Espérance et défis de la génétique

III. Anthropologie et dignité de l'homme

La réflexion faite à partir des données de la médecine, montre qu'il y a un psychisme irréductible au fonctionnement biologique. Il peut être présenté comme une interface entre le corps et l'âme. Les connaissances médicales montrent qu'il ne faut pas raisonner en terme d'exclusion, mais de corrélation. Cette conclusion est liée au terme même d'information employé dans les sciences et en médecine.

Pourtant la question de l'identité de l'homme n'est pas encore résolue, car de même qu'on peut accorder aux gènes toute la responsabilité de la conduite humaine, de même une connaissance plus approfondie du cerveau peut mener à une anthropologie qui ignore la dimension de l'âme humaine - ainsi que le fait Jean-Pierre Changeux. Cet auteur n'ignore pas l'importance de l'épigénèse ; mais pour lui ce n'est là qu'un processus d'individuation. C'est donc ce point qui sera l'objet d'une troisième partie de la réflexion sur l'identité humaine.

1. Liberté et conscience morale

La question posée par L'Homme neuronal est celle du rapport entre le corps et l'esprit, entre la liberté et le déterminisme, entre la culture et la nature. La biologie, comme science, peut-elle répondre aux questions posées par la philosophie à propos de l'homme ?

De même que nous avons montré par l'analyse de la genèse du psychisme que la complexité du fonctionnement du cerveau ne peut être réduite à l'influence exclusive des gènes, nous nous proposons de montrer que la complexité de la vie de l'esprit ne peut être réduite au fonctionnement du système nerveux central.

Nos restons ainsi fidèle à la méthode scientifique ; celle-ci est définie par J. P. Changeux comme une élaboration des modèles soumis ensuite à vérification. Il en donne un exemple à partir de la naissance de l'écriture.

L'analyse de l'écriture par J.-P. Changeux est centrée sur la notion d'image. Celle-ci est liée à la notion de représentation. Pour l'Homme neuronal, l'activité du cerveau consiste à produire des représentations. "Percepts, images de mémoire et concepts constituent des formes ou des états divers d'unités matérielles de représentation mentale" qui sont regroupées sous le terme général d' "objets mentaux".. Le langage est seulement une gestion des représentations et des images qui sont des objets mentaux. Il ne saurait s'agir ici de ce que la tradition philosophique appelle esprit.

Pour l'Homme neuronal, l'esprit n'est rien de plus que l'association de représentations : "L'aptitude fondamentale de l'encéphale des vertébrés supérieurs, et en particulier de l'homme, est de construire des représentations, soit à la suite d'une interaction avec l'environnement, soit, spontanément, par focalisation interne de l'attention. Si on adopte la théorie proposée, ces représentations s'échaffauderaient par mobilisation des neurones dont la répartition au niveau des multiples aires corticales déterminerait le caractère figuratif ou abstrait".

Il n'y a pas de différence entre les objets de pensée ! Ce qui contredit manifestement l'expérience humaine où tous ceux qui parlent savent bien que l'activité de l'esprit se rapporte à des réalités diverses de perception, d'intuition, de raisonnement, de créativité et d'organisation.

On pourrait ici faire appel à l'expérience de la transcendance de l'homme pour manifester que cette réduction ignore beaucoup trop de ce qui est humain pour être recevable, mais je préfère suivre plus laborieusement le chemin de l'analyse au plus près des résultats de la science en posant la question de la conscience.

2. La conscience de soi

La conscience est une activité de connaissance, dont il semble qu'elle est spécifique en humanité. En acceptant de ne relever dans le terme de connaissance que ce qui concerne la perception et la représentation, comme activité cérébrale, il y a lieu de se poser la question de l'auto-représentation.

Le système cérébral peut-il se percevoir lui-même ? Peut-il être conscient de lui-même ? Qu'il y ait une perception d'ensemble des activités et une auto-régulation dans le fonctionnement d'un système qui se forme autour d'un équilibre est une chose, mais cette perception est-elle une saisie de soi par soi ? Non !

