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Le terme de raison demande à être clarifié. Car lemploi du terme de raison est si riche quil devient équivoque. Il faut pour léclairer user de la mémoire des philosophes qui savent que le titre damant de la sagesse est une combat et une conquête qui nest jamais assurée définitivement. Le philosophe sest présenté à lorigine de notre civilisation comme celui qui désirait la sagesse et qui savait quil nest de réalisation de la dimension dhumanité à laquelle il était appelé que par lusage de la raison. Il était donc sur un chemin qui nest pas celui des mythes ou des cultes. Au commencement, le terme de philosophie désigne lattitude qui soppose aux sophistes. Les maîtres de la parole ont eu en face deux des philosophes, attentifs non pas à la force des mots et à la puissance du langage, mais à leur sens et à la rigueur de leur construction. Le philosophe savait aussi que sur ce chemin, il devait être modeste, se reconnaissant en quête de la vérité et non pas possesseur de la vérité advenue par révélation. Le philosophe se savait homme de la politique et homme de la compréhension des phénomènes de la nature qui régissaient infailliblement la conduite des hommes partout et toujours. Le philosophe est devenu lhomme de luniversel. Le philosophe a été dans la suite des temps un homme soucieux de surmonter lépreuve. Face à la montée de la barbarie, le philosophe écrit une consolation, parce que la connaissance est source de liberté ; lacte de connaître est laffirmation dune transcendance au point que celui qui est dans la prison par la volonté du tyran est plus grand que lui puisquil est dans le droit. La philosophie nous est venue avec le désir du bonheur et de la sérénité. Elle a grandi dans le souci de remplacer la violence par le commerce du langage et de largumentation. Les hommes de droit, les hommes dEglise et les hommes de lart étaient en ce sens des philosophes, au service de la paix à bâtir sur les ruines dun monde englouti. Le philosophe est devenu ensuite un homme de Dieu. Il était au service de la chrétienté. Il avait peine à être reconnu tant certains considérait que la piété et lobéissance suffisaient à faire un bon chrétien et surtout un bon moine. Il a fallu au philosophe se battre pour être reconnu par lautorité religieuse. Il a eu cependant la place qui lui convenait , celle de du service : donner un langage clair, donner des instrument pour argumenter et construire des arguments probants face à limpie, à lhérétique et à linfidèle. Mais le philosophe était toujours lhomme des arts et métiers. Il savait manier le concept et le théologien prélevait dans son bagage ce qui lui permettait de bâtir sa demeure. Le philosophe est resté homme de science lorsque lhorizon de la chrétienté a été bouleversé par la découverte de nouveaux mondes. Il létait encore lorsque les cieux se mettaient en branle dans un espace infini et que les instruments doptique permettaient de voir linfiniment petit. Il était toujours lhomme de la raison, raison scientifique, raison logique, raison métaphysique. Mais dans cet immense mouvement didées, le philosophe se savait indépendant de tout savoir révélé. Il devait user de sa raison, de sa seule raison, laissant à ceux qui croyaient tout savoir par révélation lirresponsabilité de juger de tout sans avoir pris le temps de vérifier. En cet âge où la théologie cessait dêtre souveraine et devenait spiritualité, il restait soucieux de bâtir un système du monde. Il se tournait vers Dieu ; il se tournait vers la nature. Le philosophe était encore mathématicien et astronome. Il décrivait le jeu des forces et des énergies à loeuvre dans la nature. Mais cet empire ne cessant daugmenter, il en a perdu la domination. Le philosophe est alors devenu lesprit critique qui cherchait à vérifier, à fonder, à clarifier, à ordonner. Il navait plus le pouvoir, mais il pouvait encore dire quel était le sens, et situer leffort dans lhorizon de lavenir. Il était lhomme de la raison, lucide, froide, analytique, lumière dhiver qui éclaire mais ne réchauffe pas. Mais il savait quen étant le serviteur de la raison, il était au lieu décisif où lhomme advient à son humanité, il habitait à la place centrale du grand procès de la vie et de la quête de la vérité. Cette position a été détrôné par le corrélât de la conquête du monde. LOccident fort de la raison et des instruments donnés par la rationalité a réussi à conquérir le monde. Les religions traditionnelles ont été bouleversés. Mais voici quen retour les mondes conquis et labourés par le soc de la raison pratique ont fait lever une moisson inattendue. Les anciennes cultures du monde se sont réveillées et se sont levées. Les sagesses orientales reviennent en force et prétendent répondre au désir de connaissance, de sérénité et de maîtrise ; elles apparaissent comme la manière de vaincre la violence et de surmonter la souffrance. Le philosophe est donc aujourdhui à la croisée des chemins. Il a bien vu que la rationalité devenue technique et maîtrise du monde faisait perdre lhomme son âme ; il a protesté au nom de la grandeur de la raison. Il a dénoncé la crise. Mais il voit venir dans le vide laissé par la raison instrumentale quantité de sagesses qui subvertissent la raison dans la confusion du religieux revenu au premier plan. Il éprouve le besoin de revenir aux sources de la pensée et dêtre le témoin dune longue tradition. Cest dans ce contexte quil reçoit la lettre de Jean-Paul II comme une invitation à ne pas renoncer à faire son oeuvre de vigilance et de recherche qui ne se laisse pas duper par les sirènes de lirrationnel et de la confusion. Il reçoit avec faveur léloge de la raison. Le philosophe se sait reconnu. Il se sait encouragé à vivre sa vie : former les jeunes esprits, donner des repères pour agir, donner des instrument pour penser. 