page précédente sommairepage suivante

Domuni / Bibliothèque / Articles / Théologie

Fr. Dominique Hermant,
moine bénédictin

La Libération vue par un chrétien


Une force de libération.

    Un désir vif, un point d'appui solide, une règle ordonnatrice, tout cela est très joli, indispensable même ; mais ce n'est encore qu'un préalable à l'éclosion de la liberté. Celle-ci ne peut apparaître pour de bon, puis s'exercer et grandir, que dans un être muni d'une force suffisante pour se mettre et se maintenir en mouvement, en surmontant son inertie propre et en opérant sa trouée à travers les résistances extérieures. C'est exactement cette force-là que Jésus a promise à ses disciples, sous une forme encore énigmatique en Lc 24/49 : "Vous serez revêtus d'une force venue d'en haut", mais en la nommant par son nom en Ac 1/8 : "Vous recevrez une force (qui sera celle) du Saint Esprit survenant en vous." L'accomplissement de cette promesse le jour de la Pentecôte a toujours été considéré par la communauté chrétienne comme sa date de naissance. C'est dire que la mise en œuvre de la force de l'Esprit est à la source de toute vie qui se veut chrétienne.
    Nous touchons là à un point qui, malgré son importance extrême, a été étrangement peu pris en compte dans le christianisme occidental jusqu'à une époque toute récente ; c'est seulement depuis quelques décennies que la réflexion et la pratique y ont rendu au Saint Esprit la place qui lui revient. Il en est résulté entre autres que, pendant très longtemps, la notion de libération comme expansion et triomphe d'une liberté intérieure a été très peu mise en valeur, occultée qu'elle était par la notion de libération comme délivrance d'une servitude. Cette dernière a même été très souvent parasitée par la notion de "rachat" moyennant paiement, ce qui conduisait la piété à des déviations et la pensée à des impasses. Une vie intérieure fondée sur la force de l'Esprit coupe court au risque de telles dérives, pour la raison très simple que, quand l'Esprit nous fait don de lui-même, contrairement à ce qui s'est passé pour Jésus, cela ne lui «coûte» rien.
    Mais je ne voudrais surtout pas polémiquer contre une conception de la «rédemption» devenue chère à tant de chrétiens. Je voudrais seulement dire comment, dans ma vie personnelle, elle est largement contrebalancée par une manière toute différente d'envisager la liberté.
    La liberté, pour moi, ne serait rien si elle se bornait au fait de n'avoir pas, ou de n'avoir plus, de maître despotique et oppresseur, même si on désigne par là ces maîtres cachés en nous-mêmes que sont nos passions et nos instincts mauvais. Je suis trop marqué par l'enseignement de Bergson pour ne pas identifier ma liberté à la faculté d'inventer, de créer du nouveau qui soit cependant en continuité vitale avec l'ancien, bref de devenir. Cela comporte toute une gamme d'implications.
    Je comprends très clairement, d'abord, que je ne peux ainsi tirer de moi plus qu'il n'y avait, autrement dit me dépasser, sans avoir recours à une force supérieure à celles qui sont déjà inscrites en moi par mon passé, à une force qui afflue en moi et qui se renouvelle sans cesse. C'est exactement ce que je vois dans le Saint Esprit. Il vient d'ailleurs, et gratuitement, c'est-à-dire de son propre mouvement et sans que j'aie aucun droit à faire valoir sur lui. Mais il vient me rejoindre dans mon centre le plus intime et le plus caché, celui qui est enfoui au-delà de toute prise de conscience ; et c'est de là qu'il insuffle dans mes zones conscientes ce désir dont j'ai parlé comme première étincelle d'une vie libérée. Et, parce que c'est du fond de moi-même, en ce que j'ai d'unique, que jaillissent ses impulsions, elles ne sont pas pour moi aliénantes, mais au contraire personnalisantes, c'est-à-dire libérantes.
    Je comprends aussi très facilement qu'une œuvre de cette sorte ne s'accomplit pas en un instant, comme l'ouverture d'une cage. Elle ressemble bien davantage à une croissance ; elle réclame patience et longueur de temps. Il me faudra toute ma vie pour que ma liberté ait grandi au point de l'emporter à peu près régulièrement sur les résistances, à la façon d'un bateau doté d'un moteur assez puissant pour ne pas être arrêté par la résistance de l'eau.
    Mais il y a quelque chose de plus essentiel encore et de totalement mystérieux. C'est que je dois accepter librement d'être libéré. J'ai déjà dit qu'une liberté qui serait décrétée pour moi de l'extérieur n'en serait pas une. Je dirai maintenant que même une liberté jaillissant de mes entrailles ne serait pas vraie si je ne consentais à chaque instant à ce qu'elle me soit insufflée. Cercle vicieux ? Non, à condition d'admettre que la liberté toute première, celle qui est antérieure et indispensable à n'importe quelle libération, est un don inclus dans ma création même. Pour moi, le vrai mystère de ma liberté est coextensif à ma situation (ou à ma nature, mais ce mot-là est piégé) de créature libre. Créature. Et libre. Ce sont en réalité deux mystères, qui se multiplient l'un par l'autre. Je ne suis pas assez sot pour prétendre les élucider. Je me contente d'y baigner.

