Previous PageTable Of ContentsNext Page

sommaire Articles de théologie ] [ sommaire Bibliothèque ]
Article : Encyclique Fides et ratio --- Auteur : Fr. Jean-Michel Maldamé op

    1. La raison en ses divers états

Le terme de raison demande à être clarifié. Car l’emploi du terme de raison est si riche qu’il devient équivoque. Il faut pour l’éclairer user de la mémoire des philosophes qui savent que le titre d’amant de la sagesse est une combat et une conquête qui n’est jamais assurée définitivement.

Le philosophe s’est présenté à l’origine de notre civilisation comme celui qui désirait la sagesse et qui savait qu’il n’est de réalisation de la dimension d’humanité à laquelle il était appelé que par l’usage de la raison. Il était donc sur un chemin qui n’est pas celui des mythes ou des cultes.

Au commencement, le terme de philosophie désigne l’attitude qui s’oppose aux sophistes. Les maîtres de la parole ont eu en face d’eux des philosophes, attentifs non pas à la force des mots et à la puissance du langage, mais à leur sens et à la rigueur de leur construction.

Le philosophe savait aussi que sur ce chemin, il devait être modeste, se reconnaissant en quête de la vérité et non pas possesseur de la vérité advenue par révélation. Le philosophe se savait homme de la politique et homme de la compréhension des phénomènes de la nature qui régissaient infailliblement la conduite des hommes partout et toujours. Le philosophe est devenu l’homme de l’universel.

Le philosophe a été dans la suite des temps un homme soucieux de surmonter l’épreuve. Face à la montée de la barbarie, le philosophe écrit une consolation, parce que la connaissance est source de liberté ; l’acte de connaître est l’affirmation d’une transcendance au point que celui qui est dans la prison par la volonté du tyran est plus grand que lui puisqu’il est dans le droit. La philosophie nous est venue avec le désir du bonheur et de la sérénité. Elle a grandi dans le souci de remplacer la violence par le commerce du langage et de l’argumentation. Les hommes de droit, les hommes d’Eglise et les hommes de l’art étaient en ce sens des philosophes, au service de la paix à bâtir sur les ruines d’un monde englouti.

Le philosophe est devenu ensuite un homme de Dieu. Il était au service de la chrétienté. Il avait peine à être reconnu tant certains considérait que la piété et l’obéissance suffisaient à faire un bon chrétien et surtout un bon moine. Il a fallu au philosophe se battre pour être reconnu par l’autorité religieuse. Il a eu cependant la place qui lui convenait , celle de du service : donner un langage clair, donner des instrument pour argumenter et construire des arguments probants face à l’impie, à l’hérétique et à l’infidèle. Mais le philosophe était toujours l’homme des arts et métiers. Il savait manier le concept et le théologien prélevait dans son bagage ce qui lui permettait de bâtir sa demeure.

Le philosophe est resté homme de science lorsque l’horizon de la chrétienté a été bouleversé par la découverte de nouveaux mondes. Il l’était encore lorsque les cieux se mettaient en branle dans un espace infini et que les instruments d’optique permettaient de voir l’infiniment petit. Il était toujours l’homme de la raison, raison scientifique, raison logique, raison métaphysique. Mais dans cet immense mouvement d’idées, le philosophe se savait indépendant de tout savoir révélé. Il devait user de sa raison, de sa seule raison, laissant à ceux qui croyaient tout savoir par révélation l’irresponsabilité de juger de tout sans avoir pris le temps de vérifier. En cet âge où la théologie cessait d’être souveraine et devenait spiritualité, il restait soucieux de bâtir un système du monde. Il se tournait vers Dieu ; il se tournait vers la nature. Le philosophe était encore mathématicien et astronome. Il décrivait le jeu des forces et des énergies à l’oeuvre dans la nature. Mais cet empire ne cessant d’augmenter, il en a perdu la domination.

