I. La lecture chrétienne des Écritures
Lorsque Jésus ressuscité marchait avec les deux disciples allant à Emmaüs, il leur expliqua dans les Écritures ce qui le concernait. Leur coeur était tout brûlant à l'écoute de sa parole et pourtant leurs yeux ne pouvaient le reconnaître. Ils le reconnurent à la fraction du pain. De même, l'apôtre Thomas avait demandé de voir et de toucher le Ressuscité. Or quand il le rencontra, il lui fut dit : "Heureux ceux qui croient sans avoir vu". Telle est la condition du chrétien, il rencontre le Christ dans la foi, mais pas par la connaissance sensible, la vue ou le toucher. Il y a une obscurité propre à la foi et il est vain de vouloir la surmonter par une étude scientifique. Mais si elle est dans l'inévidence, la foi est emplie de certitude, celle qui vient de la relation avec Jésus-Christ tel qu'il est, hier, aujourd'hui et à jamais. Il est le Ressuscité. La foi au Christ est une relation avec le Ressuscité, vivant aujourd'hui, et non avec un homme du passé. C'est la raison pour laquelle les chrétiens disent de lui qu'il est le Seigneur.
1° - LÉvangile, parole dans la célébration
Les disciples d'Emmaüs ont reconnu Jésus "à la fraction du pain". L'expression fraction du pain a un sens technique ; elle désigne ce que les Actes des apôtres appellent "le repas du Seigneur" et ce que nous appelons aujourd'hui célébration eucharistique - et que l'on appelle encore messe. Tel est le lieu où prend sens l'expression "évangile", littéralement la bonne nouvelle, l'heureuse nouvelle. Où est-elle ? Elle est présente dans la célébration eucharistique. La célébration eucharistique est le lieu de la présence du Seigneur ressuscité. Pour cette raison, le président rappelle à longueur de célébration : "Le Seigneur est avec vous" ; parce qu'il faut faire un effort, il est dit plus modestement : "Le Seigneur soit avec vous". Tel est le centre de la vie chrétienne ! Tel est le lieu où la foi naît, se développe et porte fruit pour le salut : le repas du Seigneur ! Car l'eucharistie est accomplie par une assemblée qui est présidée par le Ressuscité. Chaque eucharistie est dite "repas du Seigneur", car elle actualise la présence du vivant qui est passé par la mort et qui a été inauguré par les repas des apôtres avec le ressuscité.
Or il n'est pas de repas sans parole. La parole est adressée par l'assemblée au Seigneur - c'est la prière -, mais aussi la parole est reçue par l'assemblée ; son Seigneur lui parle. Tel est le sens premier du mot "évangile", mot grec qui signifie bonne nouvelle.
L'évangile est la parole que le Ressuscité adresse aux siens. C'est à cette réalité que correspond le texte des quatre évangiles. Ils ne sont ni un livre d'histoire, qui rapporte des faits du passé, ni un commentaire des textes de l'Ancien Testament (un midrash). C'est une parole de vivant à des vivants qui vivent de la même vie dans l'Esprit-Saint. La proclamation est un événement de salut, car elle est la parole du Ressuscité. Ainsi dans la célébration, le récit de la Passion n'est pas un rappel du passé mais le récit d'un passage, celui du Sauveur qui maintenant libère à l'instar du passage de l'Exode, c'est-à-dire de la Pâque.
L'histoire de la sainteté et l'histoire personnelle des chrétiens l'attestent, la foi naît et se nourrit de la parole qui, dans la célébration eucharistique, est adressée à l'assemblée, parole où le chrétien reconnaît la présence du Ressuscité.
2° - Les apôtres et les prophètes
Le Ressuscité n'est pas physiquement et tangiblement présent. Il est présent par son action dans l'Esprit. Cette action n'est pas laissée à la fantaisie. Elle suppose une objectivation par une médiation qui doit établir un lien avec Jésus ; pour cela elle est liée à des acteurs, dont l'interaction permet de comprendre l'écriture des évangiles. Ces acteurs sont
au nombre de trois, la communauté, les apôtres et les prophètes.
1. Les apôtres. Il importe que la parole soit liée à Jésus tel qu'il fut réellement. La parole dite à l'assemblée et qui rend présent le Ressuscité doit être celle de Jésus tel qu'il s'est manifesté. Les apôtres, témoins oculaires de ce qui a été fait par Jésus, sont au fondement des récits évangéliques. Beaucoup s'étonnent lorsqu'on leur dit que les évangiles ont été mis par écrit dans la deuxième moitié du premier siècle. Ils s'étonnent à tort, car la mise par écrit n'est devenue nécessaire qu'à la mort des apôtres. Ceci n'enlève rien à leur valeur documentaire.
