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Fr. Dominique Hermant,
moine bénédictin

La Libération vue par un chrétien


Les personnes et les choses

    Si l'on en reste aux idées générales, peu de gens contesteront que l'humanité soit ce qu'il y a (provisoirement ?) de plus achevé, et par conséquent de plus important, dans la création.
    Mais, dès qu'on descend dans la pratique, avec les innombrables choix successifs qu'elle comporte, il arrive bien souvent, sans doute le plus souvent, qu'on se détermine en fonction de valeurs qui n'ont rien d'humanisant : le profit, le moindre effort, les habitudes du groupe, etc. Or, si des choix ne sont pas humanisants, ils finissent toujours, en s'accumulant, par devenir déshumanisants. Il importe donc de savoir ce qu'on considère comme humain.
    Selon une vieille doctrine chrétienne qui n'a rien perdu de sa pertinence, se mettre aux ordres de Dieu est en définitive libérant, alors que se mettre aux ordres de n'importe qui ou n'importe quoi d'autre est asservissant. Or, parmi tous les pouvoirs qui concurrencent celui de Dieu, il est difficile de nier que le plus universel et le plus impérieux soit aujourd'hui celui de l'argent. Il devrait et pourrait être le moyen d'une libération essentielle, celle qui arrache à la misère ; mais, perverti en valeur absolue, en but de l'existence, il devient un tyran qui tient l'homme dans ses griffes. C'est pourquoi Jésus disait, avec sa vigueur incomparable : "Vous ne pouvez pas être à la fois aux ordres de Dieu et à ceux de Mamôn", c'est-à-dire de l'Argent personnifié (Mt 6/24).
    Ce n'est pas que l'argent ait de l'intérêt en soi ; mais il est le moyen par excellence d'assouvir les deux grandes passions de l'homme : celle du pouvoir et celle du plaisir. Contrairement à la plupart des autres pouvoirs, il tire donc toute sa force de la complicité qu'il trouve dans le cœur de l'homme ; il n'en est que plus redoutable. Ainsi, c'est dans la mesure où le pouvoir et le plaisir sont perçus, désirés et vécus de manière asservissante, anti-humanisante, qu'il en est de même pour l'argent.
    Il existe une autre manière de se situer par rapport à ces réalités, qui, non seulement leur ôte leur poison, mais les transfigure en moyens positifs de croissance humaine. Le secret n'est donc pas de les ignorer ni de refouler leur attrait, mais de se sensibiliser et d'obéir à d'autres attraits d'un ordre supérieur ; ceux-ci, en s'imposant avec une force plus grande, remettront comme naturellement à leur place subordonnée, à leur place de moyens, le pouvoir et le plaisir, ainsi que l'argent, leur fourrier. Un psalmiste témoigne qu'il vit cela, lorsqu'il dit : "Moi, j'ai l'amour de ton commandement (et non la crainte de tes jugements !) plus que de l'or, et de l'or le plus fin" (Ps 118/127).
    On est là évidemment dans un domaine où rien ne saurait dispenser les individus d'une option personnelle et d'un effort de longue haleine, à renouveler sans cesse et à mettre en commun autant que possible. La société peut, tout au plus, favoriser cette démarche venue de sa base. Mais, sans son aide, trop peu de gens s'y engageraient pour créer un effet d'entraînement et provoquer une évolution générale dans le sens de l'humanisation. Les impératifs de Mamôn, que nous appelons aujourd'hui les impératifs économiques, sont évidents, puissants et généraux ; si l'on souhaite que les impératifs de Dieu, qui coïncident avec ceux de l'humanisation, prennent le pas sur eux pour déterminer, aussi souvent que possible, les choix concrets individuels ou collectifs, on a besoin d'une politique lucide et résolue, traduite dans des institutions bien faites.

