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Expériences mystiques Les îles de la terre ferme Textes rassemblés par Michel VAN AERDE o.p. |
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Si, comme l'écrit Michel de Certeau dans son article « mystique » de l'Encyclopaedia Universalis, "Mystique" signifie "caché", on perçoit la difficulté, voire la contradiction qu'il peut y avoir à parler en public de ce qui est caché, de ce qui se définit comme expérience cachée. 0n comprend donc que le paradoxe et la poésie en soient ses modes d'expression privilégiés. Un bel exemple de paradoxe nous est proposé par Thérèse d'Avila, la célèbre "Madre" croquée en B.D, par Claire Brétécher. Le paradoxe est exprimé en termes littéraires mais on ne peut écrire cela sans l'avoir pensé, sans l'avoir ressenti. Ce n'est pas simple littérature: "Cette divine prison de l'amour par lequel je vis ... et je ne peux m'empêcher de continuer la lecture, pour citer la strophe V : "Si l'amour que vous avez pour moi, N'y a-t-il pas ici glissement et confusion des genres ? "Quand on reproche au mysticisme de s'exprimer à la manière de la passion amoureuse, on oublie que c'est l'amour qui avait commencé par plagier la mystique et lui avait emprunté sa ferveur, ses élans, ses extases". H. Bergson ("Les deux sources..." PUF 1970 p. 1010) N.B. Quelqu'un a dit aussi "la religion, c'est l'alchimie du sexe". La formule est belle et suggestive mais je me demande s'il ne faudrait pas renverser la question : n'y a-t-il pas, inscrit dans la sexualité, un désir insatiable ? un désir presque toujours frustré ? Pourquoi ? Parce qu'il va au-delà du plaisir et que le désir de l'autre est inséparable du désir religieux...
"Le paradoxe est la passion de la pensée, disait S. Kierkegaard et cela peut s'appliquer à la prière, un penseur sans paradoxe et comme un amant sans passion". Or, dans l'ensemble des mystiques, la mystique chrétienne est probablement la plus paradoxale, du fait de la foi en l'Incarnation du Verbe : "Christos, paradoxos paradoxon" a pu dire St Jean Chrysostome. Comme l'expérience déborde ce que peut exprimer le langage, tous les moyens d'expression sont convoqués : la musique, le chant, la peinture (Fra Angelico a été récemment canonisé, mais il faudrait citer Rembrandt auquel le Père Baudiquey dit devoir tant, "pour peindre une telle uvre, il faut être mort plusieurs fois") et l'effort du langage pour se dépasser lui-même, qui est la poésie. Les exemples ne manquent pas, j'en choisis volontairement quelques uns dans le monde musulman. Rûmi : "J'étais neige, Ansâri : "Ce que sème mon cur, c'est l'espoir de te voir "Par l'un de ses aspects, écrit Michel de Certeau, le mystique est du côté de l'anormal ou d'une rhétorique de l'étrange ; par l'autre, du côté d'un "essentiel", que tout son discours annonce mais sans parvenir à l'énoncer. Ainsi, la littérature placée sous le signe de la mystique est très abondante; souvent même confuse et verbeuse. Mais c'est pour parler de ce qui ne se peut ni dire ni savoir." Ex : "Je vais dire l'indicible Toukaram, mystique indien du XVIIème siècle, au terme de ses "psaumes du pèlerin" "Autre paradoxe : les phénomènes mystiques ont le caractère de l'exception, voire de l'anormalité. Pourtant, ceux qui présentent ces faits extraordinaires les vivent comme les traces locales et transitoires d'un universel, comme les expressions débordées par l'excès d'une présence jamais possédée... Aussi bien, l'expression "phénomènes mystiques" fait-elle coïncider deux contraires : est "phénomène" ce qui apparaît, visible ; est "mystique" ce qui demeure secret, invisible. La mystique ne peut être réduite à l'un ou à l'autre des aspects qui composent chaque fois son paradoxe. Elle tient dans leur rapport. Elle est sans doute ce rapport lui-même. C'est donc un objet qui fuit. Tour à tour il fascine et il irrite." (Certeau) Paradoxes pour qualifier Dieu : « Dieu est sage sans sagesse, bon sans bonté, puissant sans puissance » St Augustin (de Trinitate V 1,2 PL 42,912) Ou pour préciser la fonction du croyant : « Homme, si tu es vide, l'eau jaillit de toi, aussi bien que de la source d'éternité » Silésius trad. Plard, 87
Le mystique parle de lui mais il est retenu par sa pudeur. Il est écartelé entre son désir d'exprimer, son devoir de communiquer et la perception très forte de ses insuffisances, du caractère personnel et partiel de ses expériences, de ses découvertes. 0n retrouve ici la sagesse de Socrate qui découvre qu'il est le plus savant alors qu'il sait qu'il ne sait pas... Dans "les apophtegmes des Pères du désert" un moine égyptien du IVème siècle s'écrie : "Vraiment abba Joseph a trouvé la voie, car il a dit "je ne sais pas".
