DOMUNI | Bibliothèque | Articles de Théologie

Qui est Jésus ?

Entretien avec Ignace BERTEN, dominicain

Qui est Jésus ? Entretien avec Ignace BERTEN, dominicain

Ignace Berten est dominicain, théologien et philosophe, membre d'Espaces, enseignant à Domuni


À l'heure actuelle, on constate un vif intérêt pour les spiritualités et les religions.
Dans ce contexte, que signifie la figure de Jésus ?

a première chose que l'on constate, c'est une déception par rapport à une approche positiviste et scientifique rigide, qui a cru pouvoir apporter par elle-même le bonheur à l'humanité. Aujourd'hui, on est sensible à un certain nombre de dégâts de la science et de la technique. Par conséquent, il y a une sorte d'ouverture à une démarche plus large, à une dimension non rationnelle et, pour certain, explicitement spirituelle. Dans ce cadre-là, on fait appel à la tradition chrétienne, les Evangiles, mais aussi à ce qu'on découvre des traditions orientales, souvent en mêlant un peu les choses. Les Evangiles restent une référence humaniste, une référence de sens en trouvant en Jésus un modèle d'humanité et de rapport à Dieu. Mais on ne se pose plus beaucoup de questions sur « qui » est Jésus, avec une difficulté à prendre au sérieux ce que dit la tradition de l'Eglise à ce sujet en disant que Jésus est Fils de Dieu et qu'il appartient à l'être même de Dieu. Donc, Jésus est pris comme être humain signifiant une dimension spirituelle, un rapport au monde et un rapport à la transcendance. Pour beaucoup, je pense, cela ne va pas beaucoup plus loin que cela.

Dans la tradition de l'Eglise, on affirme et les chrétiens confessent que Jésus est à la fois pleinement homme et pleinement Dieu. Comment peut-on comprendre cela ?

On voit dès le Nouveau Testament qu'il y a cette double affirmation, sans qu'elle soit élaborée de façon très réflexive. Mais, au niveau de la confession de foi, c'est très clairement présent. On constate tout au long des vingt siècles de l'histoire de l'Eglise la difficulté de mettre les deux ensemble : homme et Fils de Dieu ou Dieu. Avec, régulièrement des tendances à survaloriser l'un au détriment de l'autre. Nous venons d'une période relativement longue où on a survalorisé la divinité, et où on a eu beaucoup de difficulté à rendre compte de la réelle humanité de Jésus. Le problème, en effet, est qu'on essaie alors trop facilement d'adapter la conception qu'on se fait de cette humanité à partir de l'idée qu'on a de Dieu. On reconnaît que Jésus est Dieu ou Fils de Dieu, mais d'une certaine manière on fait éclater les limites et donc la réalité de son humanité, absorbée par la divinité. De façon plus récente, les générations plus jeunes parmi les chrétiens revalorisent l'humanité de Jésus et ont de la difficulté à reconnaître sa divinité. Le point de départ d'une réflexion cherchant à répondre à la question : Qui est Jésus ? doit, sur la base des Evangiles, nécessairement être la pleine humanité de Jésus. Je pense qu'il faut d'abord accepter la contingence de cette humanité particulière à un moment de l'histoire, avec sa culture et toutes les limites d'une humanité pleinement humaine. Aujourd'hui, tout le monde reconnaît que Jésus ne savait pas tout, qu'il n'avait pas une connaissance totale. On a plus de difficulté à comprendre les limitations impliquées dans un récit évangélique comme celui de la femme Syro phénicienne (Mc 7,24-30 ; Mt 15,21-28), lequel a toujours intrigué la tradition chrétienne. Cette femme étrangère vient supplier Jésus pour la guérison de sa fille. Jésus lui répond qu'il est venu pour les enfants d'Israël et non pour les petits chiens. La femme rétorque que les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table. Et Jésus répond à la demande de la femme. On voit donc que Jésus est pénétré de cette culture particulière qui donne la priorité à Israël. Ce n'est que par l'interpellation de l'extérieur, par la sincérité de cette interpellation, qu'il élargit son horizon. Voir cela, c'est admettre la limitation éthique de l'humanité de Jésus. Dire que Jésus est l'humanité parfaite est une contradiction dans les termes, parce qu'il n'y a pas d'humanité parfaite. Dans ce cas précis, la grandeur de son humanité est de se laisser déplacer pour sortir de son préjugé. Toute humanité est conditionnée et limitée.

Jésus est le vrai visage de Dieu. Est-il pour autant l'unique image de Dieu ?

