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Fr. Dominique Hermant,
moine bénédictin

La Libération vue par un chrétien


II. Une utopie de société libérante

    Dans le chapitre précédent, j'ai dit qu'une personne ne se libère que dans et par sa relation aux autres, ce qui veut dire, au bout du compte, en formant avec les autres une société d'une certaine qualité. Inversement, une société ne saurait prétendre à être juste que dans la mesure où elle favorise la libération profonde de chacun de ses membres. D'où le titre que je donne à ce chapitre-ci.
    Le mot utopie dit bien que je n'ai aucun chemin pratique à proposer pour parvenir en ce lieu merveilleux qui n'a jamais existé. Mais, dans notre usage actuel, une utopie ne désigne pas une pure chimère ; plutôt une sorte d'espérance cachée et lointaine, ou tout au moins un modèle à garder dans l'esprit au cours du laborieux cheminement dans le réel.
    Là est ma différence la plus marquée avec les hommes de 1789, qui croyaient que la liberté, comme l'égalité et la fraternité, pouvait se décréter.
    En fait, quand on décrète la liberté, on déclenche un processus qui aboutit très vite au maximum d'inégalité, comme le montrent à l'évidence les histoires toutes récentes des États-Unis et de l'Angleterre. En revanche, quand on décrète l'égalité, il est impossible de l'établir et de la maintenir sans imposer aux libertés un carcan qui devient très vite écrasant, comme le montre l'histoire des régimes communistes.
    Alors, la devise "Liberté, Égalité, Fraternité" prise comme un tout serait-elle, non plus même utopique, mais contradictoire ? Certes non, mais à condition de ne pas oublier le troisième terme, la fraternité, qui est d'ailleurs celui qu'on songerait le moins à décréter et qui répond le mieux à la définition donnée ci-dessus d'une utopie. C'est la fraternité qui introduit l'égalité dans la liberté et la liberté dans l'égalité.
    On permettra à un moine d'exprimer cela à l'aide d'une très ancienne description (idéale, bien sûr !) de la vie dans un monastère : "Également serviteurs les uns des autres, seigneurs les uns des autres, c'est dans une invincible liberté qu'ils se témoignent mutuellement la plus exacte servitude, non sous l'empire de contraintes qui jetteraient leurs victimes dans un profond désespoir, mais par un choix spontané et conscient qui crée en eux la joie, l'amour fraternel soumettant ces hommes libres les uns aux autres tout en sauvegardant leur liberté par la spontanéité de leur choix" (ch 18 des "Constitutions monastiques", texte du IV° siècle faussement attribué à saint Basile).
    On permettra aussi à un chrétien d'affirmer que la fraternité, si elle n'est ni la totalité du message de Jésus ni son monopole, en constitue tout de même le cœur. Puisqu'il est question ici de liberté (l'égalité serait un tout autre sujet), disons que la liberté chrétienne ne saurait être qu'une liberté fraternelle.
    Liberté fraternelle, cela signifie d'abord qu'il ne s'agit pas d'une abstraction ; les frères sont en chair et en os. Une société ne saurait être libérante qu'à condition de reconnaître et promouvoir la dignité de chaque personne. Je pense que cela implique :
- qu'elle aide globalement les personnes à s'affranchir de la tyrannie des choses,
- qu'elle aide les personnes à ne pas s'asservir les unes les autres.
    Mais liberté fraternelle signifie aussi fraternité libérante, ce qui doit se traduire, selon le bon sens élémentaire, par le fait qu'elle rend possibles certains choix. J'essaierai donc, dans un deuxième temps, d'imaginer une société où la dignité reconnue des personnes se traduirait par une liberté réelle dans leurs choix fondamentaux :
- celui des engagements, par lesquels une personne s'articule sur les autres,
- et celui d'occupations où chaque personne puisse faire passer dans le concret ce qui constitue son identité profonde.
    Voilà donc tracé le plan des quatre paragraphes qui formeront ce chapitre.

©  - 2002 - Fr. Dominique Hermant o.s.b.
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