Dans cette ligne, la tentation est grande de choisir le silence, la théologie négative. "Si tu rencontres Dieu, tue-le, écrit un moine bouddhiste ; ce n'est pas Lui !" Dans la même veine : « Si quelqu'un se figure avoir connu Dieu et avoir connu quelque chose, il n'a pas connu Dieu » Denys l'aréopagite Lettre I à Gaïus PG 3, 1065 (trad. Gandillac, 327). Et Maître Eckhart reprend cela : « S'il advient que, voyant Dieu, on comprenne ce qu'on voit, c'est qu'on n'a pas vu Dieu lui-même mais quelqu'une de ces choses connaissables qui lui doivent l'être » (sermon 9). Ou, Denys l'aréopagite : "C'est dans le silence qu'on apprend les secrets de cette ténèbre qui brille de la plus éclatante lumière au sein de la plus noire obscurité et qui, tout en demeurant elle-même parfaitement intangible et parfaitement invisible, emplit de splendeurs plus belles que la beauté, les intelligences qui savent fermer les yeux." Ou encore, attribué à Grégoire de Nazianze et traduit librement : "Toi 1' Au-delà de tout, comment t'appeler d'un autre nom ? Parler du silence, c'est quand même parler... "Pour garder le secret que nous savons, ce n'est pas assez de se taire !" (P. Claudel 0.P. p. 459)
Une autre manière de s'exprimer est de reprendre l'expérience de Moïse qui voit Dieu, mais de dos, après qu'il soit passé près de lui, le protégeant de sa main alors qu'il était caché dans le creux du rocher "car nul ne peut voir Dieu sans mourir". "Voici une place auprès de moi : tu te tiendras sur le rocher. Quand ma gloire viendra à passer, je te mettrai dans la fente du rocher et mettrai ma main sur toi jusqu'à ce que j'aie passé. Je retirerai alors ma main et tu me verras par derrière, mais ma face ne saurait être vue." (Ex 33,21). Le témoignage vient après, différé. La connaissance s'exprime comme une reconnaissance et comme un souvenir. Jean de la Croix : "Où t'es tu caché, Ami, Toi qui me laisses dans les gémissements ? Pareil au cerf, tu as fui, m'ayant blessé, après Toi je sortis, criant, et tu étais parti". Ou, encore : "A peine soupçonné et déjà disparu ! Ne pouvant parler de Dieu directement, on dit son absence, sur fond de manque, de soif, de souvenir, de désir...
