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Des certitudes libératrices |
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Il y a des certitudes qui résultent d'un acte de foi. Ce n'est pas de celles-là que je veux parler, car elles exigent une liberté préalable plus qu'elles ne dégagent une liberté nouvelle. Les certitudes que j'ai en vue sont de celles qui portent sur des faits avérés. Autrement dit, elle ne sont pas d'ordre théorique, mais d'ordre historique.
Je sais bien tous les doutes qu'on peut opposer à de telles certitudes. Et d'abord, les faits passés ne sont plus constatables, par nature ; après tout, je n'ai pas vu Napoléon à Sainte-Hélène. Mais cela ne m'empêche pas d'être certain, et tout à fait raisonnablement, qu'il y est mort, parce que je peux faire confiance à ceux qui en ont été témoins et à ceux qui m'ont transmis leur témoignage.
Je sais bien encore que, même certains, les faits ne sont jamais purs. Soit qu'on me les raconte, soit même que j'y assiste, ils entrent en composition avec un esprit humain, celui du témoin, ou le mien propre (plus, éventuellement, ceux de tous les intermédiaires). L'objectivité absolue est un leurre, et les savants de laboratoire eux-mêmes le savent de mieux en mieux. Mais il ne faut pas confondre objectivité et certitude ; c'est même, à certains égards, le contraire. Je peux donc être certain d'événements qui ne me sont connus qu'à travers de longues et multiples élaborations ; il suffit que je sache repérer (le mieux possible !) les couches d'interprétations et que je les traverse du regard.
Ces nuances étant mises, la tradition chrétienne me transmet, d'une manière pour moi crédible et sûre, une série de certitudes historiques. Je vais énumérer rapidement celles qui me paraissent déterminantes. Premièrement, les événements de l'Exode, dans leur substance. C'est-à-dire ce à quoi je faisais déjà allusion comme source première de mon désir essentiel : l'intervention de Dieu pour libérer de la servitude ceux dont il allait faire son peuple, et l'invitation qu'il leur a adressée à entrer en "alliance" avec lui. Événements dont aucune intuition philosophique ni aucun instinct religieux en dehors de la lignée abrahamique n'a jamais inventé l'équivalent.
Deuxième fait : la constance avec laquelle Dieu a poursuivi son dessein malgré d'innombrables ratés dus au manque de docilité ou de fidélité de ses partenaires ; en particulier, l'envoi qu'il leur a fait, à de multiples reprises, de "prophètes" ou de "sages", dans la bouche desquels il mettait des paroles exprimant le fond de sa pensée, fût-ce sous une forme imparfaite.
Troisièmement, l'envoi par Dieu d'un prophète plus grand et plus pur que tous les précédents : Jésus de Nazareth, et la transparence totale que lui donnait l'absence de tout péché. Il est vrai que ce dernier énoncé, s'il ne soulève pas de difficulté grave pour les musulmans, risque fort de provoquer un rejet plus ou moins rude chez la grande majorité des juifs. Mais je me permets de leur demander humblement si ce rejet s'adresse à la personne réelle de Jésus ou aux interprétations qui ont été données par la suite à certaines de ses paroles. Ce que les chrétiens disent de ses «deux natures» (Dieu et homme) et de sa fonction (messie et sauveur) relève de ces affirmations de foi que je veux laisser provisoirement hors du champ de mon regard et par conséquent de notre échange.
La dernière de mes certitudes historiques, la plus importante à mes yeux, concerne ce qui s'est passé après la mort de Jésus. Ses disciples ont connu aussitôt une sorte de mutation, et ils ont vécu depuis lors, jusqu'aujourd'hui, dans la double et inébranlable conviction que Jésus est encore vivant et que, d'auprès de Dieu, il "répand l'Esprit sur toute chair" (Ac 2/17 et 33). Cette conviction des disciples est un fait non discutable ; on peut en donner toutes sortes d'interprétations ; on peut aussi évaluer de façons très diverses, et même contradictoires, les fruits qu'elle a produits. Ma certitude à moi, personne ne s'en étonnera ni ne me contestera le droit de l'exprimer comme telle, est que l'Esprit de Dieu a bel et bien été "répandu" à la Pentecôte autrement qu'il n'avait été communiqué jusque-là, et qu'un de ses effets a constamment été d'éveiller, puis d'animer, un courant de pensée où, à travers des conceptualisations et des verbalisations que je peux accepter de relativiser, s'est affirmé et développé un message authentique et porteur de vie.
Mais en quoi la connaissance de tels faits est-elle libérante ? Si j'essaye d'en prendre conscience, deux réponses me viennent à l'esprit
Tout d'abord, en connaissant toute cette histoire, je sais d'où je viens, et par conséquent qui je suis. J'ai un passé.
On dira peut-être que c'est là tout le contraire d'une libération, bien plutôt un enfermement. Tout passé est déterminant, donc limitant ; il impose au présent ses données, d'une façon qui, par définition, n'est plus négociable. Il est donc indiscutable que, si on voulait viser à une liberté qui serait une indétermination tous azimuts, une pure ouverture sur l'infinité des possibles, il faudrait avant toute chose refuser de connaître et d'accepter son passé.
Il suffit d'énoncer cela pour voir aussitôt que ce serait nier le réel, fuir dans les nuages. Notre passé, nous l'avons. Et l'expérience montre qu'il se fait plus contraignant quand nous l'ignorons, a fortiori quand nous refusons volontairement de le regarder en face et de le prendre en compte.
