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Une règle du jeu libérante |
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Si, dans une ville, on cessait d'observer la convention de rouler à droite, la circulation serait bloquée en un rien de temps. A ce niveau déjà, un minimum de contrainte élémentaire est indispensable pour dégager les voies et rendre possible une liberté d'un ordre supérieur. Mais ce n'est pas sur ce registre que je voudrais me placer. La «règle du jeu» instaurée par Jésus est bien autre chose qu'une convention utile. Écoutons-la d'un cur sans préjugé.
Nous devons, pour commencer, la ramener à son noyau essentiel et originel. Car elle est probablement, en christianisme, ce qui a le plus changé depuis les jours de Jésus. J'ai déjà dit qu'elle s'est alourdie de nombreuses prescriptions et interdits. Je ne veux pas les dénoncer, ni même les discuter ; ils contribuent à donner à la communauté chrétienne, à laquelle je tiens à appartenir, une identité puissante. Mais il faudrait au moins reconnaître qu'ils sont postérieurs à Jésus (y compris sur des points aussi importants que l'interdiction de la polygamie...) et constituent par conséquent une interprétation de son message, particulière comme toute interprétation.
Aussi souhaiterais-je que les chrétiens sachent prendre modèle sur la meilleure tradition juive, qui consiste à dire : "Nous, Juifs, sommes tenus aux 613 commandements de l'Alliance mosaïque, conclue avec et par notre peuple ; mais les autres peuples ne sont tenus qu'aux 7 lois de l'Alliance de Noé, conclue avec l'humanité entière", lois qui correspondent pour l'essentiel aux "Dix Paroles".
Mais les chrétiens n'ont pas besoin d'aller chercher leurs modèles hors de leur propre tradition ; ils en ont un dans ce qu'on appelle, non sans quelque humour, le «Concile de Jérusalem», c'est-à-dire cette assemblée des responsables de la communauté chrétienne qui, vers l'an 48, promulgua la première décision officielle de l'histoire ecclésiastique (Ac 15/4-31). Il était question de la circoncision, une des pratiques qui marquaient le plus fortement la différence juive dans le monde méditerranéen de l'époque ; il fut statué qu'elle ne s'imposait pas aux non-Juifs. Cela signifie clairement qu'on doit faire la distinction entre ce qui s'impose à tous et ce qui ne s'impose qu'à un groupe déterminé. Le principe allégué était qu'il ne faut pas "accumuler les obstacles" (v.19) ou "imposer des fardeaux qui ne soient pas strictement nécessaires" (v. 28). Si ce n'est pas là une formule libératoire, je ne sais pas ce qui le sera ! Ce fut d'ailleurs reçu comme le plus dilatant des encouragements (v. 31).
Ce qui était jugé "strictement nécessaire" en matière d'observance, c'étaient quelques prescriptions de circonstance destinées à faciliter les relations avec les Juifs, et aussi à manifester qu'on se refusait à toute compromission avec la religion des faux dieux. Prescriptions de circonstance, ai-je écrit : qui se préoccuperait aujourd'hui de savoir si on a le droit ou non de "manger des viandes offertes aux idoles" (v. 29) ? Mais ne devrions-nous pas, en nous inspirant de cet exemple, nous interroger sérieusement à notre tour sur ce que les circonstances actuelles, si différentes, rendent "strictement nécessaire" comme pratiques, et pour cela nous demander : avec qui avons-nous à faciliter le dialogue ? et devant quelles compromissions devrions-nous afficher clairement notre refus ?
Cependant le problème des pratiques socio-religieuses n'est pas le plus important, il s'en faut. Bien plus essentiel est ce qui relève de la morale. J'emploie là, à dessein, un mot qui sonne très mal aujourd'hui dans les milieux catholiques ; c'est devenu un cliché de dire que "l'Évangile n'est pas une morale". Je m'inscris vigoureusement en faux contre cette assertion, et j'ai un argument très simple : que l'on veuille bien compter, parmi les paroles attribuées à Jésus, celles qui sont à l'impératif ; on constatera qu'il passait pour ainsi dire son temps à dire : "Faites ceci ; ne faites pas cela." Si on refuse d'appeler cela une morale, qu'on propose un meilleur terme : commandements, prescriptions, consignes, directives...Je ne me battrai pas sur un différend de vocabulaire.
