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Expériences mystiques
Les îles de la terre ferme

Textes rassemblés par Michel VAN AERDE o.p.

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D. THÈMES ET CONTENU DE L'EXPÉRIENCE MYSTIQUE

I. Exprimer l'inexprimable...

Si, comme l'écrit Michel de Certeau dans son article « mystique » de l'Encyclopaedia Universalis, "Mystique" signifie "caché", on perçoit la difficulté, voire la contradiction qu'il peut y avoir à parler en public de ce qui est caché, de ce qui se définit comme expérience cachée.

0n comprend donc que le paradoxe et la poésie en soient ses modes d'expression privilégiés.

Un bel exemple de paradoxe nous est proposé par Thérèse d'Avila, la célèbre "Madre" croquée en B.D, par Claire Brétécher. Le paradoxe est exprimé en termes littéraires mais on ne peut écrire cela sans l'avoir pensé, sans l'avoir ressenti. Ce n'est pas simple littérature:

    "Cette divine prison de l'amour par lequel je vis
    a fait Dieu mon captif et rendu libre mon cœur.
    Mais j'éprouve un tel martyre de voir Dieu mon prisonnier
    que je meurs de ne point mourir !"

... et je ne peux m'empêcher de continuer la lecture, pour citer la strophe V :

    "Si l'amour que vous avez pour moi,
    O mon Dieu, est comme celui que j'ai pour vous
    Dites-moi, à quoi est-ce que je m'arrête?
    Et vous, à quoi vous arrêtez-vous ?"

N'y a-t-il pas ici glissement et confusion des genres ?

    "Quand on reproche au mysticisme de s'exprimer à la manière de la passion amoureuse, on oublie que c'est l'amour qui avait commencé par plagier la mystique et lui avait emprunté sa ferveur, ses élans, ses extases". H. Bergson ("Les deux sources..." PUF 1970 p. 1010)

N.B. Quelqu'un a dit aussi "la religion, c'est l'alchimie du sexe". La formule est belle et suggestive mais je me demande s'il ne faudrait pas renverser la question : n'y a-t-il pas, inscrit dans la sexualité, un désir insatiable ? un désir presque toujours frustré ? Pourquoi ? Parce qu'il va au-delà du plaisir et que le désir de l'autre est inséparable du désir religieux...

II... en paradoxes...

"Le paradoxe est la passion de la pensée, disait S. Kierkegaard et cela peut s'appliquer à la prière, un penseur sans paradoxe et comme un amant sans passion".

Or, dans l'ensemble des mystiques, la mystique chrétienne est probablement la plus paradoxale, du fait de la foi en l'Incarnation du Verbe : "Christos, paradoxos paradoxon" a pu dire St Jean Chrysostome.

Comme l'expérience déborde ce que peut exprimer le langage, tous les moyens d'expression sont convoqués : la musique, le chant, la peinture (Fra Angelico a été récemment canonisé, mais il faudrait citer Rembrandt auquel le Père Baudiquey dit devoir tant, "pour peindre une telle œuvre, il faut être mort plusieurs fois") et l'effort du langage pour se dépasser lui-même, qui est la poésie. Les exemples ne manquent pas, j'en choisis volontairement quelques uns dans le monde musulman.

Rûmi :

    "J'étais neige,
    à tes rayons je fondis.
    La terre me but,
    brouillard d'esprit,
    je monte vers le soleil."

Ansâri :

    "Ce que sème mon cœur, c'est l'espoir de te voir
    Le printemps de mon cœur est dans le pré de ta rencontre." (N.B, le pré = le cimetière)
    "Mon Dieu ! Le tourment de celui dont le tourment c'est Toi :
    quand pourrait-il jamais finir ?
    Celui qui, par Toi est vivant,
    quand pourrait-il mourir ?"

"Par l'un de ses aspects, écrit Michel de Certeau, le mystique est du côté de l'anormal ou d'une rhétorique de l'étrange ; par l'autre, du côté d'un "essentiel", que tout son discours annonce mais sans parvenir à l'énoncer. Ainsi, la littérature placée sous le signe de la mystique est très abondante; souvent même confuse et verbeuse. Mais c'est pour parler de ce qui ne se peut ni dire ni savoir."

      Ex :

    "Je vais dire l'indicible
    Je vis ma mort
    Je suis de n'être pas."