    Je ne prétends certes pas tracer le plan d'une constitution et de tous les rouages d'une société idéale. Ce serait tout au plus un jeu amusant. Je voudrais simplement grouper quelques pensées autour d'un principe qui me paraît s'imposer, et qui est le suivant. L'économie (ou art de gouverner les choses) et la politique (ou art de gouverner les personnes) ont des buts différents et des modes de fonctionnement différents. On devrait en prendre clairement conscience et en tenir compte pour la conduite des affaires publiques.
    En ce qui concerne les buts, celui de l'économie est de produire (il n'y a pas à en avoir honte !) et de faire circuler les biens matériels. Celui de la politique est ce que je disais à l'instant : rendre la société plus humaine, en remontant obstinément la pente qui glisse vers l'impérialisme de l'utilitaire.
    Quant aux méthodes, on sait aujourd'hui que les lois économiques sont des lois "naturelles", qui jouent indépendamment de la volonté des hommes et des États. On les connaît encore mal ; mais on progresse peu à peu dans une certaine familiarité avec elles et dans l'art d'en jouer ; les crises récentes ont été, en Occident, incomparablement moins ravageuses que celle de 1929. Cependant on ne peut les modifier comme on veut, sinon peut-être à long terme et en s'y mettant tous ensemble à travers la planète. "On ne commande à la Nature qu'en lui obéissant", disait Francis Bacon. C'est aussi vrai en économie qu'en physique, chimie ou biologie. Il est donc vain de s'imaginer qu'on puisse légiférer à proprement parler, c'est-à-dire souverainement, dans ce domaine. Ce qu'on peut, c'est seulement organiser. Et l'évolution des techniques oblige à le faire avec le maximum de souplesse, pour permettre une adaptation rapide. Il en va tout à fait autrement dans le domaine politique. S'il y a des «lois» de la psychologie humaine, elles surpassent de loin en élasticité les lois économiques, autant que celles-ci les lois physiques ; la législation est donc là une œuvre de liberté.
    Ces deux fonctions si différentes doivent s'articuler l'une sur l'autre. Elles ne peuvent s'ignorer. Et aucune ne doit s'effacer devant l'autre. Une politique qui se soumet sans discussion aux ordres de l'économie aboutit à rendre une société encore moins humaine, comme il se voit dans les pays qui se croient obligés d'obéir aveuglément au FMI. Inversement, une politique qui prétend commander de façon arbitraire à l'économie mène à la catastrophe, comme il s'est vu dans les pays de l'Est. La seule voie ouverte est donc celle du dialogue.
    Mais on ne fait pas dialoguer des fonctions ; on fait dialoguer des hommes (ou des groupes d'hommes). C'est pourquoi il me paraîtrait éminemment souhaitable que les deux grandes fonctions, l'économique et la politique, soient clairement attribuées à deux ensembles d'organismes bien distincts, ayant chacun ses caractéristiques, son esprit et ses règles. Les échanges entre eux seraient alors exempts de toute confusion ; chaque proposition afficherait à visage découvert la marque de son origine, donc le type de raisonnement dont elle procède et le type d'arguments qui l'appuient. Un arbitrage judicieusement conçu veillerait à la bonne marche des discussions et assurerait la prépondérance finale, mais non dictatoriale, des options sociales sur les mécanismes économiques.
    Une telle conception de la répartition des tâches s'accorde assez bien, tout en la précisant, avec la célèbre théorie de Montesquieu sur la séparations des pouvoirs.
    Le fonctionnement des choses, qui, ai-je dit, suit ses lois propres, mais exige, pour ne pas dégénérer, d'être régulé par l'intervention résolue de la raison humaine, est par excellence le domaine d'un Exécutif efficace, structuré selon un modèle toujours perfectible et guidé par les techniciens compétents.
    Le Législatif, débarrassé des tâches proprement exécutives qui envahissent depuis toujours l'emploi du temps de nos assemblées (contrôle de l'Exécutif, vote du budget, etc.), pourrait se consacrer une bonne fois à l'élaboration des lois, dans le domaine où celles-ci sont objet de choix, c'est-à-dire le domaine interpersonnel et social. Les lois pourraient alors devenir cette merveille : l'expression d'un consensus sur l'échelle des valeurs, une expression assez transparente pour que, à en prendre connaissance, on puisse décrire en son identité morale la plus profonde la société qui se les est données.
    Le Judiciaire enfin, puissamment développé, ne se contenterait plus de sanctionner les accrocs. Il deviendrait cet arbitre indépendant et impartial dont je parlais plus haut, qui contrôlerait, de façon permanente et positive, la bonne marche de la société.

    On me dira peut-être que nous voilà bien loin de Évangile Je n'en suis pas si sûr.
    Jésus trace le portrait fortement appuyé de deux patrons ; l'un sait fort bien compter et exige de ses domestiques un bon rendement (Mt 25/14-30) ; l'autre paraît ne pas savoir compter, et en tout cas sacrifie sans ciller son intérêt le plus manifeste (une créance gigantesque) par pure considération pour une situation personnelle qui lui inspire pitié, avec comme unique condition que le bénéficiaire sache agir de même (Mt 18/21-35). Ces deux patrons représentent évidemment Dieu, mais ce qu'ils nous apprennent par leur exemple s'applique de façon dérivée aux autorités terrestres. Ce qu'il y a, semble-t-il, d'incompatible entre les deux attitudes, Dieu, quand c'est de lui qu'il s'agit, arrive parfaitement à le concilier ; c'est même peut-être l'essentiel de ce qui nous est révélé sur lui, en tout cas sur son comportement à notre égard. Quand il s'agit du monde humain, le meilleur moyen de ne sacrifier aucune des deux valeurs ne serait-il pas de les confier, comme je disais, à deux autorités séparées et dialoguantes, en donnant, je le répète encore une fois, le dernier mot au bien des personnes ?

©  - 2002 - Fr. Dominique Hermant o.s.b.
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