Ce qui est vrai, c'est, d'une part, que la morale de Jésus n'est pas tout l'Évangile, il s'en faut, et, d'autre part, qu'elle ne se présente jamais comme un code. Jésus s'est donné la peine de la synthétiser lui-même en un mot : "Tu aimeras" (Mc 12/28-31), en précisant que l'amour, vis à vis de Dieu, prend surtout l'allure de la confiance (par exemple Lc 12/22-28, Jn 14/1) et que, vis à vis des hommes, il prend avant tout l'allure du dévouement (voir Lc 10/25-37, Mt 25/31-46). Et on peut dire que tous les autres impératifs de l'Évangile ne sont que la monnaie de celui-là, depuis "se réconcilier" (Mt 5/25-26) jusqu'à "ne pas juger" (Mt 7/1), depuis "donner" (Lc 6/30) jusqu'à "n'avoir pas peur" (Mc 5/36), depuis "ne pas renvoyer une femme" (Mt 5/32) jusqu'à "ne pas être cause de chute pour un petit" (Mc 9/42) ; depuis "prier" (en appelant Dieu "Père", Lc 11/1-4) jusqu'à "attendre" (Celui qui doit venir, Lc 12/36), et ainsi de suite, sans oublier cet autre résumé de "la Loi et les Prophètes", selon Matthieu (7/12) : "Faire pour les autres ce qu'on voudrait qu'ils fassent pour vous."
Les grands disciples de Jésus ne disent pas autre chose. Saint Paul : "Qui aime a accompli tout le reste de la Loi", ce qu'il illustre en citant justement le Décalogue (Rm 13/8-10). Et saint Jean : "Tel est le message que vous avez entendu dès l'origine : que nous nous aimions les uns les autres" (1 Jn 3/11).
Je dis que cette morale-là est suprêmement libérante ; peut-être même est-ce la seule qui le soit.
Elle n'est ni tatillonne, ce qui bride l'inventivité et endort le sens de la responsabilité, ni floue, ce qui disperse l'élan jusqu'à le laisser retomber. Elle nous donne un but parfaitement identifiable et un critère d'appréciation parfaitement clair, mais sans porter la moindre atteinte à notre créativité.
Elle se prête donc mieux que n'importe quelle autre à être traitée comme, à mon avis, devrait être traitée toute morale : non comme un règlement contraignant, applicable dans chaque cas sous peine de sanction (cela, c'est nécessaire, mais sur un autre plan), ni comme un idéal agréable à se représenter mais fumeux, et que nul ne se croirait tenu de réaliser. Elle indique une direction dans laquelle nous sommes invités à marcher réalistement, obstinément, sans nous faire illusion sur notre capacité de réussir chaque pas, sans pour autant abdiquer notre volonté et notre espérance d'avancer sans cesse vers un mieux.
Si on creuse encore un peu plus profond, je pense que la vertu libérante de la morale de Jésus provient de son échelle des valeurs. Elle n'est pas une morale du permis et du défendu, Jésus lui-même l'a clairement montré par sa manière d'observer le sabbat sans le laisser mettre obstacle à des actes d'humanité. Et saint Paul proclame, avec sa vigueur dépourvue de nuances : "Tout m'est permis" (1 Co 6/12 et de nouveau 10/23). Il est vrai qu'il ajoute aussitôt : "Cependant tout n'est pas utile" ou : "constructif". Mais on voit bien là ce qu'il oppose aux notions de permis et de défendu ; ce ne sont pas les notions de bien et de mal (les Grecs diraient : de beau et de laid), comme si elles caractérisaient les actions en elles-mêmes, de manière objective et absolue ; c'est, osons le dire, une certaine efficacité. On ne peut pourtant pas taxer saint Paul de prêcher une conduite vulgairement utilitaire ; car le contexte indique sans doute possible que l'utilité, ou la valeur constructive, dont il parle concerne uniquement le bien le plus élevé des hommes.
Jésus disait, dans un langage encore plus éclairant et plus équilibré : "Le sabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat" (Mc 2/27). Il allait jusqu'à préciser que même un besoin très terre à terre, comme la faim, du fait que c'est un besoin d'hommes, prévaut sur la considération de ce qui est permis ou défendu par la loi religieuse (Mc 2/26). Que dire alors de ce qui a pour but de traduire ou de favoriser l'amour, valeur suprême ?