      Toukaram, mystique indien du XVIIème siècle, au terme de ses "psaumes du pèlerin"

    "Autre paradoxe : les phénomènes mystiques ont le caractère de l'exception, voire de l'anormalité. Pourtant, ceux qui présentent ces faits extraordinaires les vivent comme les traces locales et transitoires d'un universel, comme les expressions débordées par l'excès d'une présence jamais possédée... Aussi bien, l'expression "phénomènes mystiques" fait-elle coïncider deux contraires : est "phénomène" ce qui apparaît, visible ; est "mystique" ce qui demeure secret, invisible. La mystique ne peut être réduite à l'un ou à l'autre des aspects qui composent chaque fois son paradoxe. Elle tient dans leur rapport. Elle est sans doute ce rapport lui-même. C'est donc un objet qui fuit. Tour à tour il fascine et il irrite." (Certeau)

Paradoxes pour qualifier Dieu :

    « Dieu est sage sans sagesse, bon sans bonté, puissant sans puissance »

St Augustin (de Trinitate V 1,2 PL 42,912)

Ou pour préciser la fonction du croyant :

    « Homme, si tu es vide, l'eau jaillit de toi, aussi bien que de la source d'éternité »

Silésius trad. Plard, 87

III...par pudeur...

Le mystique parle de lui mais il est retenu par sa pudeur. Il est écartelé entre son désir d'exprimer, son devoir de communiquer et la perception très forte de ses insuffisances, du caractère personnel et partiel de ses expériences, de ses découvertes. 0n retrouve ici la sagesse de Socrate qui découvre qu'il est le plus savant alors qu'il sait qu'il ne sait pas...

Dans "les apophtegmes des Pères du désert" un moine égyptien du IVème siècle s'écrie :

"Vraiment abba Joseph a trouvé la voie, car il a dit "je ne sais pas".

IV...par-delà le silence...

Dans cette ligne, la tentation est grande de choisir le silence, la théologie négative.

"Si tu rencontres Dieu, tue-le, écrit un moine bouddhiste ; ce n'est pas Lui !"

Dans la même veine : « Si quelqu'un se figure avoir connu Dieu et avoir connu quelque chose, il n'a pas connu Dieu » Denys l'aréopagite Lettre I à Gaïus PG 3, 1065 (trad. Gandillac, 327). Et Maître Eckhart reprend cela : « S'il advient que, voyant Dieu, on comprenne ce qu'on voit, c'est qu'on n'a pas vu Dieu lui-même mais quelqu'une de ces choses connaissables qui lui doivent l'être » (sermon 9).

Ou, Denys l'aréopagite :

"C'est dans le silence qu'on apprend les secrets de cette ténèbre qui brille de la plus éclatante lumière au sein de la plus noire obscurité et qui, tout en demeurant elle-même parfaitement intangible et parfaitement invisible, emplit de splendeurs plus belles que la beauté, les intelligences qui savent fermer les yeux."

Ou encore, attribué à Grégoire de Nazianze et traduit librement :

    "Toi 1' Au-delà de tout, comment t'appeler d'un autre nom ?
    Tout ce qui se dit est sorti de Toi, comment te nommerais-je ?
    Tu es la source de tout mot et de toute pensée, quel concept pourrait t'exprimer ?
    Tu as tous les noms mais aucun ne peut te nommer !
    Tous les êtres Te louent, ceux qui parlent et ceux qui sont muets,
    l'universel désir, le gémissement de tout ce monde en gésine déferle en toi.
    Ceux qui savent lire ta création font monter vers toi un hymne de silence
    o le seul innommé, aie pitié ! "

Parler du silence, c'est quand même parler...

      "Pour garder le secret que nous savons, ce n'est pas assez de se taire !" (P. Claudel 0.P. p. 459)

V ...et la nostalgie...

Une autre manière de s'exprimer est de reprendre l'expérience de Moïse qui voit Dieu, mais de dos, après qu'il soit passé près de lui, le protégeant de sa main alors qu'il était caché dans le creux du rocher "car nul ne peut voir Dieu sans mourir".

"Voici une place auprès de moi : tu te tiendras sur le rocher. Quand ma gloire viendra à passer, je te mettrai dans la fente du rocher et mettrai ma main sur toi jusqu'à ce que j'aie passé.

Je retirerai alors ma main et tu me verras par derrière, mais ma face ne saurait être vue."

(Ex 33,21).

Le témoignage vient après, différé. La connaissance s'exprime comme une reconnaissance et comme un souvenir.