Le philosophe est alors devenu l’esprit critique qui cherchait à vérifier, à fonder, à clarifier, à ordonner. Il n’avait plus le pouvoir, mais il pouvait encore dire quel était le sens, et situer l’effort dans l’horizon de l’avenir. Il était l’homme de la raison, lucide, froide, analytique, lumière d’hiver qui éclaire mais ne réchauffe pas. Mais il savait qu’en étant le serviteur de la raison, il était au lieu décisif où l’homme advient à son humanité, il habitait à la place centrale du grand procès de la vie et de la quête de la vérité.

Cette position a été détrôné par le corrélât de la conquête du monde. L’Occident fort de la raison et des instruments donnés par la rationalité a réussi à conquérir le monde. Les religions traditionnelles ont été bouleversés. Mais voici qu’en retour les mondes conquis et labourés par le soc de la raison pratique ont fait lever une moisson inattendue. Les anciennes cultures du monde se sont réveillées et se sont levées. Les sagesses orientales reviennent en force et prétendent répondre au désir de connaissance, de sérénité et de maîtrise ; elles apparaissent comme la manière de vaincre la violence et de surmonter la souffrance.

Le philosophe est donc aujourd’hui à la croisée des chemins. Il a bien vu que la rationalité devenue technique et maîtrise du monde faisait perdre l’homme son âme ; il a protesté au nom de la grandeur de la raison. Il a dénoncé la crise. Mais il voit venir dans le vide laissé par la raison instrumentale quantité de sagesses qui subvertissent la raison dans la confusion du religieux revenu au premier plan.

Il éprouve le besoin de revenir aux sources de la pensée et d’être le témoin d’une longue tradition. C’est dans ce contexte qu’il reçoit la lettre de Jean-Paul II comme une invitation à ne pas renoncer à faire son oeuvre de vigilance et de recherche qui ne se laisse pas duper par les sirènes de l’irrationnel et de la confusion. Il reçoit avec faveur l’éloge de la raison. Le philosophe se sait reconnu. Il se sait encouragé à vivre sa vie : former les jeunes esprits, donner des repères pour agir, donner des instrument pour penser.

2. Mais s’il reçoit l’éloge de la raison, le philosophe interroge celui qui l’enseigne.

L’autonomie de la raison en ses oeuvres est reconnue par l’encyclique. Mais pourtant le philosophe se sent comme pris au piège. Car l’oeuvre de la raison est pour lui oeuvre de la raison naturelle. Il se demande alors si la conviction qui préside à l’encyclique n’est pas une option qui l’oriente dans un sens qu’il ne saurait cautionner.

Nous l’avons dit : la lumière éclaire. Mais cette image est insuffisante pour dire la révélation. Le discours chrétien fondé sur la révélation n’est pas seulement une lumière qui porte sur ce qui est déjà là et permet de mieux le voir. Il a un contenu. Ce n’est pas un cadre vide. Il y a bel et bien une doctrine chrétienne. Sacra doctrina disaient les médiévaux. Or celle-ci n’est pas seulement théologie entendue au sens strict de discours sur Dieu ne parlant que de Dieu. Pour saint Thomas, la sacra doctrina comporte diverses parties : la theologia n’en constitue qu’une partie. Dans la certitude d’avoir reçu révélation de Dieu, l’Eglise parle de tout ce qui est, tout c’est-à-dire, le monde visible et invisible et particulièrement l’homme, à l’articulation de la matière et de l’esprit.

Le texte de l’encyclique est parfaitement clair : la révélation ne laisse rien dans l’ombre. Entre sa lumière et la lumière de la raison philosophique - celle des sciences, des arts et de la métaphysique - il n’y a pas de partage du terrain possible. La séparation commode entre les compétences ne saurait convenir. On ne peut s’entendre à la manière des compromis qui achèvent les conflits par des partages de territoires et des déplacements de population comme par exemple : «laissez moi parler du monde et je vous laisse parler de Dieu. Laissez moi dire comment va le ciel et dites comment on va au ciel. Dites le pourquoi et laissez moi dire le comment. Parlez de la vie spirituelle de l’homme et laissez moi parler de sa vie corporelle ou sociale. Parlez d’histoire et de géographie et laissez-moi parler de morale !» De tels partages sont illusoires. Ils expriment un état de guerre. Chaque fois qu’on y a eu recours, on a conclu une paix si précaire qu’elle ne pouvait être appelée paix.

