Lecture critique et lecture chrétienne des évangiles

III. Le chemin de la foi.

Les réactions par rapport au travail des historiens manifestent ainsi la spécificité de la foi. Celle-ci est relation à Dieu ; elle est connaissance et donc lumière dans l'intelligence.

1° - Connaître Jésus-Christ

Comment connaître Jésus-Christ ? La réponse à cette question suppose une attention à ce qui relève des processus de connaissance.

Il n'est pas de connaissance sans représentations, abstraites ou imagées. Qu'est-ce qu'une représentation ? La question est d'importance, elle révèle la nature de l'homme. La connaissance humaine ne s'arrête pas à des représentations, car elle est un accès à la réalité.

Il faut sortir de deux excès : la naïveté et le pessimisme. Naïveté de croire que la représentation que j'ai de ce que je connais est parfaite. Elle le serait si elle était parfaitement transparente ; elle le serait si elle était parfaitement adéquate. Or elle n'est ni transparente, ni adéquate, elle est un moyen terme de connaissance. Beaucoup ont la

naïveté d'identifier la représentation qu'ils portent en eux avec la réalité. Il faut exclure aussi le pessimisme, de ceux qui désespèrent de la vérité. Pour eux la connaissance vraie est un horizon inaccessible et une prétention toujours démentie par le progrès des sciences. Ils savent qu'ils n'accèdent qu'à l'extérieur ou à ce qui est de l'ordre de l'action.

La foi nous donne de sortir de ces deux impasses. Elle est connaissance de Jésus Christ tel qu'en lui-même. C'est lui et pas un autre ! Aussi toute représentation est insuffisante pour dire à elle seule la richesse de son être.

2° - Dépassement dans la foi

La vie de la foi est un perpétuel dépassement des représentations. Tous les saints ont vécu une telle aventure. Les théologiens la vivent au cours de leur vie. La théologie moderne, en première ligne de la vie de la communauté, le vit aujourd'hui parce que les découvertes de l'époque contemporaine obligent à le faire. Les découvertes de documents littéraires ou archéologiques, les renouvellements dans la lecture des textes, les événements historiques montrent que la compréhension acquise n'est pas absolue et qu'il faut accepter que des représentations soient déplacées.

Dans l'émission, les historiens ont longuement analysé le titulus de la crucifixion. Saint Jean nous dit qu'il était écrit : "Jésus le Nazôréen, roi des juifs". Or dans les crucifix, on place souvent les initiales INRI que l'on explicite : Jésus de Nazareth Roi des Juifs. Or la lecture du texte nous montre qu'il n'est pas écrit Nazareth mais Nazôréen. Ce n'est pas pareil ! Pendant longtemps on a dit que ce n'était qu'une une maladresse d'écriture. Or ce que l'on a découvert, à la lumière de la meilleure connaissance du judaïsme, c'est que le terme de Nazôréen se rapporte à des mouvements messianiques et baptistes actifs au temps de Jésus ; l'autorité romaine ne pouvait en ignorer l'existence. Il en résulte la découverte d'une dimension plus profonde de la mission de Jésus et de la manière dont elle s'inscrivait dans les mouvements du temps. Cela lie d'une manière nouvelle Jésus et Jean-Baptiste et cela donne sens à des textes de l'Ancien testament qui emploient le mot araméen transcrit en grec par le terme de Nazôréen, terme utilisé par ailleurs dans la prédication des apôtres rapportée par les Actes.

Le travail des historiens donne une meilleure connaissance de Jésus. Mais cela implique un renoncement. Ceux qui ont pensé que l'écriteau de la croix portait "Jésus de Nazareth" et le rattachait aux récits de l'enfance doivent y renoncer. Le titre de Jésus sur la croix le rattache à une action où la ville de Nazareth ne joue aucun rôle. Le sens du pèlerinage à Nazareth change de sens - mais ce n'est là que dévotion et non le coeur de la foi.

3° - L'action du Sauveur

Le récit de la Passion, relu par les historiens, inscrit la mort de Jésus dans une dramatique où les hommes sont acteurs. La méthode historique ne fait pas appel à l'intervention divine. Or cette attention donne de la condamnation et de la mise à mort de Jésus un sens qui souligne les motifs politiques, religieux et sociaux. Elle déplace une certaine piété qui faisait de la Passion un acte exclusivement compris dans des catégories religieuses, celle de sacrifice expiatoire en rémission des péchés. La religion sacrificielle et culpabilisante arguait de la colère de Dieu tombant sur le juste prenant la place des pécheurs ; elle est invitée à se déplacer. Elle laisse place à une théologie du salut différente où l'engagement de Jésus est tout à la fois religieux, social et politique. La mort de Jésus apparaît comme le terme d'une action où les acteurs sont animés par des intérêts et des désirs que la connaissance historique du temps permet de mieux analyser.

Les termes de Messie ou de Christ apparaissent dans un sens nouveau. Cela permet de comprendre en quel sens Jésus a donné un sens nouveau à ces termes. Cela permet de comprendre pourquoi il a refusé le titre de Messie et pourquoi il s'est trouvé en opposition même avec ses disciples qui avaient dans l'esprit une autre conception du messianisme. La royauté du Christ apparaît ainsi sous un autre jour. Elle est à la fois enracinée dans l'espérance de son peuple, mais elle ne s'y réduit pas. Ceci importe à la lecture que l'on peut faire de la Passion. Elle est ce qui accomplit l'attente des hommes, mais elle ne se réduit pas à cette dimension ; elle apporte autre chose. Ce qui advient est une nouveauté - la nouveauté de l'âge de l'Esprit. Cette nouveauté n'est pas évasion hors du monde. Elle n'est pas le remplacement d'une réalité par une autre qui serait du même ordre. Jésus n'est pas un fondateur de religion, mais le sauveur du monde.

Les propos tenus au cours de l'émission montraient enfin la vanité de la tentative qui a été celle du début du siècle, ceux qui voulaient se libérer de toute interprétation pour atteindre le fait brut. Or on ne peut saisir un fait sans une interprétation. Le fait brut des historiens positivistes est une interprétation. La prétention historiciste méconnaît que tout langage est porteur de sens. Cette erreur n'était malheureusement pas absente de certaines interventions et de la présentation d'ensemble.

Dernière mise à jour le 4 octobre 1997

>Jean-Michel MALDAMÉ o.p.

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