Jean de la Croix :

    "Où t'es tu caché, Ami, Toi qui me laisses dans les gémissements ? Pareil au cerf, tu as fui, m'ayant blessé, après Toi je sortis, criant, et tu étais parti".

Ou, encore :

    "A peine soupçonné et déjà disparu !
    Tu m'épargnais de fuir !
    Je ne cesse depuis d'errer à ta recherche.
    Je te connais de nostalgie :
    brûlure de mon désir, mémoire de mon futur
    (M. V.A.)

Ne pouvant parler de Dieu directement, on dit son absence, sur fond de manque, de soif, de souvenir, de désir...

VI ...avouer le désir...

0n sait ce que le mot désir peut évoquer dans notre culture marquée par la psychanalyse. 0r c'est probablement le mot qui convient le mieux pour dire ce qui est commun à pratiquement tous les mystiques.

... qu'il faut d'abord libérer de la tyrannie des besoins...
de saint Augustin ("Confessions" X,27)

    "Bien tard je t'ai aimée,
    à beauté si ancienne et pourtant si nouvelle,
    bien tard je t'ai aimée !
    Et voici que tu étais au-dedans de moi,
    et moi, j'étais au-dehors de moi
    et c'est là que je te cherchais !
    Dépourvu de beauté, je me jetais sur toutes
    Lesœuvres belles! Tu étais avec moi et je n'étais pas avec toi ;
    elles me retenaient loin de Loi, ces choses qui pourtant,
    si elles n'existaient pas en toi, n'existeraient pas !

    Tu as appelé, tu as crié
    et tu as brisé ma surdité ;
    tu as brillé, tu as resplendi
    et tu as dissipé ma cécité;
    tu as embaumé, j'ai respiré et haletant,
    j'aspire à toi ;
    j `ai goûté, et j'ai faim, et j'ai soif ;
    tu m'as touché et je me suis enflammé pour ta paix."

Le désir libéré, est le désir accepté, assumé, reconnu. Dans une expérience de tout l'être, et donc du corps, il a été un jour éveillé, ou "aimanté", aimanté comme peut l'être l'aiguille d'une boussole, par le passage successif d'un aimant. Aimantée par induction, l'aiguille laissée libre choisit spontanément sa direction, de même le désir éveillé par Celui qui l'attire. Il choisit spontanément sa direction, il la reconnaît inscrite en lui. Il se sent précédé.

    "La béatitude mystique s'achève dans la conscience de la gratuité divine, c'est à dire de cette dépendance suprême."

    "Entièrement suspendu à Lui... la totale et indéfinie dépendance : y sombrer pour s'épanouir en Abandon et se tendre en effort de pureté et de fidélité. La dépendance et l'abandon se nourrissant du doute lui-même (le sens de la Présence surmontant et absorbant les doutes de l'Existence). Mon Dieu, dont je dépends jusque dans le désir que je puis avoir de vous-même !" P. Teilhard de C. (début du "Milieu Mystique" 1917)

VII ...désir d'un Dieu
que l'on découvre comme lui-même désirant...

    "Ce Quelqu'un, dont la beauté a rendu jaloux anges, est venu au petit jour,
    et il a regardé dans mon cœur.
    Il pleurait et je pleurais ; puis il m'a demandé :
    De nous deux, dis-moi, qui est l'Amant ?"
    El Hallaj

Le mystique est "ravi", il s'abandonne, il se perd de vue (corps et biens...), il perd même la pauvreté : "Dieu retirera la pauvreté même de ton cœur, et quand la pauvreté n'y restera plus, Dieu y restera". (Rûmi, cité p. 79)

VIII ...qui précède et qui fonde tout désir, toute vie...

Il est un "essentiel" qui n'est point "abstraction du reste" mais qui soutient ce reste et le fait exister. En termes chronologiques, on exprimera sa perception comme l'expérience du tout premier instant.

Pierre Emmanuel :

    "Avant le commencement
    Avant le nénuphar de l'origine
    Avant l'hélice des typhons cyclopéens
    Avant le bâillement de l'ombre qui s'évide
    Avant le coup de gong dans le tympan du vide
    Avant la danse des phosphènes dans le rien".

Mais c'est un instant avant le temps, ou plutôt il s'agit de 1"`instance", qui soutient la Création.