D'abord pour des raisons logiques. Lors de l'élaboration de la théorie des ensembles, il y a eu un débat complexe et difficile sur la notion d'ensemble. En particulier, on a relevé qu'il était contradictoire de parler d'un "ensemble de tous les ensembles".. Il en va de même pour un système qui est formalisé scientifiquement comme ensemble d'éléments en relation les uns avec les autres selon des règles précises et structurées. La fonction de régulation que le système nerveux central remplit à l'égard de lui-même ne saurait être appelée conscience parce que celle-ci ne prend pas pour objet son propre fonctionnement. La conscience n'est pas l'auto-régulation décrite par la biologie. S'il y a une science du cerveau, elle n'est pas le fait du cerveau, mais de l'homme en son entier - dans la complexité de son corps, inséparable comme nous nous l'avons montré de son langage et de ses relations à autrui.

Nous constatons ici un dépassement analogue à celui que nous avons relevé plus haut : de même que les gènes ne peuvent présider à toute l'ontogénèse du cerveau, de même l'auto-régulation neuronale ne peut présider à la vie consciente d'un sujet humain qui se réfère à la totalité de son corps et de ses activités corporelles.

La conscience n'est pas la redondance des connexions neuronales ou le bouclage du cerveau sur lui-même. Elle est une saisie de la totalité de l'activité corporelle et langagière de l'homme. Elle ne peut être le fait que d'une instance qui ne réduit pas à un organe humain.

Il y a conscience de soi par un sujet humain et non pas conscience qu'un partie de l'organisme prend des autres partie et de lui-même. Le cerveau fonctionne aveuglément. Il ne peut dire qui il est.

Le livre de J.-P. Changeux le montre : l'étude du cerveau suppose une distance qui ne fait pas de la connaissance une perception de soi par soi. Il y a dans la connaissance une intentionnalité et plus encore chez l'homme, une réflexion.

3. La question du sens

La réflexion est-elle seulement une régulation interne ? Le modèle cybernétique utilisé en biologie permet de dépasser le mécanisme de l'âge classique. Il permet de justifier un équilibre par la prise en compte des divers éléments et donc d'une auto-régulation. L'auto-régulation suppose une gestion des perceptions et des affects. Mais la connaissance ne se réduit pas à cela : elle est créatrice de nouveauté parce qu'il y a une évaluation. Connaître, c'est séparer ce qui relève du bruit et de l'objet de connaissance. Or cette séparation suppose une référence à des normes extérieures au fonctionnement lui-même. La réflexion suppose une séparation, une distinction entre les perceptions, une hiérarchisation.

La notion de réflexion introduit à une dimension nouvelle : celle du sens. Il ne suffit pas de manier des images pour connaître, ni de prononcer des mots pour parler. Il doit y avoir une saisie globale de la réalité. La parole est au service d'une pensée et d'une communication. La pensée est au service de l'intelligence qui est mise en relation avec une vérité objective, dans un rapport qui brise avec le solipsisme.

On accède au sens par une pensée qui accepte de renoncer à son pouvoir même de pensée pour laisser être l'objet connu et se rapporter à lui en vérité. L'exigence de vérité ne peut être que celle d'un sujet qui, pour connaître, ne s'enferme pas dans ses mécanismes d'auto-régulation ou d'auto-contrôle.

En restant au plus près du donné scientifique, il faut donc relever que toute connaissance se réfère à un sujet dont on ne peut pas séparer les éléments. C'est ce que signifie la notion de corps.

Le terme corps ne désigne pas seulement un contenant, l'enveloppe de la réalité pensée. Le corps c'est l'être humain dans sa capacité de donner sens à des activités, à des relations, à une activité dont il a la responsabilité. La donnée fondamentale est le corps, sans lui rien ne serait, ni commencement d'existence, ni croissance, ni perception, ni affects, ni sentiment, ni pensée. La phénoménologie a développé cette dimension.

4. L'inscription charnelle

Nous n'entrerons pas dans cette perspective; pour rester fidèle à la ligne de crête qui a été annoncée : et retrouver la notion d'âme, corrélatice de celle de corps. L'une et l'autre sont corrélative à un être singulier. Qu'est-ce que cette singularité. Si corporéité est l'ensemble des donnés, objet de l'étude biologique, qui sont une condition sine qua non de la vie humaine, il n'est pas possible de parler du corps sans chercher un principe d'unité. La biologie le postule. Cette régulation unifiante est-elle seulement ce qu'exprime la notion de système auto-régulé et auto-référé ?