0n sait ce que le mot désir peut évoquer dans notre culture marquée par la psychanalyse. 0r c'est probablement le mot qui convient le mieux pour dire ce qui est commun à pratiquement tous les mystiques. ... qu'il faut d'abord libérer de la tyrannie des besoins... "Bien tard je t'ai aimée, Tu as appelé, tu as crié Le désir libéré, est le désir accepté, assumé, reconnu. Dans une expérience de tout l'être, et donc du corps, il a été un jour éveillé, ou "aimanté", aimanté comme peut l'être l'aiguille d'une boussole, par le passage successif d'un aimant. Aimantée par induction, l'aiguille laissée libre choisit spontanément sa direction, de même le désir éveillé par Celui qui l'attire. Il choisit spontanément sa direction, il la reconnaît inscrite en lui. Il se sent précédé. "La béatitude mystique s'achève dans la conscience de la gratuité divine, c'est à dire de cette dépendance suprême." "Entièrement suspendu à Lui... la totale et indéfinie dépendance : y sombrer pour s'épanouir en Abandon et se tendre en effort de pureté et de fidélité. La dépendance et l'abandon se nourrissant du doute lui-même (le sens de la Présence surmontant et absorbant les doutes de l'Existence). Mon Dieu, dont je dépends jusque dans le désir que je puis avoir de vous-même !" P. Teilhard de C. (début du "Milieu Mystique" 1917)
"Ce Quelqu'un, dont la beauté a rendu jaloux anges, est venu au petit jour, Le mystique est "ravi", il s'abandonne, il se perd de vue (corps et biens...), il perd même la pauvreté : "Dieu retirera la pauvreté même de ton cur, et quand la pauvreté n'y restera plus, Dieu y restera". (Rûmi, cité p. 79)
Il est un "essentiel" qui n'est point "abstraction du reste" mais qui soutient ce reste et le fait exister. En termes chronologiques, on exprimera sa perception comme l'expérience du tout premier instant. Pierre Emmanuel : "Avant le commencement Mais c'est un instant avant le temps, ou plutôt il s'agit de 1"`instance", qui soutient la Création. Michel Van Aerde : « Quand l'inconnu familier qui me visite parfois (1) Analyse : on parle toujours dans une tradition. C'est en écoutant les autres que l'on apprend à parler. Les musiciens ne composent pas n'importe quoi, leurs uvres s'inscrivent dans un contexte, on peut donc trouver des échos, voire retrouver des sources d'inspiration ou de stimulation. (l) St Bernard écrivait : "Le Verbe est venu en moi, et souvent. souvent il est entré en moi, et parfois je ne me suis pas aperçu de son arrivée, mais j'ai perçu qu'il était là, et je me souviens de sa présence. Même quand j'ai pu pressentir son entrée, je n'ai jamais pu en avoir 1a sensation, non plus que son départ. D'où est-il venu dans mon âme ? 0ù est-il allé en la quittant ?" Silésius « Tu dois être complètement pur et habiter l'instant pour qu'en toi Dieu se voie et doucement repose » (ch. I, 136) (2) Inconnu, Esprit, Vent, Souffle, Ravissement, lâcher-prise, abandon.., et dans tout abandon d'amour il y la place pour la souffrance :"aimer, c'est accepter de souffrir d'un autre", dit le proverbe anglais. Aimer fait entrer en vulnérabilité, met "à la merci" . (3) chute dans l'Autre la raison ne se retient à rien, d'où l'image du rêve. (4) hors du temps, trou dans l'histoire : non-lieu, hors espace mais aussi non-lieu juridique : pas de jugement, par de-là ou plutôt en deçà du bien et du mal. Il n'y a plus de savoir, seulement des sensations qui n'ont pas "le temps" de s'élaborer en perceptions. (5) Vue, ceci fait référence à "Ideen" de Husserl et à sa philosophie de la phénoménologie. Par l'exercice de 1"`Epochè" il s'agit de la vue indépendamment de ce que l'on voit, de l'ouïe indépendamment de ce qu'elle perçoit. Donc, du fait de voir en tant que tel, capacité à, ouverture, intentionnalité, éveil de l'esprit à la présence de l'autre. (6) En vérité c'est ici le fait d'écouter qui crée le silence et l'ouïe progresse jusqu'à mesurer l'attente, l'ampleur de mon attente. Le fait d'écouter rayonne le silence comme les ondes d'un radar en l'attente d'une détection.., à ceci près qu'il n'y a pas ici d'émission... l'être suscite "autour" de lui la notion de néant. (7) Non seulement j'ai oublié mon nom mais plus encore j'ai oublié en avoir eu un. Et de même que "nom" sonne comme "non", l'affirmation de soi s'effectue pour l'homme (à une exception près, Marie) dans la négation. 