseront fuir ma vérité. Je serai obscur si je prétends que nous aurions aisément combattu pour sauver une certaine qualité du sourire des mariniers, et de ton sourire, et du sourire de la servante, un certain miracle de ce soleil qui s'est donné tant de mal, depuis tant de millions d'années, pour aboutir, à travers nous, à la qualité d'un sourire qui était assez bien réussi." ("Citadelle")
"Nul ne sait ? Quelqu'un sait toujours plus que toi-même. ("Babel " p279)
"Une brise passe dans la nuit. Quand s'est-elle levée ? D'où vient-elle ? où va-t-elle ? Nul ne le sait. Personne ne peut forcer à se poser sur soi l'esprit, le regard, la lumière de Dieu. Un jour, l'Homme prend conscience qu'il est devenu sensible à une certaine perception du Divin répandu partout. Interrogez-le. Quand cet état a-t-il commencé pour lui? Il ne pourrait le dire. Tout ce qu'il sait, c'est qu'un esprit nouveau a traversé sa vie. "Cela a débuté par une résonance particulière, singulière, qui enflait chaque harmonie par un rayonnement diffus qui auréolait chaque beauté... Sensation, sentiments, pensées, tous les éléments de la vie psychologique se prenaient l'un après l'autre. Chaque jour ils devenaient plus embaumés, plus colorés, plus pathétiques, par une Chose indéfinissable, toujours la même Chose. Puis, la Note, le Parfum, la Lumière vagues ont commencé à se préciser. Et alors, je me suis mis à sentir, contre toute convention et toute vraisemblance, ce qu'il y avait d'ineffablement commun entre toutes les choses. L'Unité se communiquait à moi, en me communiquant le don de la saisir. J'avais vraiment acquis un sens nouveau - le sens d'une qualité ou d'une dimension nouvelle. Plus profond encore: une transformation s'était opérée pour moi dans la perception même de l'être. L'être, désormais, m'était devenu en quelque manière, tangible, savoureux. Dominant sur toutes les formes dont il se parait, l'être lui-même a commencé à m'attirer et à me griser." Voilà ce que pourrait raconter, plus ou moins explicitement, tout homme qui est allé un peu loin dans sa puissance de sentir et de s'analyser. Et cet homme sera peut-être extérieurement un païen. Et, s'il se trouve être chrétien, il avouera que ce retournement intérieur lui semble s'être opéré dans les parties profanes, "naturelles" de son âme. Ne nous laissons pas prendre à ces apparences. Ne nous laissons même pas déconcerter par les erreurs manifestes où sont tombés bien des mystiques dans leurs tentatives pour fixer, ou seulement nommer l'Universel Sourire. Comme toute puissance (plus elle est riche) le sens du Tout naît informe et trouble. La Réalité que les hommes ont pressentie derrière les choses, il leur arrive, comme à des enfants qui ouvrent pour la première fois les yeux, de la situer incorrectement." ("l'apparition du Milieu Divin. Le goût de l'être et la Diaphanie de Dieu")
"L'homme absorbé par les exigences de la vie pratique, l'homme exclusivement positif, ne perçoit que rarement, ou à peine, cette deuxième phase de nos perceptions, celle où le Monde, qui est entré, se retire de nous en nous emportant. Il est médiocrement sensible à l'auréole émotive, envahissante, par laquelle se décèle à nous, en tout contact, le seul Essentiel de l'Univers. "Ce que tu as vu passer, comme un Monde, derrière le chant, derrière la teinte, derrière les yeux, n'est pas ici ni là : c'est une Présence répandue partout, Présence unique des autres présences, par qui nous sommes tous présents les uns aux autres, Présence vague encore pour ta vue débile et ton être grossier, mais progressive et profonde, en Qui aspirent à se fondre toute diversité et toute impureté." ("Écrits du temps de la guerre" p 138)
"Combien me sont étrangers les mondes dans lesquels vous évoluez ! La mystique m'est aussi fermée que la musique!" (lettre à Romain Rolland, 20 juillet 1929) |