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Article : Encyclique Fides et ratio --- Auteur : Fr. Jean-Michel Maldamé op

    1. La répression anti-moderniste

Malheureusement, le climat qui présidait à l’intention de Léon XIII a changé au début du vingtième siècle. Le pouvoir à été pris par ceux que les historiens appellent les catholiques intransigeants, désireux de restaurer la chrétienté : les Etats pontificaux, les monarchies de droit divin, les obligations sociales de la pratique religieuse... Tout ce qui appartenait à la modernité était suspect de compromission avec les forces du mal qui agissaient par l’intermédiaire des juifs et des francs-maçons ! La référence à saint Thomas est devenue une arme dans la défense de la citadelle église comprise comme assiégée par la puissance de destruction du mal. Le thomisme est devenu l’instrument de la discipline de la pensée. Il fallait être soumis. Les études ecclésiastiques étaient liées à une discipline stricte, où les séminaristes devaient argumenter sur des thèses extraites de saint Thomas présentée comme la philosophie catholique. La pire des perversions ! Etienne Gilson l’a dénoncée avec verve dans ses mémoires quand il traite des manuels de philosophie scolastique en usage dans les séminaires : «Ces livres qui se présentaient comme exposant une philosophie - n’oublions pas ce point capital - s’inspiraient d’un esprit tout différent de celui qui règne dans toutes les autres philosophies connues. En y entrant, on avait l’impression de mettre le pied sur une île qu’une ceinture de récifs isolait des autres. Il est vrai que celles-ci aussi s’opposent souvent entre elles, mais elles ne se fondent pas sur un refus a priori de communiquer avec les autres. Elles chercheraient plutôt le dialogue. Dans cette philosophie à l’usage des écoles, il n’était pas de grande division du livre qui ne se terminât par une suite de réfutations triomphantes. La scolastique seule contre tous. [...] La vraie raison est la nature même de cette philosophie. les auteurs de ces traités se donnent pour philosophes, et ils le sont, mais tous sont en même temps des théologiens. [...] Or le théologien condamne. [...] Le philosophe ne condamne pas par voie d’autorité, il réfute par voie de raison. C’est moins facile. [...] J’admets entièrement qu’un théologien ait droit et devoir de condamner le kantisme comme incompatible avec l’enseignement de l’Eglise, mais alors il ne faut pas prétendre parler en simple philosophe.» (Le Philosophe et la théologie, p. 53-57)

L’acte officiel qui en marque la méthode est constitué par la publication des Vingt-quatre thèses thomistes. La philosophie de saint Thomas était réduite à quelques lignes que les séminaristes devaient apprendre par coeur et expliquer.

Cette manière a été désastreuse. En premier lieu, dans le monde chrétien, les esprits exigeants et soucieux de penser vraiment se sont détournés de l’Eglise. Témoin la réaction d’un des plus grands philosophe du siècle Heidegger devant ces articles, dont il a dit qu’ils constituent : «un maquis dogmatique [...] d’énoncés et de démarches démonstratives, pour finalement s’emparer du sujet par la force policière d’une stipulation du droit de l’Eglise venant l’accabler obscurément et l’opprimer». En second lieu, les intellectuels et les universitaires chrétiens ont eu du mépris pour cette méthode en tout opposée à la démarche philosophique. Témoin également Etienne Gilson : «Le pape Léon XIII prescrivait que la doctrine du saint fut enseignée dans toutes les écoles catholiques [...] Enfin par une décision extraordinaire et en un sens unique, le Droit Canon faisait de cette décision doctrinale une obligation en quelque sorte légale. En conséquence, un maître catholique a le devoir d’enseigner la doctrine thomiste en vertu du droit canonique ; il est obligé d’être thomiste, pour ainsi dire, “au nom de la Loi”. [...] Je suis quelquefois effrayé de penser que certains se représentent la situation du thomisme dans l’Eglise comme analogue à celle du marxisme dans les pays communistes» (Les tribulations de Sophie, p. 18). En outre, les intellectuels non chrétiens ont vu dans cette attitude une raison de se détourner de l’enseignement de l’Eglise, d’autant que cette attitude a été à la source de persécutions à l’égard de ceux dont la philosophie était explicitement ou implicitement ordonnée à la foi (Blondel, Bergson et leurs disciples, par exemple). Cette attitude a présidé à l’exclusion du corps enseignant des séminaires et universités catholiques des plus authentiques penseurs. Gilson en cite un exemple fort émouvant ; l’histoire des Dominicains français en fournit bien d’autres que la publication des archives permet de mieux connaître - quoi de plus triste que cette stérilisation des forces créatrices de la pensée chrétienne et combien de souffrances inutiles !


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