0r ici la négation est effacée, plus encore oubliée. Cette image s'inspire de la remarque symétrique de Denis Vasse quand il explique que la perversion, c'est l'oubli oublié. Mais ici oubli du commencement, oubli de l'altérité du fondement, oubli qui surgit dans la prétention à se faire soi-même. Le lâcher-prise oublie avoir tenu. « Tout ce que je suis, je le suispar la grâce de Dieu » 1 Co 15, 10 « Si Dieu trouve l'homme en cette pauvreté, alors Dieu est en opérant sa propre opération et l'homme est en souffrant Dieu en Dieu » M.E. p 353 sermon 53 (8) Consentement, existence conjointe, co-stancement, être avec et sentir par. (9) l'Inconnu est re-connu, non plus seulement comme familier ni comme premier chronologiquement mais comme essentiel, fondamental structurant principiel : créateur. cf Pv. 8,22 « Pour arriver à cette pauvreté, l'homme doit vivre d'une telle manière qu'il ne sache même pas qu'il ne vit ni pour lui-même, ni pour la vérité, ni pour Dieu... Aussi vide de son propre savoir qu'il le faisait au temps où il n'était pas encore » Maître Eckhart op cit p351 sermon 52 « Avant d'être quelque chose, j'étais la Vie de Dieu » Angelus Silesius ch 1,73 « La véritable image de l'âme, c'est là où aucune image ne se forme de l'intérieur ou de l'extérieur, autre que ce que Dieu est lui-même » Maître Eckhart p 283 Lisons à nouveau saint Bernard : "Le Christ commence par nous faire respirer dans la lumière de son inspiration, afin qu'à notre tour nous soyons en lui un jour qui respire. Car par son opération, l'homme intérieur en nous se rénove de jour en jour, et se renforce en esprit à l'image de son créateur : il devient un jour né du jour, une lumière issue de la lumière... Il reste à attendre un troisième jour, celui qui nous aspirera dans la gloire de la Résurrection" (83ème sermon sur le Cantique des Cantiques) « Le jour de Pâques le Seigneur est venu toutes portes fermées chez ses disciples, car celui qui s'est libéré de toute altérité et de tout être créé, en cet homme, Dieu ne vient pas : Il est déjà en lui-même essentiellement ». M.E. p 284
"Tu m'as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire, (Jr 19,7) Expérience à la fois singulière, extraordinaire et commune à tous ceux qui rencontrent un jour le Dieu vivant. Expérience spirituelle qui mûrit et qui se poursuit ainsi : "La Parole du Seigneur a été pour moi source d'opprobre et de moquerie tout le jour. Je me disais :"je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son Nom". mais c'était en mon cur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m'épuisais à le contenir, mais je n'y suis pas parvenu." Ce qui conduit Jérémie au désespoir, à la déprime, au goût du suicide : "Maudit soit le jour où je suis né ! Le jour où ma mère m'enfanta, qu'il ne soit pas béni !" Il nous faudrait développer ici, comme à chaque instant d'ailleurs, la relation du mystique au corps social. Le mystique s'inscrit dans une tradition. Sans celle-ci, il n'aurait pas de langage pour s'exprimer. En revanche, le mystique produit une rupture dans le tissu des habitudes de penser et d'agir. Tous les grands mystiques sont des hommes d'action. Aucune mystique authentique n'est une fuite du combat social pour la justice et la vérité. La souffrance est une souffrance du désir, elle est surtout celle de l'amour :
François d'assise répond ainsi au frère Léon qui lui demande pourquoi il se met à pleurer : "Je m'en vais dolent car l'amour n'est pas aimé !" Le mystique découvre un jour qu'il a épousé le désir d'un autre et qu'il éprouve ce que ressent cet autre : "Si la connaissance ne t'enlève pas à toi-même, mieux vaut l'ignorance qu'une telle connaissance!" (Rûmi p. 16)
Paul va beaucoup plus loin : "Pour moi, vivre, c'est le Christ2, et mourir m'est un gain. Mais si vivre ici-bas doit me permettre un travail fécond, je ne sais que choisir. Je suis pris dans ce dilemme : j'ai le désir de m'en aller et d'être avec Christ, et c'est de beaucoup préférable, mais demeurer ici-bas m'est plus nécessaire à cause de vous..." (Ph 1,21-25/3,10-l4) "Je complète en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps . qui est l'Église" (Col. l,24) "Avec le Christ je suis un crucifié; je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi3. On voit ici une parfaite réciprocité. L'originalité de la foi chrétienne est marquée par l'affirmation que Dieu fait le premier pas mais il ne faut pas exagérer ces différences en négligeant les rapprochements : "le soufisme, c'est que Dieu te fasse mourir à toi-même pour te ressusciter en Lui" Djonayd (Rûmi p. 96)4 Le désir de Paul se retrouve chez Rûmi notamment sur son lit de mort alors que ses amis commencent à se lamenter : "Quand entre l'Amant et l'aimé il n'y a plus qu'une chemise de crin, (Rûmi, p 55). L'intellectualisme d'Eckhart y perd sa pudeur : « L'âme qui aime Dieu le prend sous le voile de la bonté, mais l'intellect retire à Dieu le voile de la bonté et le prend dans sa nudité, dévêtu de la bonté, de l'être et de tout nom ». (...) Mais il va un peu trop loin peut-être dans le « ne que » qui est propre à l'emphase insistante : « L'unique cause de ma béatitude est que Dieu soit intellect et que je le sache » p 279 M.E. sermon 9 trad A. de Libera Garnier Flammarion p 278
Catherine Pozzi Très haut amour, s'il se peut que je meure Très haut amour qui passez la mémoire, Quand je serai pour moi-même perdue Par l'univers en mille corps brisée, Vous referez mon nom et mon image Poèmes, Paris, Gallimard, 1950, pp. 15-16.