2. Les autres acteurs qui font face à la communauté sont les prophètes. Le prophète est celui qui reçoit de l'Esprit-Saint la capacité d'actualiser la parole. Les prophètes de l'Ancien Testament actualisaient la Loi donnée à Moïse ; les prophètes de la Nouvelle Alliance actualisent la présence de Jésus par leur parole. Par le don de l'Esprit, ils font que la parole de Jésus n'est pas une parole du passé, mais une parole de vie pour le présent. Par le don de l'Esprit, la parole de lÉvangile n'est pas la parole d'un mort, mais la parole d'un vivant. Un tel travail est très exigeant, car il est plus difficile de parler au nom d'un autre que de parler selon soi-même.
3. Le troisième acteur dans la naissance de l'évangile est constitué par la communauté. La communauté qui est rassemblée dans l'Esprit a la charge de discerner et de vérifier. Pour cette raison, elle n'est pas soumise passivement ; elle s'exprime ; elle acquiesce ou elle refuse ; elle demande, elle crée,... Elle vérifie que la parole toujours ancienne est toujours neuve. La communauté n'est pas exempte de tensions et de conflits, comme le montrent les lettres de Paul. Il faut donc que la communauté puisse se donner des instruments pour s'unifier et se construire en assumant ses différences et ses richesses qui supposent la diversité. Au terme des temps apostoliques, la communauté a accepté quatre évangiles qui sont considérés par tous les chrétiens comme authentiques. La communauté a refusé des textes, dits évangiles apocryphes, parce qu'ils n'exprimaient qu'une relation trop particulière à Jésus. Si elle était l'expression de la vie spirituelle de quelques uns, elle n'était pas l'expression de la foi commune.
Ainsi sont nés les évangiles, comme textes au service de l'annonce de la bonne nouvelle du salut et de la transmission du message. Corrélativement, cela implique un genre littéraire dont il faut voir les dimensions.
3° - L'écriture de l'évangile
Les textes des évangiles doivent répondre à des exigences très précises et que je rassemble en quatre exigences.
1. La première est qu'ils doivent se rapporter à des événements qui ont eu lieu et qui ont été constatés par des témoins oculaires et autorisés. C'est une exigence de véracité. Elle est reprise par les chrétiens soucieux d'étudier l'histoire de Jésus et qui usent pour cela de tous les instruments disponibles.
2. La seconde est qu'il doivent montrer l'actualité de la parole. La parole adressée doit être une parole de salut. Elle doit donc éclairer la vie des chrétiens et leur donner une voie pour vivre. Elle s'inscrit dans une vie chrétienne qui est communautaire, morale, spirituelle et tournée vers la venue du Royaume de Dieu.
3. La parole doit aussi montrer qu'elle accomplit ce que Dieu veut depuis le commencement. Elle ne doit pas se limiter à un seul moment qui serait enfermé dans l'instant du passage du Seigneur. L'événement doit accomplir la promesse, formulée par les textes bibliques. Il doit y avoir accomplissement des Écritures.
4. La parole doit manifester l'identité de Jésus. Il n'est pas seulement un grand personnage historique. Le texte doit montrer ce qui le fait différent des autres personnages de l'histoire humaine. Pour le chrétien, Jésus n'est pas le fondateur du christianisme ; il est le sauveur ; il est le Messie ou Christ ; il est le Fils de Dieu. Les évangélistes ont le devoir de montrer qui est Jésus. Ils le font de sorte qu'en lisant le récit évangélique on puisse percevoir l'identité de Jésus et le rayonnement de son être.
Ces quatre exigences sont corrélatives. Elles montrent bien le statut des évangiles. Ils prennent leur plein sens dans la célébration eucharistique et dans la prière de la communauté. Ils doivent être lus comme ils ont été écrits.
Telle est la lecture chrétienne des évangiles. Elle est une lecture qui donne accès à la personne de Jésus tel qu'il est : dans la gloire de la résurrection. Les évangiles ne sont pas un discours sur Jésus ; ils sont un discours de Jésus. Le statut du texte explique pourquoi l'étude menée par la critique historique n'est pas suffisante pour le croyant. Mais pour autant, elle n'est pas inutile, bien au contraire.
Dernière mise à jour le 4 octobre 1997