    Si cependant je tente de décrire en elle-même, un peu plus concrètement, la libération qu'opère en moi la force de l'Esprit (du moins, à ce qu'il me semble ...), je me heurte à une difficulté à peu près insurmontable, du fait que, à son point de départ, elle est antérieure à ma conscience, et que, à son aboutissement, elle se diffuse sur la totalité de ma vie psychique, sans se définir par certains effets précis à l'exclusion des autres.
    Peut-être sera-t-il un peu moins malaisé de décrire les prisons dont cette libération me donne la clé. J'essayerais volontiers de les synthétiser (un peu paradoxalement, je le reconnais) en disant qu'elle m'affranchit de la tyrannie du calcul.
    Pas plus que l'abstraction, dont il est d'ailleurs la forme élémentaire, le calcul n'est une mauvaise chose en soi. Encore faut-il, d'une part, le cantonner dans son domaine, et d'autre part ne pas se soumettre aveuglément à ses diktats.
    Il est nécessaire pour maîtriser la matière, si l'on veut dépasser les méthodes artisanales ; pour construire un pont qui tienne, on ne peut se passer de calculs, et compliqués, et rigoureux ; ni, à plus forte raison, pour lancer un véhicule spatial. Mais les réussites éblouissantes obtenues grâce au calcul dans le domaine des choses ne devraient pas nous entraîner dans l'illusion que le calcul a également sa place dans la vie personnelle et interpersonnelle. Là, il est stérilisant et mortifère.
    Entendons-nous bien. Même dans le domaine auquel je viens de faire allusion, il est légitime, voire nécessaire, de mettre en œuvre notre faculté de raisonnement et d'appréciation. Ce que je veux dire est qu'elle serait stérilisante et mortifère si nous lui donnions le dernier mot, comme les ingénieurs. Avec l'Esprit, il n'y a pas de dernier mot, et c'est très précisément là que se situe la libération ; avec l'Esprit, on peut toujours bondir hors des frontières. Autre chose est de peser raisonnablement les données d'un problème, puis d'espérer infiniment au-delà du raisonnable, autre chose serait de se dire : "Je n'ai pas à me donner du mal ; j'invoquerai l'Esprit, et il se chargera de tout." Ce ne serait pas s'affranchir des limites tracées par le calcul. Ce serait bien plutôt faire entrer subrepticement l'Esprit dans nos calculs ! La différence, en termes d'expérience, est énorme.