2. Mais sil reçoit léloge de la raison, le philosophe interroge celui qui lenseigne. Lautonomie de la raison en ses oeuvres est reconnue par lencyclique. Mais pourtant le philosophe se sent comme pris au piège. Car loeuvre de la raison est pour lui oeuvre de la raison naturelle. Il se demande alors si la conviction qui préside à lencyclique nest pas une option qui loriente dans un sens quil ne saurait cautionner. Nous lavons dit : la lumière éclaire. Mais cette image est insuffisante pour dire la révélation. Le discours chrétien fondé sur la révélation nest pas seulement une lumière qui porte sur ce qui est déjà là et permet de mieux le voir. Il a un contenu. Ce nest pas un cadre vide. Il y a bel et bien une doctrine chrétienne. Sacra doctrina disaient les médiévaux. Or celle-ci nest pas seulement théologie entendue au sens strict de discours sur Dieu ne parlant que de Dieu. Pour saint Thomas, la sacra doctrina comporte diverses parties : la theologia nen constitue quune partie. Dans la certitude davoir reçu révélation de Dieu, lEglise parle de tout ce qui est, tout cest-à-dire, le monde visible et invisible et particulièrement lhomme, à larticulation de la matière et de lesprit. Le texte de lencyclique est parfaitement clair : la révélation ne laisse rien dans lombre. Entre sa lumière et la lumière de la raison philosophique - celle des sciences, des arts et de la métaphysique - il ny a pas de partage du terrain possible. La séparation commode entre les compétences ne saurait convenir. On ne peut sentendre à la manière des compromis qui achèvent les conflits par des partages de territoires et des déplacements de population comme par exemple : «laissez moi parler du monde et je vous laisse parler de Dieu. Laissez moi dire comment va le ciel et dites comment on va au ciel. Dites le pourquoi et laissez moi dire le comment. Parlez de la vie spirituelle de lhomme et laissez moi parler de sa vie corporelle ou sociale. Parlez dhistoire et de géographie et laissez-moi parler de morale !» De tels partages sont illusoires. Ils expriment un état de guerre. Chaque fois quon y a eu recours, on a conclu une paix si précaire quelle ne pouvait être appelée paix. Si lEglise parle de tout, alors le philosophe sait quil doit lui aussi parler de tout. Autrement, mais réellement. De tout, sans que personne nait le droit de le limiter ! Le philosophe parle de Dieu, de lhomme et du monde. Il parle non seulement de Dieu de lhomme et du monde, mais du statut du langage sur Dieu, lhomme et le monde. Il parle de morale. Il parle de la conscience et noublie pas de prendre en compte linconscient. Lorsque le philosophe entend dire quon lui laisse toute autonomie mais que lintervention du Magistère est légitime pour le bien des fidèles, il sait que son autonomie est relative et précaire. La reconnaissance de lautonomie nest-elle quune stratégie pour retrouver un pouvoir perdu, pour assurer son domaine dans le peuple des croyants obéissant au Magistère ? Questions face auxquelles le philosophe sinterroge. Que lui reste-t-il ? Le pouvoir dinterroger. Il sait en effet que la génétique, les nouvelles technologies, la diffusion des connaissances, le brassage des idées et des populations, la croissance de la population mondiale à un taux excessif, ... sont des défis qui nont pas de réponse déjà écrite dans les vieux livres et quil faut savoir interroger pour observer et pour comprendre. Il sait que lêtre est ce qui dure, ce qui ne trompe pas, que nous voudrions avoir et que nous navons pas. Il sait que la vérité est une recherche toujours en haleine. Il sait que la philosophie est le fond même de la pensée, affleurant partout où il y a réflexion sur le bien et sur le mal, le juste et linjuste, la vie et la mort, partout où il ny a pas que les affirmations du mythe et les chiffres du calcul. Il sait que lhomme est humain par le langage. Le langage qui est la première mise en forme de la pensée et donc la source première de la pacification. La philosophie préfère le dialogue et la discussion à la violence et à la ruse qui trompe. Mais le philosophe sait que le langage peut être un instrument de violence. Il sait que le langage peut être linstrument de la domination, de lintimidation, de la contrainte, de la séduction... Le philosophe ne veut pas être de ce côté là, et il le dit aux religieux, comme il le dit aux scientifiques, aux politiques, . Envoi Au seuil de notre travail, il convient donc de reconnaître que si lencyclique a été bien reçue, cest quelle invitait le philosophe à être lui-même, dans le plein usage de la raison. Mais il faut entendre ce que le philosophe dit au Magistère : «Connais-toi toi-même et deviens ce que tu es !» Le philosophe est donc attentif à la manière dont lEglise use de la raison. Aussi le fil rouge sera le suivant : il filera en sarrêtant sur trois points. 1. Puisque lencyclique se fonde sur la révélation, quel est le sens du terme aujourdhui ? Comment lusage de ce terme sinscrit-il dans le travail de réflexion mené sur ce thème dans les Universités, lieu exemplaire de rigueur et de liberté. 2. Puisque lencyclique redit la place importante de saint Thomas, que signifie cette référence ? Quel usage de la théologie de Saint Thomas ? Quel rôle joue ce maître dans lorientation du travail de la pensée et dans la formation ? 3. Enfin puisque lencyclique se veut attentive au symbolisme du millénaire qui vient quelle est son attitude vis-à-vis de la pensée de ce temps ? Quel rapport à la pensée moderne ? Quel jugement porte-t-elle sur la pensée vivante aujourdhui ? |