Michel Van Aerde :

    « Quand l'inconnu familier qui me visite parfois (1)
    a forcé mon silence intérieur,
    une porte, en grinçant, s'est mise à pleurer.
    Mais l'air vif aussitôt de l'espace illimité (2)
    m'a fait tourner la tête.
    Le vertige m'a pris et j'ai fermé les yeux...
    ...Et comme je coulais en des à-pic de rêve, (3)
    basculant hors du temps au non-lieu du savoir, (4)
    je devenais la Vue, bien avant la lumière (5)
    et l'ouïe aveuglée s'abreuvant de silence, (6)
    avant le premier bruit.
    Sur la plage d'un oubli par lui-même effacé, (7)
    j'avais perdu mon nom...
    ...J'étais auprès de Lui, (8)
    dans le tout premier oui, (9)
    avant la Création ! » (10) 

Analyse : on parle toujours dans une tradition. C'est en écoutant les autres que l'on apprend à parler. Les musiciens ne composent pas n'importe quoi, leurs œuvres s'inscrivent dans un contexte, on peut donc trouver des échos, voire retrouver des sources d'inspiration ou de stimulation.

(l) St Bernard écrivait :

"Le Verbe est venu en moi, et souvent. souvent il est entré en moi, et parfois je ne me suis pas aperçu de son arrivée, mais j'ai perçu qu'il était là, et je me souviens de sa présence. Même quand j'ai pu pressentir son entrée, je n'ai jamais pu en avoir 1a sensation, non plus que son départ. D'où est-il venu dans mon âme ? 0ù est-il allé en la quittant ?"

Silésius « Tu dois être complètement pur et habiter l'instant pour qu'en toi Dieu se voie et doucement repose » (ch. I, 136)

(2) Inconnu, Esprit, Vent, Souffle, Ravissement, lâcher-prise, abandon.., et dans tout abandon d'amour il y la place pour la souffrance :"aimer, c'est accepter de souffrir d'un autre", dit le proverbe anglais. Aimer fait entrer en vulnérabilité, met "à la merci" .

(3) chute dans l'Autre

la raison ne se retient à rien, d'où l'image du rêve.

(4) hors du temps, trou dans l'histoire : non-lieu, hors espace mais aussi non-lieu juridique : pas de jugement, par de-là ou plutôt en deçà du bien et du mal.

Il n'y a plus de savoir, seulement des sensations qui n'ont pas "le temps" de s'élaborer en perceptions.

(5) Vue, ceci fait référence à "Ideen" de Husserl et à sa philosophie de la phénoménologie. Par l'exercice de 1"`Epochè" il s'agit de la vue indépendamment de ce que l'on voit, de l'ouïe indépendamment de ce qu'elle perçoit. Donc, du fait de voir en tant que tel, capacité à, ouverture, intentionnalité, éveil de l'esprit à la présence de l'autre.

(6) En vérité c'est ici le fait d'écouter qui crée le silence et l'ouïe progresse jusqu'à mesurer l'attente, l'ampleur de mon attente. Le fait d'écouter rayonne le silence comme les ondes d'un radar en l'attente d'une détection.., à ceci près qu'il n'y a pas ici d'émission... l'être suscite "autour" de lui la notion de néant.

(7) Non seulement j'ai oublié mon nom mais plus encore j'ai oublié en avoir eu un. Et de même que "nom" sonne comme "non", l'affirmation de soi s'effectue pour l'homme (à une exception près, Marie) dans la négation. 0r ici la négation est effacée, plus encore oubliée. Cette image s'inspire de la remarque symétrique de Denis Vasse quand il explique que la perversion, c'est l'oubli oublié. Mais ici oubli du commencement, oubli de l'altérité du fondement, oubli qui surgit dans la prétention à se faire soi-même.

Le lâcher-prise oublie avoir tenu.

« Tout ce que je suis, je le suispar la grâce de Dieu » 1 Co 15, 10

« Si Dieu trouve l'homme en cette pauvreté, alors Dieu est en opérant sa propre opération et l'homme est en souffrant Dieu en Dieu » M.E. p 353 sermon 53

(8) Consentement, existence conjointe, co-stancement, être avec et sentir par.

(9) l'Inconnu est re-connu, non plus seulement comme familier ni comme premier chronologiquement mais comme essentiel, fondamental structurant principiel : créateur. cf Pv. 8,22

« Pour arriver à cette pauvreté, l'homme doit vivre d'une telle manière qu'il ne sache même pas qu'il ne vit ni pour lui-même, ni pour la vérité, ni pour Dieu... Aussi vide de son propre savoir qu'il le faisait au temps où il n'était pas encore » Maître Eckhart op cit p351 sermon 52

« Avant d'être quelque chose, j'étais la Vie de Dieu » Angelus Silesius ch 1,73

« La véritable image de l'âme, c'est là où aucune image ne se forme  de l'intérieur ou de l'extérieur, autre que ce que Dieu est lui-même » Maître Eckhart p 283

Lisons à nouveau saint Bernard :

"Le Christ commence par nous faire respirer dans la lumière de son inspiration, afin qu'à notre tour nous soyons en lui un jour qui respire.