Je dirai que la morale de Jésus est une morale de la personne et de la relation (l'amour est la relation par excellence, et même la seule relation authentique). Elle fait appel à ce qu'il y a à la fois de plus inaliénable et de plus riche en potentialités dans la personne humaine : sa liberté. C'est pourquoi cette morale est tout simplement la règle de l'«être-homme». Quoi de plus libérant que de "devenir ce qu'on est" ?
Je conclurai ce développement comme les deux précédents : en recensant, pour le plaisir, quelques-uns des maux dont me libère la morale que je viens de décrire. Non pas, je le précise, ceux dont je devrai me libérer moi-même en l'appliquant : le repli sur moi et la maussaderie qu'il engendre, mais ceux qui devraient être exorcisés d'un coup si j'acceptais une bonne fois, au départ, de faire mien théoriquement le principe de cette morale. Ces maux, selon mon expérience, peuvent être récapitulés en un seul : l'emprisonnement dans le tout-fait. Quelques exemples montreront ce que j'entends par là.
Je ne me sens plus le devoir de me tracer d'avance un programme à remplir à tout prix, ni une image idéale à réaliser en moi sous peine de rater ma vie et de me mépriser. C'est ce que faisaient les stoïciens, qui visaient à se façonner eux-mêmes en êtres inaccessibles à toute espèce de trouble et de faiblesse. Ils ne courent plus les rues à découvert, j'en conviens ; mais le monde fourmille, comme l'ont montré les meilleurs psychanalystes, de gens qui sont habités à leur insu par un «sur-moi», c'est-à-dire par la terreur de ne pas répondre à ce que «l'on» attend d'eux, ou à l'image que «l'on» s'est faite d'eux. A l'opposé, la pensée que cela ne fait aucune différence essentielle d'être un «pauvre type» ou un «type bien» pourvu qu'on consente humblement à essayer d'aimer de son mieux, est de nature à faire sauter d'un coup une bonne partie de nos barrages intérieurs. En un mot, la morale de l'amour nous délivre de la terrible morale de la perfection.
Vis à vis des autres, elle devrait nous délivrer de tout jugement a priori. Aimer, c'est vouloir faire exister, et exister comme quelque chose de nouveau et d'original ; c'est le contraire même d'enfermer les êtres dans des catégories immuables, de les ranger chacun à sa place sur une étagère, et de leur attribuer une note une fois pour toutes. La morale de l'amour fait voler en éclats toutes les classifications immobilisantes que notre esprit est toujours tenté de laisser se durcir en lui-même et qui sont en définitive plus asservissantes pour lui que pour ceux à qui il prétend les appliquer.
En ce qui concerne nos rapports avec le monde extérieur, la morale de l'amour élimine en principe cet ennemi irréconciliable de la liberté que sont les tabous. Certes, ceux-ci finissent par être tellement intériorisés qu'ils sont devenus inconscients, mais c'est justement pour cela qu'ils nous tyrannisent. Au moins pouvons-nous, en les débusquant par la pensée, les dépouiller de leur prétendue autorité, et travailler sans scrupule à nous affranchir de tous les blocages qu'ils ont insidieusement créés en nous.
Ainsi, le pouvoir libérateur que j'attribue à la «règle du jeu» que Jésus a définie et que j'ai décrite comme une morale des relations a une double face. D'un côté, sa fermeté dans l'appréciation des actes s'accompagne d'une absence totale de programmation minutieuse et raide. D'un autre côté, elle fait constamment glisser le regard des choses vers les personnes, ce qui nous tire de tout immobilisme pour nous jeter à la nage dans un monde où tout est sans cesse à découvrir et inventer.
Donner résolument son assentiment à cette «règle du jeu» débarrasse notre esprit de toutes sortes d'impératifs imaginaires. Reste, bien entendu, à définir dans chaque communauté le code de la route sans lequel elle ne pourrait fonctionner, et qui n'est pas nécessairement identique à celui d'une autre communauté. Reste aussi, et surtout, à faire passer la pensée dans la vie, une pensée libérée dans une affectivité et une conduites libérées ; et cela, c'est quelque chose qui prend beaucoup de temps, et qui réclame une force dont je vais maintenant parler.
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