La tradition philosophique se réfère sur ce point à Platon. Le texte classique est dans le Phédon qui présente Socrate : âcher, enveloppent les os avec les chairs et avec la peau qui maintient l'ensemble ; par suite donc de l'oscillation des os dans leurs emboîtements, la distension et le tension de muscles me rendent capables, par exemple de fléchir à présent des membres, et voilà la cause en vertu de laquelle, plié de la sorte, je suis assis en ce lieu ! S'agit-il maintenant de l'entretien que j'ai avec vous ? Il serait question d'autres causes analogues : à ce propos on alléguerait l'action des sons vocaux, de l'air de l'audition [...] Donner le nom de causes à des choses pareilles est un comble d'extravagance. Dit-on au contraire que sans la possession d'os, de muscles, de tout ce qu'en plus j'ai à moi, je ne serais pas à même de réaliser mes desseins ? Bon, ce serait la vérité. Mais dire que c'est à cause de cela que je fais ce que je fais, et qu'en le faisant j'agis avec mon esprit, non seulement en vertu du choix du meilleur, peut-être est-ce en prendre plus que largement à son aise avec la langage ! Il y a là une distinction dont on est incapable : autre chose est en effet ce qui est cause réellement ; autre chose ce sans quoi la cause ne serait jamais cause". La distinction entre diverses instances de causalité est fondamentale. Une action ne saurait être dite sans référence à une pluralité de principes d'action. Faute de quoi on tombe dans ce que l'on critique par le terme de réductionnisme, erreur relevée à propos de la présentation de L'Homme neuronal. De manière plus circonstanciée, précisons qu'il s'agit ici des limites inhérentes à la présentation cybernétique ou systémique, où les concepts qui expriment l'unité sont mathématiques.

Pour ne pas s'enfermer dans le réductionnisme lié aux notions de structure ou de configuration, il convient de bien entendre la notion de forme. En effet, pour parler d'un vivant, le terme de forme ne saurait être entendu seulement au plan mathématique. Il pourrait n'être alors que la résultante d'un jeu de forces ou d'interactions. Le terme de forme doit être entendu au sens de principe actif. La forme est un lien et un acte qui donnent cohésion et unité à ce qui sans cela se dégraderait. Or un principe d'unité ne peut être du même ordre que ce qu'il rassemble.

Pour le manifester, il suffit de prendre l'exemple linguistique qui sert de modèle à la génétique. Le sens de la phrase ne se réduit pas à la juxtaposition des mots ; de même, la forme qui fait l'unité du vivant n'est pas la résultante des échanges énergétiques qui font la vie. Le sens n'est pas ailleurs que dans les mots, mais il ne s'y réduit pas. Les difficultés de la traduction montrent qu'il n'y a de sens que parce qu'il y a transcendance de la parole par rapport à la syntaxe et à la grammaire - plus encore, une transcendance de la pensée par rapport au dire.

Comment ceci est-il possible, sinon parce que le sens de la phrase n'est pas confondu avec les mots qui sont réunis dans son unité ? De même pour la vie. Le principe de la vie humaine est irréductible à ce qui est en jeu dans la vie. Être irréductible ne signifie pas être indépendant. En effet, de même que les mots et les structures du langage influent sur la pensée qui advient à maturité, de même la nature des éléments génétiques ou neuronaux influent sur la vie, sans préjuger de son sens.

Mais comme dans le langage, où l'absence de mots tue la pensée, l'absence des éléments qui font la vie sont source de mort. Un grave dysfonctionnement est source de mort. Pour exprimer cette relation entre le génome et l'épigénèse, la pensée et le cerveau, le cerveau et le corps, le corps et l'âme, la parole et la pensée,... on peut reprendre une catégorie classique dans la philosophie : celle de possibilité. Une possibilité est donnée ; sans elle rien ne pourrait être. Il est limité et donc n'ouvre pas sur l'infini ; mais ce sur quoi il ouvre n'est pas strictement déterminé. Pour dire ce qu'est l'être vivant, il faut donc poser deux principes l'âme et le corps, donné ensemble : c'est par l'âme que le corps est corps - ce qui suppose que l'âme soit tout autre chose qu'une partie du corps.

La notion d'âme et ce corps permettent de donner toute leur place au fonctionnement du génome et des neurones. Ils sont ce sans quoi rien ne fonctionnerait ; ils donnent des possibilités et des limites. Mais l'individu humain est davantage. Davantage, mais pas ailleurs que là où génome et système neuronal opèrent.

Dernière mise à jour le 4 octobre 1997

>Jean-Michel MALDAMÉ o.p.

Precedente Page Top Suivante