0n se rappelle aussi cette phrase de Hallaj qui dit admirablement que, dans l'amour, nous sommes toujours précédés par Dieu. Qui donc est celui qui cherche, en vérité ? "De nous deux, dis-moi, qui est l'Amant ?" "Les saints, écrivait le Père Bernard, ont perçu que le désir de Dieu qui d'aventure s'éveille dans le cur d'un homme n'est rien comparé au désir que Dieu éprouve pour l'humanité". Il se produit donc ici un échange, l'homme oublie son propre désir pour épouser le désir que Dieu éprouve. Si bien que, pour Denis Vasse (cf "Le temps du désir"), le Christ est Celui en qui le désir de l'homme épouse pleinement le désir de Dieu. "En Christ, je dis la vérité, je ne mens pas, par l'Esprit Saint ma conscience me rend témoignage : J'ai au cur une grande tristesse et une douleur incessante, oui, je souhaiterais être anathème, être moi-même séparé du Christ pour mes frères et ceux de ma race selon la chair..." (Rm 9, 1-3). Ce thème du désir paradoxal d'être anathème pour s'échanger avec les autres, d'être rejeté de la Vie si cela pouvait conduire les autres à y entrer, ce thème revient sans cesse dans la littérature mystique, et c'est peut-être là une façon de participer à la descente du Christ aux enfers... il s'agit de rejoindre les exclus, et pas seulement les exclus sociaux: les exclus de la présence de Dieu. C'est exprimé avec force dans le "Mystère de la charité de Jeanne d'Arc" de Péguy (Pleïade p. 426) "Et s'il faut pour sauver de l'Absence éternelle les âmes des damnés s'affolant de l'Absence, abandonner mon âme à l'Absence éternelle, que mon âme s'en aille en l'Absence éternelle. ("Jeanne d'Arc") La contradiction n'est qu'apparente car "Il n'y a pas d'abîme où Dieu ne soit descendu" en sorte qu'il s'agit de "rejoindre Dieu au creux de son refus et de ce fait dépasser les frontières de ce refus." Comme le dit U. von Balthazar. "L'acte sauveur est révélateur de l'acte créateur", l'un comme l'autre font émerger du néant. Ce paradoxe extrême nous introduit sans difficulté au thème souvent évoqué par les mystiques de :
pour aider l'homme malade : "Si quelqu'un était dans une extase du genre de celle que saint Paul un jour a connue et qu'il savait qu'un homme malade désire un bol de soupe, il serait beaucoup mieux pour lui de se dégager de cette extase et de servir celui qui est dans le besoin" Maître Eckart (127) « L'abandon saisit Dieu : mais abandonner Dieu même, c'est un abandon que bien peu d'hommes comprennent » Angelus Silesius (Plard 125 II 135) "Ce que nous faisons n'est qu'une goutte dans l'océan, mais si cette goutte n'était pas dans l'0céan, elle manquerait" Mère Térésa (citée par Besnard "il faut que j'aille" p. 64) "Il est bon de laisser parfois Dieu en soi-même pour le trouver en notre prochain" ou aussi "cesser de parler à Dieu pour parler de Lui". On retrouve cela dans le Bouddhisme avec les Boddisatvas. Thomas d'Aquin l'exprime à sa manière en présentant trois degrés dans l'amour : Présence d'amour ou engagement Il y a trois degrés dans l'amitié. L'ami peut renoncer à se délecter en la présence de l'aimé, pour se donner à son service : c'est la perfection, car en amitié l'aimé est aimé pour lui- même, et non pour la délectation qu'il procure. L'ami peut au contraire se complaire en sa délectation, au point de préférer demeurer en présence de l'aimé, plutôt que de s'éloigner pour le servir ; mais alors l'aimé n'est aimé que pour la délectation qu'il nous procure. Que si l'ami abandonne aisément la présence de