Car par son opération, l'homme intérieur en nous se rénove de jour en jour, et se renforce en esprit à l'image de son créateur : il devient un jour né du jour, une lumière issue de la lumière...

Il reste à attendre un troisième jour, celui qui nous aspirera dans la gloire de la Résurrection"

(83ème sermon sur le Cantique des Cantiques)

« Le jour de Pâques le Seigneur est venu toutes portes fermées chez ses disciples, car celui qui s'est libéré de toute altérité et de tout être créé, en cet homme, Dieu ne vient pas : Il est déjà en lui-même essentiellement ». M.E. p 284

IX ...séduction et déception...

    "Tu m'as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire,
    tu m'as maîtrisé, tu as été le plus fort"

    (Jr 19,7)

Expérience à la fois singulière, extraordinaire et commune à tous ceux qui rencontrent un jour le Dieu vivant. Expérience spirituelle qui mûrit et qui se poursuit ainsi :

"La Parole du Seigneur a été pour moi source d'opprobre et de moquerie tout le jour.

Je me disais :"je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son Nom". mais c'était en mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m'épuisais à le contenir, mais je n'y suis pas parvenu."

Ce qui conduit Jérémie au désespoir, à la déprime, au goût du suicide :

    "Maudit soit le jour où je suis né ! Le jour où ma mère m'enfanta, qu'il ne soit pas béni !"
    Et vous connaissez cette parole cruelle :
    "Pourquoi ma souffrance est-elle continue,
    ma blessure incurable, rebelle aux soins ?
    Vraiment tu es pour moi comme un ruisseau trompeur
    aux eaux décevantes !"(Jr 15,18)

Il nous faudrait développer ici, comme à chaque instant d'ailleurs, la relation du mystique au corps social. Le mystique s'inscrit dans une tradition. Sans celle-ci, il n'aurait pas de langage pour s'exprimer.

En revanche, le mystique produit une rupture dans le tissu des habitudes de penser et d'agir. Tous les grands mystiques sont des hommes d'action. Aucune mystique authentique n'est une fuite du combat social pour la justice et la vérité.

La souffrance est une souffrance du désir, elle est surtout celle de l'amour :

X ...l'Amour n'est pas aimé"...

François d'assise répond ainsi au frère Léon qui lui demande pourquoi il se met à pleurer : "Je m'en vais dolent car l'amour n'est pas aimé !"

Le mystique découvre un jour qu'il a épousé le désir d'un autre et qu'il éprouve ce que ressent cet autre :

    "Si la connaissance ne t'enlève pas à toi-même, mieux vaut l'ignorance qu'une telle connaissance!"

    (Rûmi p. 16)

XI ...mourir pour vivre...

Paul va beaucoup plus loin :

    "Pour moi, vivre, c'est le Christ2, et mourir m'est un gain. Mais si vivre ici-bas doit me permettre un travail fécond, je ne sais que choisir. Je suis pris dans ce dilemme : j'ai le désir de m'en aller et d'être avec Christ, et c'est de beaucoup préférable, mais demeurer ici-bas m'est plus nécessaire à cause de vous..." (Ph 1,21-25/3,10-l4)

    "Je complète en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps . qui est l'Église" (Col. l,24)

    "Avec le Christ je suis un crucifié; je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi3.
    Car ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré pour moi." (Ga 2,20)

On voit ici une parfaite réciprocité. L'originalité de la foi chrétienne est marquée par l'affirmation que Dieu fait le premier pas mais il ne faut pas exagérer ces différences en négligeant les rapprochements :

    "le soufisme, c'est que Dieu te fasse mourir à toi-même pour te ressusciter en Lui" Djonayd (Rûmi p. 96)4

Le désir de Paul se retrouve chez Rûmi notamment sur son lit de mort alors que ses amis commencent à se lamenter :

    "Quand entre l'Amant et l'aimé il n'y a plus qu'une chemise de crin,
    ne voulez-vous pas que la lumière s'unisse à la lumière?

      (Rûmi, p 55).