Mais notre passé, ou plutôt notre présent tel qu'il est façonné par lui, n'est pas seulement ce dont nous souhaitons réduire le poids ; il est la matière première sur laquelle s'exerce notre liberté. Faute d'un passé riche, solide et bien connu, nous ressemblerions, en voulant exercer et faire grandir notre liberté, à un sculpteur qui essayerait de sculpter de l'eau. C'est là ce qui arrive fréquemment aux hommes de notre temps, plus encore aux jeunes qu'aux autres ; et c'est probablement ce qui explique pour une bonne part cette sorte de vertige si fréquent chez eux. De ce vertige-là, je suis totalement libéré par l'histoire que je perçois derrière moi.
Cependant la cessation de ce que je viens d'appeler un vertige ne serait que la négation d'une négation. L'intérêt de ce que je viens de dire est de faire entrevoir par contraste ce qu'il y a d'éminemment positif dans le fait de pouvoir s'adosser solidement à des siècles d'histoire. Cela (et cela seul) permet de faire du nouveau qui ne soit pas de l'inconsistant, et de le faire librement.
Bien entendu les passés sont plus ou moins ouverts sur l'avenir, et par conséquent plus ou moins libérants. A mes yeux, mon passé de chrétien l'est à un degré éminent, pour les raisons suivantes.
D'abord, parce qu'il est, dans sa trame même, modelé par une promesse. Celle-ci cherche depuis toujours à se réaliser ; mais il est visible qu'elle n'a pu le faire que très partiellement. Aussi tout ce que je lis de bon dans ma vieille histoire est-il pour moi un gage qu'il me reste encore immensément à espérer.
Ensuite, parce que cette histoire n'est rien d'autre, en son fond, qu'un dialogue sans cesse repris entre l'homme et un Dieu vivant, hautement personnel. Autrement dit, une confrontation entre deux libertés, dont aucune n'est diminuée par l'autre, celle de Dieu en vertu de sa nature, celle de l'homme en vertu du respect que Dieu montre pour elle. Cela m'invite puissamment à poursuivre sur les mêmes bases, pour autant qu'il est en moi ; et j'en conclus qu'en aspirant à la liberté, loin de me rebeller contre Dieu, je réponds à son plus profond désir, clairement inscrit dans les faits.
Enfin parce que le passé dont je parle, et dont le ressort central est si constant, est en même temps orienté, évolutif. Cela se voit tout particulièrement sur le plan de l'ouverture à l'universel. Si l'on fait abstraction des 11 premiers chapitres de la Genèse, qui ne sont pas de l'histoire à proprement parler, on voit l'intérêt s'élargir progressivement : de la famille d'Abraham au peuple d'Israël, puis à toutes les nations qui viendront se grouper autour de lui (par exemple en Isaïe 2/2-5 ou 56/1-8) et enfin, après la résurrection de Jésus, à toutes les nations directement et sans condition. La vision est désormais sans limites ; quel champ offert à ma contemplation et à mon action !
Un autre bienfait que j'éprouve à m'appuyer sur des certitudes historiques est que je me libère par là d'un des dangers majeurs de la pensée humaine, tout particulièrement dans les temps modernes : celui de l'abstraction.
Non que je considère l'abstraction comme mauvaise en soi ! Elle est une faculté merveilleuse et a été certainement le facteur le plus actif de l'hominisation. Mais, comme toutes les bonnes choses, elle peut devenir néfaste par l'usage qu'on en fait.
Au lieu d'utiliser les concepts qu'elle engendre comme des outils pour pénétrer et maîtriser la réalité, et établir ainsi avec elle un contact plus profond et fructueux, on peut chosifier ces concepts, et dès lors les traiter comme la réalité même, les substituer à elle comme objet de notre pensée et de notre action ; la vie devient une jonglerie de concepts, savante, intéressante et compliquée, mais finalement sans consistance.
Bien pis : comme les concepts sont par nature intemporels, dès le moment qu'on leur attribue une réalité propre, ils deviennent inévitablement des absolus, c'est-à-dire des idoles, avec tout ce que les idoles ont de despotique. Que l'on songe, entre mille exemples, à la manière dont on transforme en dogmes la défense du «franc fort» ou du «bon français», la lutte contre le «sida» ou contre l'«analphabétisme», en semblant oublier que tous ces substantifs ne désignent rien d'autre que des manières d'être ou d'agir pour des hommes et des femmes vivants.
Pis encore : on voit les idées transformées en idoles dominatrices prétendre chacune au monopole, ce qui les amène inévitablement à engendrer et justifier la violence ; il n'y a pas de pires guerres que les guerres de religion (qu'on ferait mieux d'appeler en clair des guerres d'idéologies, ou d'idolâtries).
Les faits historiques résistent assez bien à l'abstraction. Pris comme maîtres, ils nous aident à y résister nous-mêmes. C'est pourquoi les certitudes historiques sont libérantes, alors que les certitudes théoriques, qu'elles soient métaphysiques, scientifiques ou théologiques, risquent très fort de devenir emprisonnantes ; les premières posent des questions, les secondes prétendent dicter des réponses. Par parenthèse, les certitudes de foi se rapprochent beaucoup plus des premières que des secondes, bien qu'elles tendent à s'exprimer, elles aussi, en termes abstraits, et cela grâce à leur caractère foncièrement interpersonnel et à la plongée dans le vécu qu'elles impliquent.
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