II. Connaître avec précision l'humanité de Jésus
La foi au Christ est une relation vivante à Jésus ressuscité. Le terme de foi indique cependant quelque chose de plus précis. Dans sa différence avec les deux autres termes classiques, la charité et l'espérance, le terme de foi dit la connaissance. La foi est connaissance de Jésus-Christ. Elle suppose donc un éveil de l'intelligence et entraîne un travail de l'intelligence qui veut comprendre. Fides quaerens intellectum, selon l'adage qui fonde la théologie.
1° - Connaître Jésus Christ
Un chrétien qui aime Jésus-Christ désire le connaître. Pour cela il lit le texte des évangiles, fondés sur le témoignage des apôtres, comme une source qui lui donne accès à des actes et à des événements qui s'inscrivent dans l'histoire des hommes. En ce sens, il utilise volontiers tous les témoignages qui peuvent lui donner de connaître Jésus, d'où qu'ils viennent. Un souci de vérité préside au récit qui présente Jésus dans une histoire. La différence avec un évangile apocryphe, dont on a fait grand cas, est source de lumière : l'évangile de Thomas (écrit au milieu du troisième siècle) est constitué de sentences placées sur les lèvres de Jésus ; il n'y a pas de récit ; les paroles ne sont pas en situation. Si tel était le cas des évangiles canoniques, le christianisme serait une école de philosophie et la foi serait une sagesse. La tentation gnostique a été surmontée dès le début par le souci d'un enracinement des paroles de Jésus dans la mémoire de ses actes. Les paroles de Jésus pendant sa Passion prennent sens parce qu'elles sont liées à ce qu'il vit.
Cette recherche de connaissance a présidé à l'écriture des évangiles. Les évangélistes ont recueilli avec soin les paroles des apôtres et des témoins qui ont connu le Christ vivant. Elle a aussi présidé à une relecture de l'Ancien Testament, comme texte historique, de sorte que tous les passages qui orientent l'esprit vers l'accomplissement en Jésus-Christ soient étudiés dans leur véracité. Pour cette raison, la tradition de lÉglise est une tradition d'étude et d'enquête historique et littéraire. Tous les Pères et docteurs de lÉglise ont puisé dans leur amour de Jésus une grande passion pour l'étude et renouvelé leur amour de l'étude à la nécessité de mieux comprendre Jésus. Les théologiens chrétiens présents à l'émission d'Arte participent de cet esprit. Ce sont des croyants cherchant à mieux connaître la manière dont Dieu est entré dans l'histoire des hommes. Ce sont des croyants désireux de comprendre qui était Jésus. La place de professeurs de l'université hébraïque de Jérusalem s'inscrivait dans cette perspective, puisque Jésus est Fils de David et fait partie de leur histoire et qu'ils se demandent en quel sens les Écritures ont été accomplies - ce qui est décisif pour leur identité et leur rapport au Dieu de la révélation. Pour cette raison l'intelligence et la méditation le sens du mot Christ ou Messie doivent être éclairées par le sens de ce mot à l'époque où Jésus vivait.
2°- La problématique actuelle
Le travail des Pères est fondateur et exemplaire. Mais il ne suffit pas, car depuis le début du dix-neuvième siècle, les connaissances ont été profondément bouleversées. En effet les universités européennes - puis américaines - et les instituts scientifiques ont eu accès à des documents qui étaient ignorés des Anciens. Fouilles archéologiques, lectures de textes indéchiffrés ou inconnus, bibliothèques retrouvées... Tout ceci donne une masse de documents qui importent à l'intelligence de l'histoire biblique et tout particulièrement de celle du premier siècle. Il faut constater en effet que les remises en cause sont profondes et portent sur des points qui semblaient acquis. D'où l'immense travail qui a donné lieu à une des grandes aventures de la pensée chrétienne.
Face à ces tâches, il y a eu des blocages ; il y a encore des refus. Certains sont dus à la peur de voir remis en cause des éléments qui paraissent liés à la foi. D'autres viennent d'une conception intemporelle du savoir. D'autres portent sur les méthodes d'étude - analyse des monuments et documents ou interprétation des textes. Ce qui justifie ces réticences est respectable : quelque chose se déplace qui oblige à un déplacement de la foi de son enfance. Mais l'expérience a montré que les travaux menés de manière rigoureuse, loin de contredire la foi, lui ont apporté plus de force, plus de liberté et plus de certitude - au prix de certains renoncements - pour des fruits qui sont heureux.
3° - Les limites
L'étude scientifique des textes est indispensable. Elle demande cependant à ne pas être menée de manière monopolistique. En effet ce ne serait faire droit qu'à la première exigence de l'écriture des évangiles : celle qui préside à la véracité des événements. Les autres dimensions ne seraient pas actualisées.
1. En premier lieu, le croyant ne cherche pas à retrouver un personnage du passé, mais veut vivre en relation d'amour avec un personnage du présent, le Ressuscité. S'il est nécessaire d'être bien enraciné sur le socle solide des événements du passé, il n'est pas nécessaire de tout savoir. Pour cette raison, saint Paul est parti en guerre contre les judaïsants qui étaient trop attachés au passé de Jésus et ne voyaient pas son rôle dans l'expansion de lÉvangile dans le monde. Ceci explique pourquoi les quatre évangiles sont d'accord sur l'essentiel et laissent notre curiosité sur sa faim.
2. Une autre exigence préside à l'écriture des évangiles : ce que vit Jésus accomplit les Écritures. Aussi pour montrer que les Écritures sont accomplies, les évangélistes n'ont retenu que les épisodes de la Passion auxquels ils pouvaient faire correspondre un texte. La logique qui préside au déroulement de la Passion n'est pas celle de l'historien soucieux d'écrire une biographie. Le récit ne cherche pas à dire ce qui s'est passé épisode après épisode, voire minute par minute, mais il veut montrer que tout est arrivé pour que s'accomplissent les Écritures - le refrain est constant - dont il faut préciser qu'elles étaient pour les évangélistes, juifs n'ayant pas rompu avec le judaïsme, la manifestation de la volonté de Dieu.
3. La troisième limite est due au fait que l'accumulation d'arguments ne produit pas la foi. La foi advient au terme d'une proposition et dans la communion de la charité. Elle se dénature quand on veut la réduire à ce qui se prouve. Aussi l'étude historique ne parvient jamais qu'au seuil de la foi. Elle rencontre le mystère d'une action de Dieu qui, comme telle, est imprévisible.
Pour ces raisons, l'enquête historique et critique nécessaire doit être relativisée puisque les évangiles sont autre chose que l'histoire de Jésus, mais l'instrument de la présence d'un vivant. On voit tout de suite que pour tenir ensemble ces éléments il faut bien comprendre que lÉvangile est comme son nom l'indique une parole de salut, bonne nouvelle adressée à tous les hommes.
Dernière mise à jour le 4 octobre 1997