L'intellectualisme d'Eckhart y perd sa pudeur :

    « L'âme qui aime Dieu le prend sous le voile de la bonté, mais l'intellect retire à Dieu le voile de la bonté et le prend dans sa nudité, dévêtu de la bonté, de l'être et de tout nom ». (...) Mais il va un peu trop loin peut-être dans le « ne que » qui est propre à l'emphase insistante : « L'unique cause de ma béatitude est que Dieu soit intellect et que je le sache » p 279

M.E. sermon 9 trad A. de Libera Garnier Flammarion p 278

XII ...se laisser briser par l'aimé,
se laisser refaçonner...

Catherine Pozzi

    Très haut amour, s'il se peut que je meure
    Sans avoir su d'où je vous possédais,
    En quel soleil était votre demeure
    En quel passé votre temps, en quelle heure
              Je vous aimais,

    Très haut amour qui passez la mémoire,
    Feu sans foyer dont j'ai fait tout mon jour,
    En quel destin vous traciez mon histoire,
    En quel sommeil se voyait votre gloire,
              Ô mort séjour...

    Quand je serai pour moi-même perdue
    Et divisée à l'abîme infini,
    Infiniment, quand je serai rompue,
    Quand le présent dont je suis revêtue
              Aura trahi,

    Par l'univers en mille corps brisée,
    De mille instants non rassemblés encor,
    De cendre aux cieux jusqu'au néant vannée,
    Vous referez pour une étrange année
              Un seul trésor

    Vous referez mon nom et mon image
    De mille corps emportés par le jour,
    Vive unité sans nom et sans visage,
    ur de l'esprit, ô centre du mirage
    Très haut amour.

    Poèmes, Paris, Gallimard, 1950, pp. 15-16.

XIII ...la descente aux enfers...

0n se rappelle aussi cette phrase de Hallaj qui dit admirablement que, dans l'amour, nous sommes toujours précédés par Dieu. Qui donc est celui qui cherche, en vérité ?

    "De nous deux, dis-moi, qui est l'Amant ?"

"Les saints, écrivait le Père Bernard, ont perçu que le désir de Dieu qui d'aventure s'éveille dans le cœur d'un homme n'est rien comparé au désir que Dieu éprouve pour l'humanité".

Il se produit donc ici un échange, l'homme oublie son propre désir pour épouser le désir que Dieu éprouve. Si bien que, pour Denis Vasse (cf "Le temps du désir"), le Christ est Celui en qui le désir de l'homme épouse pleinement le désir de Dieu.

"En Christ, je dis la vérité, je ne mens pas, par l'Esprit Saint ma conscience me rend témoignage : J'ai au cœur une grande tristesse et une douleur incessante, oui, je souhaiterais être anathème, être moi-même séparé du Christ pour mes frères et ceux de ma race selon la chair..." (Rm 9, 1-3).

Ce thème du désir paradoxal d'être anathème pour s'échanger avec les autres, d'être rejeté de la Vie si cela pouvait conduire les autres à y entrer, ce thème revient sans cesse dans la littérature mystique, et c'est peut-être là une façon de participer à la descente du Christ aux enfers... il s'agit de rejoindre les exclus, et pas seulement les exclus sociaux: les exclus de la présence de Dieu.

C'est exprimé avec force dans le "Mystère de la charité de Jeanne d'Arc" de Péguy (Pleïade p. 426)

    "Et s'il faut pour sauver de l'Absence éternelle les âmes des damnés s'affolant de l'Absence, abandonner mon âme à l'Absence éternelle, que mon âme s'en aille en l'Absence éternelle.
    Mon âme à cette Absence qui ne s'éteindra jamais." (p. 3l2)
    "Alors commencera l'étrange exil sans plage l'étrange exil d'absence où vous n'êtes pas là, la savoureuse absence, et dévorante et lente et folle à savourer, affolante et vivante...
    Je me sentirai folle à savourer l'absence et vivante en folie et folle à tout jamais..."

    ("Jeanne d'Arc")

La contradiction n'est qu'apparente car "Il n'y a pas d'abîme où Dieu ne soit descendu" en sorte qu'il s'agit de "rejoindre Dieu au creux de son refus et de ce fait dépasser les frontières de ce refus." Comme le dit U. von Balthazar. "L'acte sauveur est révélateur de l'acte créateur", l'un comme l'autre font émerger du néant.