Lorsque la Bible (le livre de la Genèse) dit que l'être humain est image de Dieu, elle précise immédiatement que c'est dans cette complémentarité d'homme et femme. On peut dire que l'humanité de Jésus, parce qu'il est homme et seulement homme, est une limite. La masculinité n'est pas une perfection. Dès lors, Jésus ne peut pas être dans son humanité réelle totale image de Dieu. Il y a des aspects qu'il ne porte pas en lui qui sont aussi révélateurs de Dieu. Je pense que c'est important de reconnaître cela dans le dialogue avec les religions parce que, à travers les autres religions, il y a une expérience réelle de Dieu. Expérience limitée qui demande toujours à être convertie, comme notre expérience chrétienne demande toujours à être convertie. L'expérience peut être différente de l'expérience de la tradition chrétienne. Ces expériences peuvent révéler d'autres traits du visage de Dieu. Mais je ne pense pas qu'il soit possible de synthétiser tout cela. Et cela n'est pas souhaitable car Dieu est toujours au-delà de toutes les représentations, y compris chrétiennes. A ce niveau, les théologies féministes nous interpellent, même si parfois leur expression est extrémiste. Si Jésus s'adresse à Dieu comme Père, et il nous invite à faire de même. Il est image de cette paternité de Dieu, mais il est moins révélateur du visage féminin de Dieu, bien qu'on puisse trouver quelques traces de cela dans les Evangiles. Dans son humanité, Jésus n'est pas révélation ultime de Dieu dans notre histoire. La révélation ultime est promise à la fin, lors de l'accomplissement du Royaume. C'est d'ailleurs pour cela que l'Esprit est donné, Esprit qui nous conduira vers la vérité toute entière. L'expérience des premiers disciples est que cet Esprit est présent au-delà de la première communauté. Il agit au-delà des frontières de l'Eglise.

Peut-on en déduire qu'il y a d'autres chemins vers Dieu que celui qui passe par Jésus ?

Il faut reconnaître qu'il y a d'autres chemins vers Dieu. Avant Jésus et hors de l'orbite chrétienne, des gens ont fait et font l'expérience de Dieu. Des spirituels, des mystiques témoignent de cette expérience réelle, qui est une expérience salutaire. De ce point de vue-là, certains font une sorte de distinction entre Jésus et le Christ. Je préfère dire qu'il y a deux modalités d'action et une distinction entre Jésus et le Fils ou Verbe, parce que le Christ est précisément désignation de Jésus dans son humanité, dans sa fonction de salut. Mais si on voit la dimension du temps et la dimension de l'extension géographique, Dieu est présent à la totalité du temps, Dieu est présent à l'histoire avant l'inscription de Jésus dans l'histoire. Nous reconnaissons que Jésus est Fils de Dieu et cette filiation appartient à l'être même de Dieu, donc par rapport à la totalité du temps. Dieu dans son rapport au monde, par sa Parole ou son Fils, était à l'œuvre avant que Jésus ne naisse dans notre histoire et est à l'œuvre dans les autres religions et expériences spirituelles. On peut établir une distinction tout en disant que nous, qui sommes dans le temps, ne savons pas ce que signifie cette manière de Dieu d'être au-delà et de surplomber le temps. Ne parlons pas de christianisme implicite car cela indique un rapport à Jésus, mais Dieu s'exprime aussi dans d'autres lieux et y agit par son Esprit. Tout en reconnaissant que Jésus est le Fils, ce n'est pas par le Jésus historique que Dieu s'exprime partout. Sur la croix le Jésus historique est mort. Ce Jésus, Fils de Dieu, accomplit un acte unique, un don unique pour la totalité de l'histoire et de l'humanité, même si la majorité de l'humanité n'en a pas conscience, car cet acte est acte de Dieu : en Jésus Dieu se donne jusqu'à en mourir humainement. Cet acte a de ce fait une signification unique et universelle pour le salut de l'humanité.

Quelles sont les implications de l'approche que vous proposez ?

Cela nous permet de rencontrer les autres dans une ouverture totale, en reconnaissant qu'ils sont porteurs d'une part de vérité autre que ce à quoi nous avons accès jusqu'à présent. Cela peut nous apprendre quelque chose et nous ouvrir. Nous ne sommes peut-être pas capable d'intégrer dans notre perspective la totalité de ce qu'eux perçoivent. Et réciproquement. Dans cette rencontre, on ne sait jamais a priori jusqu'où et comment on sera déplacé. Cela ne nous empêche pas de croire que par Jésus-Christ tous accèdent à la vie promise par Dieu dans son Royaume. De cela, nous n'avons aucune preuve, c'est de l'ordre de la foi. Dans la rencontre de la foi de l'autre, j'accepte que lui me dise : « Non, nous croyons en un Dieu autre ». Il n'y a rien pour nous départager actuellement. C'est dans le pari de la foi que, l'un et l'autre, nous nous rencontrerons un jour dans la vérité pleinement révélée du visage de Dieu. Et nous verrons alors tout le chemin qu'il y avait à accomplir pour y accéder.

Faut-il en conclure que les chrétiens n'ont plus le devoir d'annoncer le Christ aux autres pour être sauvés ?

Si on est habité de quelque chose qui nous fait vivre, je pense qu'on souhaite aussi le partager, en témoigner. Mais je reconnais que l'autre est aussi habité par quelque chose qui le fait vivre et qu'il a aussi l'envie de me le partager. Donc, dans la rencontre de l'autre, je suis ouvert à accueillir ce dont l'autre me témoignera. Et je ne sais pas d'avance ce qui m'arrivera dans la rencontre. Mais je crois que ce sur quoi je m'appuie tiendra, se confirmera et peut-être enrichira d'autres tout en sachant que je m'enrichirai aussi dans cette rencontre.


Haut de page


version 1.0 - © Copyrights DOMUNI - décembre 2005 - tous droits réservés
biblio.domuni.org