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Malheureusement, le climat qui présidait à lintention de Léon XIII a changé au début du vingtième siècle. Le pouvoir à été pris par ceux que les historiens appellent les catholiques intransigeants, désireux de restaurer la chrétienté : les Etats pontificaux, les monarchies de droit divin, les obligations sociales de la pratique religieuse... Tout ce qui appartenait à la modernité était suspect de compromission avec les forces du mal qui agissaient par lintermédiaire des juifs et des francs-maçons ! La référence à saint Thomas est devenue une arme dans la défense de la citadelle église comprise comme assiégée par la puissance de destruction du mal. Le thomisme est devenu linstrument de la discipline de la pensée. Il fallait être soumis. Les études ecclésiastiques étaient liées à une discipline stricte, où les séminaristes devaient argumenter sur des thèses extraites de saint Thomas présentée comme la philosophie catholique. La pire des perversions ! Etienne Gilson la dénoncée avec verve dans ses mémoires quand il traite des manuels de philosophie scolastique en usage dans les séminaires : «Ces livres qui se présentaient comme exposant une philosophie - noublions pas ce point capital - sinspiraient dun esprit tout différent de celui qui règne dans toutes les autres philosophies connues. En y entrant, on avait limpression de mettre le pied sur une île quune ceinture de récifs isolait des autres. Il est vrai que celles-ci aussi sopposent souvent entre elles, mais elles ne se fondent pas sur un refus a priori de communiquer avec les autres. Elles chercheraient plutôt le dialogue. Dans cette philosophie à lusage des écoles, il nétait pas de grande division du livre qui ne se terminât par une suite de réfutations triomphantes. La scolastique seule contre tous. [...] La vraie raison est la nature même de cette philosophie. les auteurs de ces traités se donnent pour philosophes, et ils le sont, mais tous sont en même temps des théologiens. [...] Or le théologien condamne. [...] Le philosophe ne condamne pas par voie dautorité, il réfute par voie de raison. Cest moins facile. [...] Jadmets entièrement quun théologien ait droit et devoir de condamner le kantisme comme incompatible avec lenseignement de lEglise, mais alors il ne faut pas prétendre parler en simple philosophe.» (Le Philosophe et la théologie, p. 53-57) Lacte officiel qui en marque la méthode est constitué par la publication des Vingt-quatre thèses thomistes. La philosophie de saint Thomas était réduite à quelques lignes que les séminaristes devaient apprendre par coeur et expliquer. Cette manière a été désastreuse. En premier lieu, dans le monde chrétien, les esprits exigeants et soucieux de penser vraiment se sont détournés de lEglise. Témoin la réaction dun des plus grands philosophe du siècle Heidegger devant ces articles, dont il a dit quils constituent : «un maquis dogmatique [...] dénoncés et de démarches démonstratives, pour finalement semparer du sujet par la force policière dune stipulation du droit de lEglise venant laccabler obscurément et lopprimer». En second lieu, les intellectuels et les universitaires chrétiens ont eu du mépris pour cette méthode en tout opposée à la démarche philosophique. Témoin également Etienne Gilson : «Le pape Léon XIII prescrivait que la doctrine du saint fut enseignée dans toutes les écoles catholiques [...] Enfin par une décision extraordinaire et en un sens unique, le Droit Canon faisait de cette décision doctrinale une obligation en quelque sorte légale. En conséquence, un maître catholique a le devoir denseigner la doctrine thomiste en vertu du droit canonique ; il est obligé dêtre thomiste, pour ainsi dire, au nom de la Loi. [...] Je suis quelquefois effrayé de penser que certains se représentent la situation du thomisme dans lEglise comme analogue à celle du marxisme dans les pays communistes» (Les tribulations de Sophie, p. 18). En outre, les intellectuels non chrétiens ont vu dans cette attitude une raison de se détourner de lenseignement de lEglise, dautant que cette attitude a été à la source de persécutions à légard de ceux dont la philosophie était explicitement ou implicitement ordonnée à la foi (Blondel, Bergson et leurs disciples, par exemple). Cette attitude a présidé à lexclusion du corps enseignant des séminaires et universités catholiques des plus authentiques penseurs. Gilson en cite un exemple fort émouvant ; lhistoire des Dominicains français en fournit bien dautres que la publication des archives permet de mieux connaître - quoi de plus triste que cette stérilisation des forces créatrices de la pensée chrétienne et combien de souffrances inutiles ! |