Ce paradoxe extrême nous introduit sans difficulté au thème souvent évoqué par les mystiques de :

XIV ..."quitter Dieu pour Dieu"...

pour aider l'homme malade :

    "Si quelqu'un était dans une extase du genre de celle que saint Paul un jour a connue et qu'il savait qu'un homme malade désire un bol de soupe, il serait beaucoup mieux pour lui de se dégager de cette extase et de servir celui qui est dans le besoin" Maître Eckart (127)

    « L'abandon saisit Dieu : mais abandonner Dieu même, c'est un abandon que bien peu d'hommes comprennent » Angelus Silesius (Plard 125 II 135)

    "Ce que nous faisons n'est qu'une goutte dans l'océan, mais si cette goutte n'était pas dans l'0céan, elle manquerait" Mère Térésa (citée par Besnard "il faut que j'aille" p. 64)

    "Il est bon de laisser parfois Dieu en soi-même pour le trouver en notre prochain"
    "La vie de saint Ignace de Loyola 1599, p. 563" Père Favard (cité par M. de Certeau p. 354)

ou aussi "cesser de parler à Dieu pour parler de Lui".

On retrouve cela dans le Bouddhisme avec les Boddisatvas.

Thomas d'Aquin l'exprime à sa manière en présentant trois degrés dans l'amour :

Présence d'amour ou engagement

    Il y a trois degrés dans l'amitié. L'ami peut renoncer à se délecter en la présence de l'aimé, pour se donner à son service : c'est la perfection, car en amitié l'aimé est aimé pour lui- même, et non pour la délectation qu'il procure. L'ami peut au contraire se complaire en sa délectation, au point de préférer demeurer en présence de l'aimé, plutôt que de s'éloigner pour le servir ; mais alors l'aimé n'est aimé que pour la délectation qu'il nous procure. Que si l'ami abandonne aisément la présence de l'aimé pour se complaire en d'autres choses, c'est que l'amitié est médiocre ou nulle.

    Ainsi en va-t-il de l'amour de Dieu, selon ces trois degrés, quoique Dieu doive, entre tous, être aimé pour lui-même. Les uns cessent volontiers et sans grand déplaisir de se livrer à la contemplation divine, pour se donner aux affaires terrestres ; c'est qu'ils n'ont que peu ou pas d'amour.

    D'autres éprouvent une telle délectation dans leur contemplation divine, qu'ils refusent de l'abandonner pour se livrer au service de Dieu dans le salut de leurs frères.

    D'autres enfin parviennent à une telle plénitude d'amour, qu'ils renoncent à la contemplation, en laquelle ils se délectaient, pour servir Dieu dans leurs frères. C'est la perfection de l'apôtre Paul ; c'est la perfection des prélats et des prêcheurs.

    Question disputée sur la charité, quest. I, art. II, rép. 6.

C'est dans l'Évangile, selon moi (parce que je suis chrétien) que l'on trouve l'expérience spirituelle la plus riche, or le Christ a conduit ses apôtres dans le désert. Il a prié des nuits entières mais il n'a pas fondé un ashram ni un monastère. Il n'a pas fait de ses disciples des moines mais des apôtres. Il les a conduits à une activité. Cela demande réflexion.

À y regarder de près, on peut se demander d'ailleurs si les contemplatifs vivent toujours la priorité qu'ils auraient souhaitée. Combien d'entre eux sont écrasés sous les tâches matérielles et, plus précisément, celles de l'accueil : hôtellerie, entretiens personnels, rencontres de groupes... Eux aussi sont obligés de consacrer une bonne partie de leur temps et de leur énergie au service du partage et de la transmission 0n parle souvent de leur "rayonnement" !

Les apôtres ont tout quitté pour suivre le Christ. Mais, après les avoir associés au mystère de sa passion-résurrection, le Christ disparaît (ascension). Il leur donne son Souffle (Pentecôte) et les envoie... dans le monde :

    "Comme le Père m'a aimé, moi aussi, je vous ai aimés
    Comme le Père m'a envoyé, moi aussi, je vous envoie."

Les apôtres se trouvent alors dans la situation qui fut celle du Christ envoyé dans le monde. C'est dans la vie et dans les rencontres qu'ils éprouvent leur communion intime avec lui :

    "Je vous précède en Galilée !"
    "Qui vous accueille, m'accueille
    Qui vous écoute, m'écoute
    et accueille Celui qui m'a envoyé"

Il n y a pas opposition entre 1'action et la contemplation. Les apôtres sont des témoins à la fois actifs et passifs.