    Mais détaillons un peu ce que peut recouvrir la notion de calcul dans la vie humaine.
    Commençons par sa forme la plus courante ; le calcul des avantages ou des inconvénients qu'aura pour nous telle ou telle action. Notre faiblesse et notre pauvreté naturelles nous portent instinctivement à chercher auprès d'autrui ce qui nous manque et à écarter ce qui pourrait nous gêner ; ce pourra être de l'ordre des intérêts matériels, ou des connaissances, ou de la réputation, ou du réconfort, que sais-je ? Et c'est un fait que nous avons besoin des autres ; il serait insensé de le nier. Mais, si nous nous mettons à calculer nos besoins selon nos propres étalons et à taxer à ce taux-là ceux à qui nous nous adressons, nous nous ligotons dans un système clos et nous nous fermons irrémédiablement le chemin de l'amour. L'Esprit, lui, nous apprend à tout espérer et tout demander, mais à ne rien exiger, que ce soit de nos frères ou de notre Père. Il nous apprend aussi, pour commencer, à tout donner sans compter. Si nous y arrivions, quelle liberté souveraine !
    Autre calcul : celui des dangers. Celui-là n'a pas à être cantonné au plan matériel : les dangers causés par les hommes sont au moins aussi réels que ceux qui sont causés par les éléments infra-humains. Les regarder en face est le b,a,ba du réalisme, pour ne rien dire du courage. Mais une telle lucidité a son revers : elle engendre inévitablement en nous la peur ; et celle-ci est la cause la plus redoutable de nos paralysies, de nos manques de liberté. Croire que je suis animé par l'Esprit n'élimine pas la peur ; mais cela me fait savoir où trouver la force de la surmonter. Plus modestement mais plus immédiatement, chercher à vivre de l'Esprit m'oblige à vivre dans l'instant présent, qui est l'unique lieu de la présence et de l'action divines ; or, dans leur immense majorité, nos peurs sont nourries par le souvenir du passé et l'anticipation de l'avenir, et il est bien connu que les dangers présents sont cent fois moins difficiles à affronter que ceux que nous nous représentons en imagination. La libération par rapport à nos peurs est donc très liée à la discipline qui consiste à ne pas vivre ailleurs que là où nous sommes, et où l'Esprit est avec nous ; et cette discipline, qui serait austère si elle se bornait à éviter ce qu'il faut éviter, devient infiniment plus aimable quand nous y voyons le moyen de nous brancher à chaque moment sur une source vive : celle de l'Esprit.
    Nous sommes encore quasi inévitablement tentés, en face des demandes de la vie, de calculer nos possibilités et nos chances de réussir. Et alors, le sentiment qui risque de nous envahir est celui de notre impuissance. De tous les emprisonnements, c'est sans doute le plus étouffant, parce que le plus intériorisé ; il tend à tuer dans l'œuf non seulement toute tentative, mais tout projet et finalement tout désir, d'évasion. Le remède n'est pas la confiance en soi. Celle-ci, qu'elle soit spontanée ou artificiellement provoquée, rend d'inappréciables services dans les entreprises utilitaires ; mais, même dans ce domaine, les succès auxquels elle aboutit restent superficiels, très vite décevants. Et, par rapport aux démarches qui se situent à un niveau plus profond, elle ne se contente pas d'être radicalement inopérante : elle gâche tout. La confiance dans la force de l'Esprit est plus humble, et par conséquent plus vraie. Elle m'empêche de m'arrêter à l'évaluation des mes forces propres (encore que celle-ci soit une part nécessaire du processus, comme le dit Jésus avec les images du bâtisseur de tour et du roi en guerre, Lc 14/28-33). Je me sens incomparablement plus libre quand je cherche à régler mon action sur une souple docilité à l'Esprit que quand je cherche à la régler sur le succès escompté.
    Sans prétendre être complet, j'évoquerai une dernière application de la manie calculant, peut-être encore plus néfaste que les précédentes pour la liberté intérieure : le calcul de nos mérites. Les mérites que nous pensons avoir, et par conséquent les droits que nous revendiquons. Mais aussi les mérites que nous nous croyons tenus d'acquérir, tout particulièrement dans le domaine religieux. Ces derniers, dans les cas extrêmes, finissent par engendrer une véritable obsession. Sans aller aussi loin, cette façon de concevoir notre relation avec Dieu l'enferme dans une comptabilité qui a toute la raideur des mathématiques. Or Jésus nous dit que son Dieu déteste compter (il "fait lever son soleil sur les méchants comme sur les bons", Mt 5/45), mais aussi que nous pouvons l'y amener, si nous nous mettons les premiers à compter (il nous fera alors payer jusqu'au dernier sou, Mt 18/34-35). La "justice" que Jésus réclame, et à laquelle l'Esprit nous introduit, n'est pas celle qui établit une balance rigoureusement exacte entre les droits et les devoirs ; elle "déborde" (Mt 5/20). Autrement dit, elle se libère, et nous libère, de tout chiffrage, de tout système préfabriqué.

    Pour conclure ce tour d'horizon, je rappellerai que ma libération ne relève pas seulement de ma responsabilité, ni de celle de l'Esprit. Si personne ne peut ni me l'imposer ni me l'octroyer, elle est grandement favorisée, ou au contraire entravée, par l'action que les autres exercent sur moi. Et c'est plus vrai encore de la part de ceux qui détiennent une part d'autorité. Paul VI disait un jour à des évêques : "Rappelez-vous qu'il y a deux sortes d'autorité : celle qui restreint la liberté de ceux sur qui elle s'exerce, et celle qui la fait grandir." Même la libération par rapport au péché, si éloquemment symbolisée par le déliement d'un paralytique à qui Jésus rend la faculté de se mouvoir, n'est pas le monopole de Dieu, comme le murmuraient les scribes (Mc 2/7) ; Dieu lui-même ne me l'accordera en ce qui me concerne, avec quelque ardeur que je la lui demande, si je ne travaille pas à celle de mes frères (Mt 6/14-15). Réciproquement, mes frères peuvent contribuer puissamment à la mienne.
    La libération, y compris dans ce qu'elle a de plus intérieur et de plus personnel, est en définitive, pour un chrétien, le lieu par excellence de la solidarité fraternelle.

©  - 2002 - Fr. Dominique Hermant o.s.b.
DOMUNI Tous droits réservés

page précédente sommairehaut de pagepage suivante