Si l’Eglise parle de tout, alors le philosophe sait qu’il doit lui aussi parler de tout. Autrement, mais réellement. De tout, sans que personne n’ait le droit de le limiter ! Le philosophe parle de Dieu, de l’homme et du monde. Il parle non seulement de Dieu de l’homme et du monde, mais du statut du langage sur Dieu, l’homme et le monde. Il parle de morale. Il parle de la conscience et n’oublie pas de prendre en compte l’inconscient.

Lorsque le philosophe entend dire qu’on lui laisse toute autonomie mais que l’intervention du Magistère est légitime pour le bien des fidèles, il sait que son autonomie est relative et précaire. La reconnaissance de l’autonomie n’est-elle qu’une stratégie pour retrouver un pouvoir perdu, pour assurer son domaine dans le peuple des croyants obéissant au Magistère ? Questions face auxquelles le philosophe s’interroge.

Que lui reste-t-il ? Le pouvoir d’interroger. Il sait en effet que la génétique, les nouvelles technologies, la diffusion des connaissances, le brassage des idées et des populations, la croissance de la population mondiale à un taux excessif, ... sont des défis qui n’ont pas de réponse déjà écrite dans les vieux livres et qu’il faut savoir interroger pour observer et pour comprendre. Il sait que l’être est ce qui dure, ce qui ne trompe pas, que nous voudrions avoir et que nous n’avons pas. Il sait que la vérité est une recherche toujours en haleine. Il sait que la philosophie est le fond même de la pensée, affleurant partout où il y a réflexion sur le bien et sur le mal, le juste et l’injuste, la vie et la mort, partout où il n’y a pas que les affirmations du mythe et les chiffres du calcul.

Il sait que l’homme est humain par le langage. Le langage qui est la première mise en forme de la pensée et donc la source première de la pacification. La philosophie préfère le dialogue et la discussion à la violence et à la ruse qui trompe. Mais le philosophe sait que le langage peut être un instrument de violence. Il sait que le langage peut être l’instrument de la domination, de l’intimidation, de la contrainte, de la séduction... Le philosophe ne veut pas être de ce côté là, et il le dit aux religieux, comme il le dit aux scientifiques, aux politiques, .

Envoi

Au seuil de notre travail, il convient donc de reconnaître que si l’encyclique a été bien reçue, c’est qu’elle invitait le philosophe à être lui-même, dans le plein usage de la raison. Mais il faut entendre ce que le philosophe dit au Magistère : «Connais-toi toi-même et deviens ce que tu es !» Le philosophe est donc attentif à la manière dont l’Eglise use de la raison. Aussi le fil rouge sera le suivant : il filera en s’arrêtant sur trois points. 1. Puisque l’encyclique se fonde sur la révélation, quel est le sens du terme aujourd’hui ? Comment l’usage de ce terme s’inscrit-il dans le travail de réflexion mené sur ce thème dans les Universités, lieu exemplaire de rigueur et de liberté. 2. Puisque l’encyclique redit la place importante de saint Thomas, que signifie cette référence ? Quel usage de la théologie de Saint Thomas ? Quel rôle joue ce maître dans l’orientation du travail de la pensée et dans la formation ? 3. Enfin puisque l’encyclique se veut attentive au symbolisme du millénaire qui vient quelle est son attitude vis-à-vis de la pensée de ce temps ? Quel rapport à la pensée moderne ? Quel jugement porte-t-elle sur la pensée vivante aujourd’hui ?


© Copyrights DOMUNI 1999 - tous droits réservés
www.domuni.org

Previous PageTable Of ContentsTop Of PageNext Page