Comme le dit U. von Balthazar :

"Dieu nous apparaît plus grand que tout dans la manière où il se livre".

Dans cette manière de se livrer, existentiellement, nous sommes impliqués.

Dieu nous apparaît dans toute sa force et sa beauté quand nous participons à son mouvement, celui de se communiquer.

 

    PSAUME

    I

    La vie sans Toi n'est rien : à mes yeux négligeable.
    Encore moins que mourir : n'avoir pas respiré,
    n'être pas encore né.
    Vivre sans Toi n'est rien,
    il m'est bon l'écrire et le voir imprimé
    humblement pouvoir l'avouer.
    Sans Toi je suis planté
    comme une branche nue dans l'hiver infernal,
    le grand mât dépouillé d'un printemps inconnu.

    II

    A peine soupçonné et déjà disparu !
    Tu m'épargnais de fuir !
    Je ne cesse depuis d'errer à Ta recherche.
    Je Te connais de nostalgie :
    brûlure de mon désir, mémoire de mon futur :

    III

    Vivre avec Toi toujours serait insoutenable.
    Les arbres du désert sont morts depuis longtemps
    où tombe sans pitié un regard trop perçant.
    Je n'ai jamais cessé de goûter Ton absence
    de sentir Ton Souffle comme on flaire un parfum
    Je n'ai jamais cessé de T'offrir ma béance
    le vide qui m'aère,
    le manque qui me fait vivre et que Tu viens brûler.
    Je n'ai jamais cessé de croire Ta présence
    depuis que j'ai compris que ma faim est la Tienne.
    De certitude, je le sais : Ton impatience me précède.
    Ta solitude m'enveloppe.
    Plus torride est Ta soif que le feu de ma gorge.
    Ton désir et le mien s'échangent et se confondent,
    s'enlacent et se poursuivent comme en des jeux d'enfants
    les ombres et les reflets.
    Je Te rejoins au creux de l'arbre
    pour écouter couler le temps.

    IV

    Je n'ai pas eu besoin de T'imposer silence.
    Ton mutisme écrasant scandalisait si fort
    que j'ai cru bon Te dire, à tort et à travers,
    me faire Ta présence et Te prêter ma voix
    et sans cesse Te citer jusqu'à Te remplacer

    V

    Tu as pris mes défauts et même mon accent.
    Tes gestes ont emprunté tous mes frémissements.
    Ton visage bientôt pourra me ressembler.
    Une question me vient :
    Tes yeux ont, depuis peu,
    pris la couleur des miens :
    Serais-tu mon enfant ?5

    VI

    Il eût fallu un jour brouiller tous mes discours
    si j'avais confondu Ta Parole et mes mots.
    Même grisé de sons, vibrations ou échos,
    appels lointains mais vrais,
    résonances furtives...
    Ta Parole jaillit
    bien que donnée, toujours inaccessible
    en instance de dire, urgente à prononcer
    à fond et jusqu'au bout.
    Toujours à vivre car jamais accomplie
    à plein ni pour de bon.

    VII

    Timide et maladroit,
    en jeune débutant qui a très bien compris
    le mouvement qu'il faut
    mais ne peut l'accomplir,
    je suis heureux déjà du projet aérien
    avant même qu'il prit chair
    en prenant possession des membres de mon corps.
    Parfait mouvement de danse, à inventer, à réussir,
    quoiqu'absent, Tu es là,
    bien senti et bien vu,
    jaillissement très pur soudainement conquis
    irrésistible attrait du plus vif naturel
    manque absolu, manque plénier, manque adoré.

    VIII

    Parole à prononcer que nous n'entendons pas
    mais qui se livre au cœur
    à concevoir, à formuler...
    Vie pleinement offerte du don de se donner,
    à portée de la main Tu Te dérobes encore,
    pour qu'en Te recevant,
    nous perdions l'équilibre
    sans espoir de retour.

Michel Van Aerde 1991

_________________

2 Ce thème se retrouve en écho

3 encore ici

4 et ici tout comme dans A. Silesius : « L'homme profondément abandonné est éternellement libre et un : peut-il donc y avoir une distinction entre lui et Dieu ? » Plard 133, II 144

5 «L'âme enfante à partir d'elle-même Dieu à partir de Dieu en Dieu, elle l'enfante vraiment à partir d'elle-même, elle fait cela afin d'enfanter Dieu à partir d'elle même, là si elle a la couleur de Dieu : là elle est image de Dieu ».M.E. (Sermon 43 q 328, 10 329,1)


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