l'aimé pour se complaire en d'autres choses, c'est que l'amitié est médiocre ou nulle. Ainsi en va-t-il de l'amour de Dieu, selon ces trois degrés, quoique Dieu doive, entre tous, être aimé pour lui-même. Les uns cessent volontiers et sans grand déplaisir de se livrer à la contemplation divine, pour se donner aux affaires terrestres ; c'est qu'ils n'ont que peu ou pas d'amour. D'autres éprouvent une telle délectation dans leur contemplation divine, qu'ils refusent de l'abandonner pour se livrer au service de Dieu dans le salut de leurs frères. D'autres enfin parviennent à une telle plénitude d'amour, qu'ils renoncent à la contemplation, en laquelle ils se délectaient, pour servir Dieu dans leurs frères. C'est la perfection de l'apôtre Paul ; c'est la perfection des prélats et des prêcheurs. Question disputée sur la charité, quest. I, art. II, rép. 6. C'est dans l'Évangile, selon moi (parce que je suis chrétien) que l'on trouve l'expérience spirituelle la plus riche, or le Christ a conduit ses apôtres dans le désert. Il a prié des nuits entières mais il n'a pas fondé un ashram ni un monastère. Il n'a pas fait de ses disciples des moines mais des apôtres. Il les a conduits à une activité. Cela demande réflexion. À y regarder de près, on peut se demander d'ailleurs si les contemplatifs vivent toujours la priorité qu'ils auraient souhaitée. Combien d'entre eux sont écrasés sous les tâches matérielles et, plus précisément, celles de l'accueil : hôtellerie, entretiens personnels, rencontres de groupes... Eux aussi sont obligés de consacrer une bonne partie de leur temps et de leur énergie au service du partage et de la transmission 0n parle souvent de leur "rayonnement" ! Les apôtres ont tout quitté pour suivre le Christ. Mais, après les avoir associés au mystère de sa passion-résurrection, le Christ disparaît (ascension). Il leur donne son Souffle (Pentecôte) et les envoie... dans le monde : "Comme le Père m'a aimé, moi aussi, je vous ai aimés Les apôtres se trouvent alors dans la situation qui fut celle du Christ envoyé dans le monde. C'est dans la vie et dans les rencontres qu'ils éprouvent leur communion intime avec lui : "Je vous précède en Galilée !" Il n y a pas opposition entre 1'action et la contemplation. Les apôtres sont des témoins à la fois actifs et passifs. Comme le dit U. von Balthazar : "Dieu nous apparaît plus grand que tout dans la manière où il se livre". Dans cette manière de se livrer, existentiellement, nous sommes impliqués. Dieu nous apparaît dans toute sa force et sa beauté quand nous participons à son mouvement, celui de se communiquer.
PSAUME I La vie sans Toi n'est rien : à mes yeux négligeable. II A peine soupçonné et déjà disparu ! III Vivre avec Toi toujours serait insoutenable. IV Je n'ai pas eu besoin de T'imposer silence. V Tu as pris mes défauts et même mon accent. VI Il eût fallu un jour brouiller tous mes discours VII Timide et maladroit, VIII Parole à prononcer que nous n'entendons pas Michel Van Aerde 1991 _________________ 2 Ce thème se retrouve en écho 4 et ici tout comme dans A. Silesius : « L'homme profondément abandonné est éternellement libre et un : peut-il donc y avoir une distinction entre lui et Dieu ? » Plard 133, II 144 5 «L'âme enfante à partir d'elle-même Dieu à partir de Dieu en Dieu, elle l'enfante vraiment à partir d'elle-même, elle fait cela afin d'enfanter Dieu à partir d'elle même, là si elle a la couleur de Dieu : là elle est image de Dieu ».M.E. (Sermon 43 q 328, 10 329,1) |